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20^.
40^44
ESSAIS
SUR L’ARCHITECTURE
DES CHINOIS,
SUR
LEURS JARDINS,
LEURS PRINCIPES DE MÉDECINE,
'■’"-^Va>>^EURS MŒURS ET USAGES j
^ , .È\ '-^A AVEC DES NOTES.
yÆj' -A DEUX PARTIES.
/PREMIERE PARTIE.
■ . . DE L’ARÇHITECTURE ET DES JARDINS
DES CHINOIS.
A PARIS,
DE LTMPRIMERIE DE CLOUSIER,
KÜE DE SORBONNE, N°. 3gO.
AN XI. M. DCCCIIL
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Avertissement.
AVERTISSEMENT.
On donne dans ce 'volume , divisé en deux
Parties, après des intentions contraires , et
par déférence aux encouragements réitérés
de quelques amis , pour lesquels seuls est
destiné le petit nombre d'exemplaires qu'on
en a fait tirer, quatre Essais différents, ou
petits Traités, renfermant chacun un tout :
ràr /•’Ar'chitëctuï'e des Chinois-, l’autre
silr leurs Jardins, un troisième sur Zer Prin¬
cipes de Mëdecine adoptés par cettt nation,
et le quatrième sur ses Mœurs et Usages^
Ils font partie d’une Collection générale ,
que Ion a commencée avant 1780, sur les
Principes religieux , moraux , physiques et
politiques de cet Empire, et aussi sur les
Sciences et Arts quv y fleurissent depuis
quelques milliers d’années ; ce qui embrassoit
avec l’Histoire naturelle, telle qu’on a pu
s'en procurer des docurhents par les ouvrages
les plus estimés qui ont paru dans les deux
siècles précédents , une série d’objets im¬
portants et très-'variés , pouvant faire trois
'volumes in-/^°. Ils ont nécessité un grand
nombre d’ Extraits de Livres français et étran-
a ij
ir Avertissement.
^ers , et de lectures dont le Rédacteur s*est
fait un paisible amusement , en se proposant
néanmoins de leur donner son Cabinet pour
tombeau, à moins que V Homme~de~Lettres
qui en est maintenant le dépositaire et le
propriétaire, n’en juge autrement ; le choix
du tout et des parties séparées étant laissé
entièrement à l’habileté de sa plume exercée
et bien connue du public.
On n’a indiqué dans le texte de ces quatre
Essais que par des lettres initiales, quelques-
uns des Amis amateurs des Arts et pleins
de complaisance, qui ont bien voulu épurer
le style dénué de prétentions. Si ces Essais
ont quelque succès , il sera dû à leurs obser¬
vations et révisions. Qu’ils me permettent ici
de leur offrir le tribut de ma juste et sincère
reconnoissance .
Les Notes trop longues relatives au texte,
sont renvoyées à la fin de chaque Essai.
TABLE
Table des Chapithes et Articles, v
TABLE
DES
CHAPITRES ET ARTICLES.
PREMIÈRE PARTIE.
DE ^ARCHITECTURE DES CHINOIS.
T , , ,
Introduction et Idées générales sur
I Architecture des Chinois et sur les
Lois somptuaires . i
Chapitre I. Des Matériaux^ employés
dans les Bâtiments , etc . 7
Aaticte I. Des Matériaux , Bois, Briques, etc, ibid.
Article II. Des Colonnes . ta
Article lil. Des doubles Toits et des Tuiles
vernissées . 14
Article IV. Des Echafauds . 18
Article V. Des Entrelas de Maçonnerie . ig
Article VI. Des Galeries.. . 20
Article VII. Des Fenêtres , des Portes d^ appar¬
tements , des Ferrures et des Fourneaux . ai
Chapitre II. Des Temples et Pagodes ;
Description de la Pagode de Chan-
teloup . 26
Article I. Des Temples , etc . ihid.
Article II. De la Pagode de Chanteloup . 33
Chapitre III. Des Palais ^ des Maisons
a üj
vj Table bEs ChApithes et Articles;
Page»;
des Grands , des riches Particuliers et
de celles de la 'ville de Mûitmat-skin . . S'j
Maisons de Maimat-slûn . ibid.
Chapitre IV. DesLèouj, des Tours , etc. 6o
Article I. Des Léou , ou Bâtiments à plusieurs
étages . ibid.
Article IL Des Tours . 6z
Article III. Des Arcs de Triomphes . 68
Chapitre V. Des Ponts j Chaussées ,etc. 71
Article I. Des Ponts, des Chaussées et Canaux, ibid.
Article II. De la grande Muraille . 78
Chapitre VI. Mesures et Poids chinois. 86
Notes sur l’Architecture des Chinois . 98
DES JARDINS CHINOIS.
Introduction . 97
Chapitre I. Idées des Chinois sur les
Jardins . 106
Chapitre II. Formes de leurs Jardins ,
et distribution des Eaux . 110
Chapitre III. Règles dans le Tracé des
Jardins J et Point central des Eues. . . laS
Chapitre IV. Ornements qu’ils j ad¬
mettent . \Zi
Chapitre V. Précis Historique des an¬
ciens Jardins des Empereurs , et de
ceux de la Etynastie régnante . i4c»
Article I. idxàïns é.’Yuen~ming-Yucn, . . ibid.
Table ■4)ES Chapitres et Articles, vîj
Pages.
Article IL Des Maisons de plaisance des Em¬
pereurs, et de celles situées à Yuen-ming.Yuen. i58
Article III. Explication des XX Planches des
Palais Européens àüYuen-ming-Yuen . 170
Descriptiption de six Peintures de quel¬
ques Maisons de plaisance de Kieii-
Long, dans le parc tZ^Yuen-ming-Yuen. 1,90
Article IV. Détails sur la Décoration intérieure
des Palais de l’Empereur, etc . 209
Description d’une autre Maison de plaisance à
Y ang-tchéou . ; . . 216
Chapitre VI. Des Serres chinoises et de
leurs formes, etc . 221
Chapitre VIL Récapitulation sur le goût,
la beauté et les avantages des Jardins
chinois , et mention du Lac Si-liou. . . 229
Notes sur les Jardins Chinois . 233.
Fin de la Table de la première Partie.
vü| Table ïjes Chapitres ET^fi^RTictEA.
SECONDE PARTIE.
ESSAIS SUR LA MÉDECINE DES
CHINOIS.
Avant-Propos . 247
Dissertation et Théorie générale sur la
Médecine et la Diététique des Chinois . 258
Extrait dfun Mémoire sur la préparation
des Viandes, . . 272
MÉDECINE , Rre Partie . 282
Secret du Pouls . 283
Observations sur les prédictions des crises
par le pouls . 292
De la petite Vérole . 396
Des maladies des yeux et de laNjctalopie 3o5
Notice du Livre Si-Yuen, sur les divers
signes de mort violente . 3 12
Notice du Cong-fou des Bonzes Tao-isée. 3i6
Médecine , IP”^ Partie . 319
Introduction . ibid.
Règne végétal . 326
Règne minéral et animal . 335
De l’Herbier chinois . 338
Recueil de Remèdes . 343
Des Ou-poey-tse . 346
Tablettes médicinales. . . 348
Tabce des Chapitres et Articles, ix
Pages.
Du Ngo-kiao , ou Colle de peau d’âne. 349
Du sang de Serj. . . . . 35a
Notes sur la Médecine des Chinois . 356
MOEURS ET USAGES DES CHINOIS.
Introduction . 373
Allumettes . 876
Bains . 377
Bâtons d’odeurs , espèce de Bougies . 378
Bougies , Chandelles et Mèches . 379
Bourses . . . 38i
Bracelets . 38a
Briquets . 384
Brouettes, Chaises-à-Porteurs, etc. F'oy, Porte¬
faix . 385
Chapelets et Colliers . ibid.
Chars et Chariots . 387
Charbon de terre . 389
Chaussures et petitesse des pieds . Sgo
Cloches et Tambours . 3g5
Comédiens . 3g3
Cris de Pékin. Voyez Description , à la fin du
volume . . ^oa
Cuirasse Tartare et Casaque . ibid.
Danseurs de corde et Bateleurs . 4o5
Dépêches, Postes . ^09
I^euil .
Distinctions des rangs , et Récompenses honori¬
fiques . 414
Ecoles . 41g
X Tablé éés CiiAPitRÈs et Articles-
Ecrans. . . .
EiaücATioN .
Eventails . . . . .
Famine .
Femmes .
Festins , Repas et Visites .
Fêtes, Réjouissances publiques et Fêtes données
par l’Empereur .
CÉRÉMONIES de l’ouverture des Terres .
Fête célébrée dans lé mois de Novembre .
Fêtes à certaines époques . .
Grands Yen-YÈn .
Filles (Jeunes) . s .
Foires . . .
Guérites .
Jeune. . . .
Jeux . . . . . . . . .
Livre qui contient Fétàt annuel de la Chine ....
Loupes. . . . . . .
Mandarins . . .
Mariages et Noces .
Marionnettes . . .
Pâgés.'
419
4ao
4ai
426
43i
435
438
440
441
443
449
451
ibid.
452
461
4%
Miao-tsée et Explication de XI Pein¬
tures . 4?^
Miroirs de métal . . . 47^
Modes . 4^1
Noblesse . . . ibid.
Odeurs et Parfums . 4®^
Peste . 4^®
Des Plumails et du Toii-y . 4^9
Pompe funèbre . 49*
Table des Chapitres et Articles, xf
Pages
Portefaix , Brouettes , Chaises de voyage et
Chaises-à-porteurs . 49®
Postes et Dépêches . 5oe>
Présens ( usage des ) . 5o5
Prisons . a . 5o8
Salle où l’ou prend le Thé . 5iz
Sépultures, et Cérémonies avant et après les
Obsèques . îiiV,
Descriptions de III Peintures relatives aux objets
précédents . 5i7
Spectacles . 523
Superstition, Horoscope et Astrologie judiciaire, ôzô
Tabac . 533
Tirer au Blanc . 534
Trompettes . zèztJ.
Trône de l’Empereur . 535
Voleurs, Filoux et Mendiants . 55S
Voyageurs . 63g
Usages anciens et modernes (^quelques) . ibid.
Notes sur les Moeurs et Usages des Chinois.. 544
Description d’un Recueil de 5o Peintures
des Cris de Pékin . 553
Description d’un autre Recueil de Pein¬
tures . 56 1
Etat de la Collection de mes Recueils ,
peints ou gravés ^ sur la Chine . 564
Fin de la Table delà seconde Partie.
DE L’ARCHITECTURE
DE L’ARCHITECTURE
DES
CHINOIS,
En GüÊNiRAL ET EN PARTICULIER J
avec quelques descriptions d’Édifices
publics remarquables , et principale¬
ment celle des Palais de l’Empereur à
Pékin, suivies d’éclaircissements sur
les Hôtels des Grands et sur les Maisons
particulières.
1 NT RO DU CT I O N ct Idéos générales sur
î Architecture des Chinois et ses Lois
somptuaires.
L’ Architecture des Chinois porte le
caractère de la plus haute antiquité : on y re¬
marque , comme dans les anciens monuments,
de l’Egypte {a) , la forme pyramidale , le goût
des colonnes et leurs usages, pour servir de
points d’appui ; mais l’art n’a point acquis dans
laChinelaperfection qu’onadniire chezles Grecs
et les Romains. Le climat très-chaud des Chi¬
nois, et surtout leur sol souvent ébranlé par de
P rem. Part. A
3 De l'Architecture des Chinois.
violents tremblements de terre, particulière¬
ment dans la partie du Nord , où est depuis long¬
temps la résidence de l’Empereur et le siège de
l’Empire , ont exigé d’autres principes et d’autres
lois de r Architecture.
L’objet unique du Gouvernement est de
perpétuer l’Empire et de ne point le laisser
s’écarter de l’exemple de ses ancêtres. Tous les
rangs sont marqués , des lois somptuaires en
maintiennent l’ordre : l’habitation doit toujours
répondre à la dignité des personnes. 11 ne peut
régner de magnificence que dans les palais de
l’Empereur et des Princes , ou dans les ouvrages
publics : c’est-là que se déploie le génie de l’Ar¬
chitecte chinois. S’il ne s’élève pas à la perfec¬
tion que nous connoissons , il a dans ses pro¬
portions , dans sa symétrie, dans la variété et le
choix de ses ornements, dans toute son ordon-
:Uance , des beautés de détail , quelquefois même
•des hardiesses et toujours une grandeur qui
étonne, grandeur qui est la première beauté de
l’Architecture. Ce qui mérite notre attention
encore , c’est une grande simplicité et une
grande diversité de moyens. Dans les points
essentiels les Chinois sont peut-être aujour¬
d’hui nos maîtres.
- Pour connaître leur Architecture et. leurs
De l’ArchitegtuPiE des Chinois. 3
différents ouvrages , il faut considérer, à la suite
de leurs idées générales sur l’art , les matériaux
qu’ils emploient , leurs pagodes ou leurs tem¬
ples , leurs palais , leurs tours , leurs arcs de
triomphes , les maisons pour les Grands et pour
les différentes classes du peuple ; la matière
la forme et l’usage de leurs colonnes, les diverses
parties de leurs édifices ; leurs ponts , leurs
chaussées et leurs canaux. Nous terminerons ces
détails par un précis sur l'a grande muraille qui
ferme la Chine du côté du Nord , ouvrage le
plus grand et le plus étonnant qui ait jamais été
exécuté par les mains des hommes.
Nous aurions du joindre aux descriptions
des palais et des maisons de plaisance impé¬
riales, celle des jardins, partie fort essentielle,
liée intimément à l’Architecture chinoise : si
malgré cette correspondance, nous en avons
fait deux petits Traités,, c’est pour mieux faire
connoître chacun , et pour montrer jusqu’à
quel point les Chinois savent ménager la na¬
ture et l’art, et user hahilement de toutes les
ressources de l’Architecture pour l’ernhellis-
sement de leurs jardins. Tous les deux contri-
huent, dans leur ensemble, à la eonnoissaüce
des maisons de plaisance de l’Empereur ,. dans
les jardins duquel se txqiivent réunis le gqût
A 2
4. De l’Architecture des Chinois.
et la magnificence du plus riche empire de
l’Orient et de TUnivers.
La Chine distingue, comme nous, l’Archi¬
tecture publique et civile j celle des temples
surtout, et l’Architecture navale et hydrau¬
lique. Nous destinons ce petit Traite à l’Archi¬
tecture publique seule.
Les temples, les palais, les ponts et les
digues déposent en faveur des Chinois par leur
solidité , leur noblesse et leur grandeur.
Les murailles des villes ont l’épaisseur, la
hauteur et la majesté de celle des Anciens (b).
Celles de Pékin surtout et ses portes , par exem¬
ple, sont dignes d’une ville impériale. La beauté
des portes consiste dans leur prodigieuse élé¬
vation , qui de loin font un grand effet. Leurs
voûtes sont de marbre et le reste est bâti en
In-iques fort épaisses , solidement maçonnées.
Les murs de la ville répondent à la grandeur des
portes : ils sont si élevés qu’ils dérobent la vue
de tous les bâtiments , et si larges qu’on y monte
la garde à cheval. La paix dont cette nation jouit,
en fait plutôt un embellissement qu’une défense.
Que lui serviroit , dit M. Cibot, la profonde
théorie des Coborn et des Vauban contre des
barbares qui l’environnent ?
U Ses lois de police concernant les bâtiments ,
De l’Architecture des Chinois. 5
pour prévenir les abus des richesses et main¬
tenir les rangs , ont fixé toutes les mesures, et les
proportions convenables aux diverses espèces de
palais, bôtels et maisons : elles prescrivent aussi
dans le plus grand détail comment doit être le
fou, ou palais d’un Prince du premier, du se¬
cond ou du troisième ordre, d’un Comte de la
famille Impériale , d’un Grand de l’Empire ,
d’nn premier Président de quelque grand Tri¬
bunal , d’un Mandarin, d’un Lettré ; et ces lois
vont jusqu’à régler ce qui .concerne les édifices
publics des Capitales et. des autres villes , selon
leur rang , et relativement aux maisons des par¬
ticuliers , non seulement pour la façade qui
donne sur la rue , mais même pour l’intérieur
des cours éloignées. La loi ne défend pas à. un
homme en place ce qu’on peut appeler dépenses
de bien-être, de commodité et, de plaisir, quand
elles sont enfermées dans sa maison ; mais s’il
est accusé de luxe , il faut qu’il prouve deux
choses ; la pi'emière, que l’argent qu’il a dépensé,
étoit un argent bien acquis , ce qui dit beau¬
coup dans un examen légal; la seconde , qu’au¬
cun de ses parents n’étoit dans le besoin (i) ».
Nous ne sommes pas encore parvenus, maigre
(i) Le P. le Comte. — Hist. univers. în-L^. XX.
— Mém. des Miss. François de Pékin , tome II , 499-
A 3
6 De l’Architecture des Chinois.
nos grandes perfections acquises avant et depuis
à, celte sagesse de Gouvernement; mais
le temps est un grand maître.
U N Artiste Anglois , Cliambers , qui a écrit
sur r Arcliitecture des Chinois, dit dans sa Pré¬
face (i) : « Si je trouve chez eux de la grandeur
ët de la sagesse , c’est comparàtivement avec les
peuples qui les environnent. On ne sauroit ce¬
pendant disconvenir que notre attention ne soit
due à cette race d’hommes distincte et singu¬
lière qui , demeurant dans un pays que sa situa¬
tion et sa politique ont séparés de toutes les
nations policées , a su , sans le secours de l’exem¬
ple , former ses mœurs et inventer ses arts i).
Cet éloge modeste s’agrandira de lui-même
par lés faits.
(i) 'Architect. des Chinois. Londres^ 1757, in-fol. Rg,
De l’Architecture des Chinois. 7
CHAPITRE PREMIER.
Des Matériaux employés dans les Bâti¬
ments , et des différentes parties qui
contribuent à la solidité , à la facilité
de leurs constructions , ainsi qu’à éle¬
ver les édifices , à les clorre et à les
orner tant en dehors quAn dedans.
Article I. Des Matériaux ^ Bois , Briques ,
Pierres J Marbre , etc.
Les matériaux dont on se sert pour bâtir sont
les bois et les briques 5 ds sont en grande abon¬
dance dans l’Empire. On emploie la tuile pour
couvrir les bâtiments; le mortier propre à la
construction est fait de chaux et de sable ; on
fait aussi usage d’un ciment de cliaux et tuileau^
comme mortier plus solide.
On bâtit peu en pierres à la Chine , et on y
éprouve la disette de pierre tendre , mais si
cette disette la prive de la solidité apparente
de nos maisons , les siennes ne suffisent pas
moins aux besoins, à la commodité, à l’agré¬
ment de la vie : par leur construction en bois-,
elles résistent aux plus forts ébranlements, ce
que les autres ne feroient pas (1). On y trouve
(1) Dans tous les pays les constructions en bois résis¬
tent plus aux tremblements de terre que les édifices en
pierres.
A 4 ^
8 De l’Architecture des Chinois.
en revanche la brique et partout de la terre
propre à eh faire de très-bonne. Les montagnes
et les îles voisines des côtes , ainsi que la Tar-
tarie, sont la ressource générale de l’Empire
pour les bois de charpente -, et quoiqu’on bâtisse
presque partout en bois , à cause des trem¬
blements de terre, cette ressource seroit très-
suffisante, sans la grande consommation qui
s’en fait pour les barques dont les grandes
rivières sont couvertes. La rareté du bois de
charpente en quelques endroits, n’a d’autre
mauvais effet que de rapetisser les maisons des
pauvres et de rendre la construction de celles
des riches plus dispendieuses (i).
Les briques, selon Cliambers, sont ou sim¬
plement séchées au soleil, ou cuites au four.
Les murs des maisons ont communément dix-
huit pouces d’épaisseur. Les briques sont en¬
viron de la grandeur des nôtres, et voici comme
on les met en œuvre. Les ouvriers placent sur
la fondation trois ou quatre couches entièrement
solides : ils disposent ensuite leurs briques al¬
ternativement en long et en large des deux faces
de mur, de manière que celles qui sont en tra¬
vers se rencontrent et occupent toute l’épais¬
seur, au lieu qu’il reste un vide entre celles qui
sont placées en long : sur cette couche ils en
mettent une seconde, où toutes les briques sont
en long • les joints des briques qui sont en tra¬
vers dans la première, sont dans celle-ci couverts
- (i) Mém. des Miss. Franc, de Pékin, tom. lY,
Sa5etsuiv.
De l’Architectuiie des Chinois. ç)
d’une brique entière. L’ouvrage se continue ainsi
alternativement de bas en haut, et par ce moyen
on économise le temps, et on diminue beau¬
coup les frais du travail et le poids du mur
même.
Les Lettres édifiantes , Recueil 33 , indi¬
quent la composition et la fabrique d’une espèce
de briques fort chères qui s’emploient pour le
pavé des appartements de l’Empereur. On les
appelle kint-chouen ou briques de métal , parce
qu’après avoir été travaillées, elles sonnent
comme si elles étoient de cuivre : elles ont deux
pieds quarrés et se font dans les provinces mé¬
ridionales. L’espèce de sable qu’on y emploie
se prépare de la même manière que l’émeri fin
qu’on veut faire servir à polir des ouvrages de
métal, c’est-à-dire, qu’ayant délayé ce sable
avec de l’eau dans quelque vase , après qu’on
a laissé reposer cette eau pour qu’elle y dépose
les particules les plus grossières, on la verse
dans d’autres vases où on la laisse reposer en¬
core assez long-temps , afin que les particules
les plus fines dont elle est imprégnée, gagnent
le fond. C’est de ce dépôt qu’est formée cette
espèce de briques : son grain est si fin , qu’on
eu cherche les fragments pour aiguiser les rasoirs
et pour polir divers ouvrages de métal. Chacune
de ces briques revient à 4.0 onces d’argent, ce
qui fai t cent écus de notre monnoie de F rance :
il y a vingt ans qu’elles coùtoient Z']S livres.
Lors de la pose, on unit ensemble ces briques
avec une espèce de mastic composé de vernis ;
lo De l’Architecture des. Chinois;
et après la pose on les enduit d’un vernis qui
rend leur superficie brillante et si dure , qu’en
marchant dessus elles ne s’usent pas plus que
le fjeroit un pavé de marbre.
Les briques dont on se sert pour les grands
édifices sont ordinairement travaillées très-
proprement au-deliors, et quelquefois ornées
de différents dessins en sculpture.
• Quoiqu’il y ait à douze ou quinze lieues de
Fékin de très-beau marbre blanc, et qu’on en
tire des masses énormes pour les sépultures,
on ne s’en sert pas, selon le P. Duhalde, pour
la bâtisse des maisons. On les emploie pour les
degrés qui montent aux salles du palais ; on
évite avec grand soin les masses trop lourdes
dans la construction des bâtiments ordinaires,
qui ne sont qu’en bois : on se contente de
creuser en terre les fondements jusqu’à deux
pieds , et l’on réserve la solidité pour les grands
édifices qui l’exigent.
Les Sages de cette nation ont pensé que tout
ce qui est difficile à entreprendre , dispendieux
dans l’exécution, et qui intéresse l’utilité com¬
mune, doit être bâti avec une solidité qui ré¬
siste, s’il se peut, à la durée des siècles j mais
que les édifices de décoration dont le Gouver¬
nement est chargé, ne doivent avoir de solidité
qu’autant qu’il en faut pour qu’ils durent quel¬
ques générations.
« Ce n’est pas la crainte de la dépense, ob¬
serve M. Cibot, qui a empêché de bâtir eu
De l’Architecture des Chinois. ii
marbre ou en pierre , puisque l’Empereur
fCing-Tsong , de la Dynastie des Tang, qui
monta sur le trône en 825 , dépensa huit cent
mille onces d’argent à faire traîner une seule
poutre du fond de l’Empire. Ce n’est pas non
plus la difficulté de transporter des colonnes et
de gros blocs de marbre^ puisque les jardins
de l’Empereur ont été semés de rochers énor¬
mes, leurs palais bâtis sur des assises immenses
de blocs d’albâtre , et que les marches des es¬
caliers étoient de marbre blanc, toujours d’une
seule pièce, quelques larges et quelques lon¬
gues quelles fussent. Ce n’est pas la disette de
pierres et de marbre, puisque toutes les pro¬
vinces en ont en abondance, et que les rues
de quelques villes sont pavées en marbre de
toutes couleurs , parce qu’on l’a plus à la main
que la pierre. Ce n’est pas enfin la difficulté de
tailler la pierre, puisqu’on l’emploie dans tant
d’ouvragés publics et que tout est en pierres
dans plusieurs sépultures, même les battants,
des grandes et petites portes- La dureté du
marbre n’est pas un obstacle pour les Chinois,
ils savent le travailler et le polir, puisqu’il est
hors de doute qu’ils ont la science de travailler
e t de polir la pmrre d’ Yu qui résiste bien davan¬
tage, et qu’ils en font de petits meubles, etc- « ( 1 ),
Mais si l’on ne bâtit ni en pierre ni en marbre,
ce n’est pas seulement à cause des tremblements
de terre/ c’est encore et principalement parce
que dans les provinces du midi , la chaleur et
(i) Mém. des Miss, de Pékin, II, 629.
12 Dk l’Architectuke des Chinois.
l’humidilé du climat rendroient les apparte¬
ments fort malsains , et que par le froid du
nord , ils deviendroient absolument inhabita¬
bles pendant plus de la moitié de l’année.
Article II. Dss Colonnes.
Les colonnes sont au moins aussi commu¬
nes dans les édifices des Chinois que dans ceux
des Européens. Elles servent à soutenir le toit
et deviennent en cela partie essentielle des bâ¬
timents : ordinairement elles sont de bois avec
des bases de pierre ou de marbre ; il ne s’y
trouve point de chapiteaux , mais à leur place
le haut du fut est traversé par les poutres. Leur
hauteur est de huit ou douze diamètres ; la di¬
minution s’y fait graduellement de bas en haut ,
et le bas du fût se termine en ove, faisant l’effet
contraire du congé des colonnes antiques. Cette
même particularité se trouve dans les Anti¬
quités de l’Egypte publiées par le Capitaine
No RD EN et récemment dans le voyage de
M. Denon. Les bases montrent une grande di¬
versité de profils ; il n’y en a point de fort beaux ,
mais les plus réguliers que Chambers ait vus,
sont les six (c) dont il a donné les dessins dans
la Planche XII de son ouvrage ( i ).
Souvent les poutres et les colonnes , selon
le même Auteur, sont faites de bois pre'cieux,
et quelquefois elles sont enrichies de représen-
(1) Chambers, édifices des Chinois. Londres, l'jS'j,
grand in-fol. p. 12.
De l’Architecture des Chinois. i3
tâtions de monstres et de feuillages en marque¬
terie d'ivoire , de cuivre et de nacre de perles ;
mais ordinairement étant de bois communs, on
les enduit à plusieurs couches du beau vernis
que les Chinois savent préparer.
On n’appuie donc pas les poutres ni les toits
sur les murs. Les quatre ordres d’ Architecture
admis en Europe peuvent n’être pas inconnus à
la Chine, mais ce peuple s’est fait des principes
et des règles qui y suppléent.
La hauteur des colonnes est proportionnée à
celle de l’édifice : leur emploi pour soutenir le
Poids du toit paroît le meilleur dans un pays ou
on ne bâtit que des rez-de-chaussée , à cause
des tremblements de terre qui ont fait tant de
dégât dans Pékin. Les colonnes en général ne
résistent pas toujours, mais leur emploi est
une méthode sûre, lorsqu’on ajoute les précau¬
tions qu’on prend pour les palais de l’Empereur
et pour les hôtels des Grands, précautions qui
ont conservé , depuis plus de trois cent cin¬
quante ans , la grande salle à neuf rangs de
colonnes de la sépulture de Yong-lo , malgré
les tremblements de terre horribles que le Pe-
tche-li a essuyés. On pense bien que l’Architec¬
ture n'a pas de ressources contre des balance¬
ments et des vacillations interrompues tout-à-
coup par des trémoussements redoublés et des
soubresauts subits qui font tout écrouler (i).
<1) Mém. des Miss, de Pékin , tome II , 5i8 et
i/j. De l’Arcsitectore des Chinois.
La manière etiiiioise de bâtir nécessite par
conséquent un emploi bien plus fréquent des
colonnes qu’en Europe ; elles servent chez eux
également à la décoration extérieure.
M. Grosier dit, que l’Arcliitecture clii-
noise n’est point livrée à une routine aveugle ,
qu’elle a ses principes et ses règles ; que dès
qu’une colonne a deux pieds de diamètre à sa
base , il faut qu’elle en ait quatorze de hauteur,
et que d’après l’une ou l’autre de ces mesures ,
on peut déterminer celles de toutes les parties
du bâtiment ( i ).
Ce principe admis, on ne croit pas moins être
dans le cas d’observer qu’une colonne qui a
deux pieds de diamètre à sa base sur quatorze
de hauteur , doit paroître courte , et il est aisé
d’en Juger par l’élégance et le svelte de notre
colonne Corinthienne qui a dix fois en hauteur
le diamètre de sa base , tandis que la colonne
chinoise n'a que sept diamètres , proportion
du Toscan et du plus ancien Dorique.
Artïcee III. Des doubles Toits et des Tuiles
'vernissées.
Les doubles toits admis dans l’Architecture
chinoise sont construits sur des plans bien dif¬
férents des nôtres : ils présentent un coup-d’œil'
charmant et sont posés sur les colonnes des bâ¬
timents. Les vents du nord et les pluies d’été
(i) Supplément à l’Hist, gén. de la Chine ,
De l’Archïtecture des Chinois. i5
sont tels que ces toits ont dû nécessairement
être faits autrement qu’en Europe.
On ne peut juger des doubles toits , selon
que le disent les Missionnaires de Pékin , que
par des peintures exactes, telles que celles qui
ont été envoyées en France à un Ministre ama¬
teur et protecteur des Arts ( M. Bertin ) ; par
ces peintures soignées (que nous avons vues )
on pourra connoître leur forme, leur goût et
leurs différents plans ; encore ne donneront-
elles jamais une idée vraie de la majesté que
les doubles toits ajoutent à un grand bâtiment,
de l’éclat dont ils relèvent l’Architecture na¬
tionale, et surtout de l’effet qu’ils produisent
dans l’ensemble de toutes les parties d’un palais.
La différence de leur hauteur, la variété de leurs
ornements, la diversité et le mélange de leurs
couleurs , ne peuvent être compris que par les
yeux. On dira peut-être que tout cela est ré¬
servé pour les temples de l’Empire et pour les
grands palais de l’Empereur ; mais c’est applau¬
dir à la politique économique des Chinois, et ce
n’est pas faire un reproche à leur Architecture.
En Europe les toits en terrasses, ou à l’Iia-
iienne, et les toits en mansardes ont été pré¬
férés par le public , malgré leurs inconvénients.
Les toits doubles tels qu’on en voit dans les
palais de l’Empereur, où il y en a de plusieurs
espèces, s’ils étoient employés par un habile
Architecte, fourniroient , au moyen de leurs
tuiles vernissées, un nouvel éclat aux maisons
royales et en feroient un ornement superbe.
i6 De l’Architectuhe des ChiNOiS-
Ici le temple appelé Tien-tan , est d’une
magnificence que rien ne peut égaler cliez
l’Empereur (i).
Dans les villes presque toutes les maisons
sont couvertes de tuiles : ces tuiles sont en
demi-canal et fort épaisses : on les couclie sur
la partie convexe ; et pour couvrir les joints
dans les endroits où les côtés se touchent, on en
met de nouvelles, mais renversées. Les che¬
vrons et les pannes sont rondes ou quarrées :
sur les chevrons on couche des briques minces
et de la forme de nos grands carreaux , ou de
petites planches de bols sur lesquelles on étend
un enduit de mortier. Quand ce mortier est
un peu sec, on couche les tuiles ; ceux qui
peuvent en faire la dépense , lient les tuiles
avec de la chaux ; les gens du commun se ser-
vent de mortier (2).
Chah BERS confirme ces procédés, et les
éclaircit en disant que les tuiles sont plates
et sémi - cylindriques , que les dernières se
mettent sur les joints des premières. La ma¬
nière dont elles sont tenues, est représentée
dans la Planche XII de son ouvrage sur les
Chinois. Le peuple, ajoute-t-il, laisse comme
les Goths, toujours en vue la charpente du
plancher.
Dans les beaux édifices les bouts des poutres
qui passent en saillie sous les doubles toits.
(1) Mém. des Miss, de Pékin , II , 626.
(2) Duhalde , II , 84.
sont
De l’Architecture des Chinois. 17
sont sculptés en tête de dragons et d’autres
animaux, d’autres fois en feuillages, et les con¬
soles qui les soutiennent sortent de la bouche
des mascarons taillés en demi -bosse sur les
colonnes.
Au palais de l’Empereur les tuiles des dou¬
bles toits qui sont vernissées en jaune, jettent
un tel éclat, que quand le soleil y donne on
les croiroit dorées. La crête et les arrêtes de
de toit sont formés de différents ouvrages en
sculpture de même matière que les tuiles et
également vernissés. On vernit ces tuiles en
diverses couleurs, la plupart très-vives ; sa¬
voir, en bleu, en vert, en rouge, en violet
et en couleur de chair ; mais on ne s’en sert
que chez l’Empereur ou pour les temples. Les
tuiles jaunes sont principalement destinées pour
les combles des appartements que ce Prince
habite.
C’est d’après M. Cibot (1) une espèce de
faïence grossière j mais placées au haut d’un
édifice, l’éclat de leur vernis et la variété des
couleurs eu relèvent l'Architecture , et lui
donnent un air de magnificence que le plomb
doré ne peut égaler. Qu’on juge de l’effet que doit
faire un toit couvert de tuiles brillantées par tant
de couleurs différentes, dans une longue suite
de bâtiments sur lesquels on les a distribuées
avec goût et symétrie ! Ces tuiles impériales
sont fort pesantes, et il est difficile de s’en
(1) Mém. des Miss, de Pékin , XIII , 396.
Frem. Part. B
i8 De l’Architecture des Chinois.
procurer. Leur grande manufacture est dans les
montagnes à l’occident de Pékin.
Article IV. Des Echxjfauds.
M. CiBOT (i) dans ses Remarques sur l’ou¬
vrage de M. Paw dit, que les Architectes du
palais impérial, n’emploient pour les échafauds
dos plus énormes bâtiments , ni poutres , ni
charpente ; qu’à l’aide de longues perches de
pin auxquelles on ne donne pas un coup de
hache, où Pon n’enfonce pas un clou, et qu’on
fait servir pendant plusieurs générations, on
dresse des échafauds de cent et de cent cin¬
quante pieds de haut et immensément longs,
sur lesquels on porte à bras toutes sortes de
matériaux , comme si l’on montolt une colline :
les ouvriers y vont et viennent comme dans
une rue, et quelque multipliés qu’ils soient,
ils ne s’embarrassent pas les uns les autres. Le
plus grand bâtiment, ajoute-t-il, se commence
et se finit, sans qu’on entende parler d’aucun
accident.
On conçoit, en effet, qu’avec les secours de
pareils rampants très-étendus, on peut monter
commodément les édifices les plus considéra¬
bles, et que cela doit tenir à une antiquité très-
reculée, et à un usage perpétué dans l’Asie
d’âge en âge. Les plus lourds fardeaux peuvent ,
au besoin, se rouler ainsi sans danger depuis
le bas jusqu’au faîte ; et n’y auroit-il pas lieu
(i) Mém. des Miss, (le Pékin , U, 499.
De l’Archi'eec’i'urë des Ciimois. Ï9-
de croire cjue les Egyptiens ernpioyôient ces
longs et solides rampants, pour condnire gra¬
duellement et jusqu’à la plus grande hauteur
de leurs monuments, les masses souvent d^un
poids énorme qu’ils vouloient transporter et
placer?
Observons encore que nos échafauds volants
ressemblent en quelque sorte à ceux de la
Chine , car leurs difl’érentes pièces ne sont
liées qu’avec des cordes, ce qui doit avoir
lieu chez les Chinois. Des constructions en
briques n’ont pas besoin d’échafauds massifs
de charpente. Les Italiens, qui emploient or¬
dinairement la brique en matériaux, les font
parvenir à toutes les hauteurs par le moyeni
des treuils garnis de sceaux qui la portent
ainsi que le mortier sous la main des ouvriers.
A R T I c L E V. Des Entrelas de maçonnerie.
C’est un des ornements les plus ordinaires,
les plus fréquents et les plus variés que les
Chinois emploient dans la maçonnerie et dans
les boiseries.
Au rapport de Chambers, ils y réussissent
très-bien. Leurs entrelas pOur la maçonnerie
sont faits d’une terre glaise bien conditionnée,-
jetée dans des moules de bois. Chaque figure,
d’une certaine grandeur est composée- de plu¬
sieurs pièces assemblées atec tant de propreté
qu’on n’aperçoit qu’avec peine les jointures.
Ainsi chez nous sont jetées eii plâtre , dans
B 2
20 De t’AKCHITECTURE DES ChINOIS-
des moules, les plus belles parties de nos cor^
niches d’appartements, etc. et c’est de l’habileté
du poseur et de la recherche que dépend la
difficulté de reconnoître les joints.
Selon le P. le Comte , les carreaux de por¬
celaine entroient dans les ornements intérieurs
et extérieurs d’ Architecture des Chinois : ils les
employoient au lieu de marbre , et en iucrus-
toient les bâtiments.
Article VI> Des Galeries.
Ce n’est qu’en Chine qu’on peut voir des
galeries telles qu’on va les dépeindre, d’après
le Frère Attiret (i).
Elles servent â joindre des corps de bâti¬
ments assez éloignés les uns des autres. Quel¬
quefois du côté intérieur, elles sont en pilastres,
et au-dehors elles sont percées de fenêtres dif¬
férentes entr’elles pour la figure. Quelquefois
elles sont toutes en pilastres, comme celles qui
vont d’un palais à un de ces pavillons ouverts
de toutes parts , qui sont destinés à prendre
le frais. Ce qu’il y a de singulier, c’est que ces
galeries ne vont guère en droite ligne ; elles
font cent détours, tantôt derrière un bosquet,
tantôt derrière un rocher, quelquefois autour
d’un petit bassin. Rien n’est si agréable que
cette inégalité : il y a dans tout cela un air
champêtre qui enchante et qui enlève.
(j) Lettres édif. première édit. 27“. Rec. 37.
De l’Architecture des Crinois. 21
A Pékin la galeiâe dn côté du midi , qui est
devant les fenêtres de l’appartement de l’Em¬
pereur, forme un avant-toit et garantit les croi¬
sées des pluies et des ardeurs du soleil.
On appelle Lun-kan ces galeries : elles sont
toutes ouvertes et font partie des édifices les
plus ordinaires dans l’Architecture chinoise.
Les deux côtés de la grande cour d’entrée du
palais impérial à Pékin, et qui donnent sur les
jardins , sont formés par des bâtiments im¬
menses dont le Lun-kan va d’un bout de la
cour à l’autre (i).
Article VII. Des Fenêtres, dès Portes
d’appartements , des Ferrures et des
Fourneauss..
Les maisons toutes orientées au midi,, ont
leurs façades en fenêtres , et les croisées des,
appartements sont toutes en papier mince collé
sur un treillis : cependant,, comme le remarque
M. Cibot (2), il y a telle maison européenne^
impériale, mais dans le parc êüYuen-ming-
juen, où par singularité et pour se rapprocher
du costume étranger, les fenêtres sont vitrées.
On fait des glaces à Canton, ajoute-t-il ; et il
a trouvé dans un livre publié dès le 10® siècle,
par les ordres de l’Empereur Tai-tsbng, que
sous les Han occidentaux, les fénêtres de fa
grande salle du palais nommé Tchao-yang ,
(1> Mém, des Miss, de Pékin , XIV, 543.
(2) Ibid. Il, 568.
B d
23 De l’Architecture des Chinois.
étoient toutes en lieou-lij ou verre , et que la
lumière y pénétroit tellement qu’on y auroit
trouvé un cheveu, . . . Que l’on avoit dès-lors
poussé le luxe si loin, que l’Empereur Ou-ti,
qui monta sur le trône l’an lôo avant l’ère
chrétienne, avoit dans son palais des fenêtres
en agates blanches réduites en lames et en
feuilles très-minces. : d'où il conclud que les
Chinois ayant aussi du talc très-beau et à bas
prix, il faut que le local et le climat ayent
empêché l’emploi qu’on pouvoit faire du talc
et du verre pour les fenêtres.
Chambers dit qu’à Canton les fenêtres sont
faites toutes de lames fines des écailles d’huîtres ,
qu’elles sont assez transparentes pour laisser
«ntrer le jour, et qu’elles tiennent lieu de verre.
M. Valmont de Bomare ( i ) fait mention
d’une espèce d’huître , appelée par lés Natu¬
ralistes la mtrée ou vitre chinoise, et par les
Hollandois vitre transparente , que les Indiens
et les Chinois taillent en carreaux, et dont ils
se servent en guise de verre à vitre (2).
Pour certains vitraux de l’Empereur on a
employé la nacre de perles réduite en lames ou
feuillets minces ; c’est la suite d’un ancien luxe»
Que des souverains, que les princes, les grands
et quelques particuliers opulents se permettent
intérieurement ces magnificences, ce sont des
(1) Dictionn. d’Hist. nat.
^ (2) J’ai dans mon Cabinet, à Paris, une lame de
l’huître nommée la vitrée.
De l’Architecture des Ciiiivois. a3
exceptions à l’usage général, mais l’économie,
le bon marché, l’habitude et la commodité Ibnt
qu’on préfère l’usage du papier.
Les Auteurs de l'Histoire Universelle (i)
rapportent, d’après les voyageurs, qu’au lieu
de vitres on se sert en Chine d’écailles d’huîtres
fort minces et d’étofl’es fines enduite d’une cire
luisante. Chacun use de ses moyens pour satis¬
faire ses goûts , mais la majeure partie des vitraux
est en papier.
Pendant combien d’années n’avons-nous pas
vu employer du papier huilé au lieu de vitraux,
et parmi le peuple, et aux châssis des ateliers
et des manufactures ! Nos verres de Bohême
et les glaees non étamées sont presque récentes,
eu égard à l’usage précédent des petits carreaux
de verre.
Le Frère Attlret dit qu’il lui a fallu venir
en Chine pour voir des portes et des fenêtres
de toutes façons et de toute figure : de rondes,
d’ovales , de quarrées et de tous les poligoaes ;
en forme d’éventail , de fleurs, de vases, d’oi¬
seaux, d’animaux, de poissons, enfin de toutes,
les formes régulières et irrégulières*
Les portes des appartements de l’Empereur
pour les grandes pièces sont à deux battants ,
et en plein bois, jusqu’à la hauteur de troiS;
pieds J le surplus est à jour et forme des fleurs,
des caractères et divers autres dessins. Voyez
B 4
(i) Tome XX , wz-4°. p. 141.
24 De l’Architecture des Chinois.
dans le Traité des Jardins l’article Palais et
appartements de l’Empereur.
Chez les grands et chez les princes, au palais
même et dans les appartements de l’Empereur,
il n’y a point de ferrures aux portes, ni aux
fenêtres. Elles sont coloriées, vernissées, dorées
et chargées des ornements d’étiquette ; mais
tout y est en bois : elles s’ouvrent et se ferment
comme au village, et il en sera de même dans
mille ans. Ce n’est pas qu’on ignore que les
ferrures seroient plus commodes, ni qu’on ne
sache en faire -, mais on a prévu que des portes
et des fenêtres ainsi fermées conserveroient la
simplicité, la sûreté de celles des campagnes ;
et cela est en effet arrivé de la sorte.
Par le mot ferrures M. Cibot qui a donné
cet article , entend ferrures de portes ; mais
comment supplée-t-on en bois aux ferrures
et pentures, aux gonds ou pivots, aux char¬
nières, etc. qui sont nécessaires pour tenir
aux dormants des portes quelconques à deux
vantaux où à un seul ?
L’adresse et la patience des Chinois se
ploient à tout, d’après des modèles ou sous
de bons guides. M. Cibot a encore consigné le
fait suivant : « Quand l’Empereur régnant fit
bâtir sa seconde maison européenne, M. Casti-
glione fit entrer une grille de fer dans son plan ,
et M. Thébaud, son collègue, se chargea de
diriger les ouvriers du palais et de la faire
exécuter ; ils en furent quittes pour y mettre
plus de temps et plus de soins. Leur grille.
De l’Architecture des Chinois. 25
quoique chargée d’ornements , eut toute la
légèreté et l’élégance qu’on y pouvoit désirer ,
et elle plût beaucoup lorsqu’elle fut placée « (i).
Les fourneaux ordinaires qui échauffent le
pavé des chambres en Chine, sont en dehors
dans une fosse où descend deux fois par Jour
le domestique chargé d’entretenir les feux. Ils
sont tous en forme de cône tronqué ; et par
un canal qui s’insinue sous les briques dont ou
se sert, au lieu de carreaux, ils commniquent
à la chambre une chaleur modérée , et pro¬
duisent le même effet que nos poêles en terre
cuite.
On emploie pour l’usage de la cuisine et pour
chauffer les chambres , du charbon de terre
nommé en chinois mei; on en distingue prin¬
cipalement de deux sortes : l’une appelée mg-
mei, charbon dur; l’autre joan-mei , charbon
mou ou foible. . . Avec de la poudre de l’une
de ces deux sortes, de la cendre tirée des four¬
neaux, de la terre pour lier le tout et un peu
d’eau , on fait des mottes à brûler auxquelles on
donne la forme d’une brique.
Le charbon de bois dont on se sert pour al¬
lumer le charbon de terre , produit souvent de
la fumée.
Les Chinois ne donnent pas grande atten¬
tion à cette incommodité quand elle est légère :
parce qu’un des côtés de leur chambre étant tout
(1) Mém. des Miss. Fr. de Pékin, XI, i6q.
26 De l’Architectuke des Chinois.
en fenêtres , qui ne sont que d’un papier mince ,
comme on l’a dit , et se ménageant assez com¬
munément quelques petits carreaux ouverts au
haut des fenêtres, l’air peut se renouveler et
la fumée se dissiper (i).
Lotis des grands froids , les Brasiers en Chine,
mis dans de grands bassins de cuivre , servent
comme eu Italie , à tempérer encore l’air des
appartements.
CHAPITRE II.
Des Temples et Pagodes ; description
de la Pagode de Chanteloup.
APiTICLE I.
En Chine et chez les peuples de l’Iude les
Pagodes sont , comme on le sait , destinées au
culte des idoles.
Chambers observe que les édifices dont les
Chinois se servent pour le culte sacré , n’ont
point , comme ceux des Anciens , des formes
qui leur soient propres ; que l’espèce particu¬
lière de construction qu’ils nomment Ting, ou
Kong, qui est la principale pièce d’une Pagode
et de toute autre Maison , entre indifférem¬
ment dans toutes sortes d’édifices ; qu’on en
voit dans presque tous les temples , dans tous
(1) Mém. des Miss. Fr. de Pékin, XI, 160.
De l’Architecture ues Chinois. 2-7
les palais , et enfin dans tous les bâtiments , où
l’on a voulu montrer de la magnificence.
Il ajoute qu’à Canton on voit un grand nom¬
bre de temples appelés Pagodes par les Euro¬
péens ; que plusieurs de ces temples sont extrê¬
mement petits et ne consistent qu’en une seule
chambre ; que quelques autres ont une cour
environnée de galeries au bout desquelles se
trouve le Ting , ou grande salle , où les idoles
sont placées -, qu’il y en a cependant un petit
nombre qui sont composés de plusieurs cours
entourées- de galeries ; que les Bonzes y ont des
cellules , et les idoles diverses salles ; que ce
sont proprement des Couvents, dont quelques-
uns renferment un grand nombre de Bonzes
qui y sont attachés par des vœux particuliers ,
et qui y vivent dans l’exacte observance de cer¬
taines règles.
La plus considérable de ces Pagodes, dit-il ,
est celle de Ho-nan, dans le faubourg méri¬
dional de cette ville (1). Elle occupe une grande
étendue de terrain. Aussi contient-elle, outre
les temples des idoles, des logements pour deux
cents Bonzes , des hôpitaux pour plusieurs
animaux, un potager spacieux et un cimetière.
Les Prêtres et les animaux y sont enterrés pêle-
mêle, et honorés également par des monuments
et des épitaphes... Les pavillons sont de diverses
formes ; les colonnades en bois ont des bases de
(i) Ville dépendante de la belle et délicieuse Province
de ce nom, baignée par le fleuve Hoang-ho.
28 De l’Akchitecture des Chinois.
marbre ; tous les bâtiments son t couverts de tuiles
faites d’une espèce grossière de porcelaine peinte
en vert et vernissée... Les Chinois ont dans ces
temples des vases de fer , dont ils se servent
Ïiour brûler des morceaux de papier doré dans
es sacrifices qu’ils font à leurs idoles les jours
de fête (i).
Tout ceci ne nous donne pas ime grande idée
de la ma'esté des Temples de cette Nation. La
ville de Canton n’a pas vraisemblablement de
plus beaux édifices que ceux qui viennent d’être
décrits mais la capitale de l’Empire , et ce que
M. Cibot a consigné dans les Mémoires des Mis¬
sionnaires de Pékin , ramèneront les lecteurs à
d’autres pensées.
On estime communément qu’il y a dix mille
Miao, ou T emples d’idoles dans la ville de Pékin
et dans la banlieue. La plupart de ceux qu’on y
voit dans la première enceinte du palais sont
beaux , et quelques-uns magnifiques. Ceux des
provinces ne doivent sûrement pas leur être
comparés. Les Miao , dispersés çà et là dans le
reste de la ville et aux environs, sont presque
tous bâtis sur des plans différents. Dans le grand
nombre il y en a d’immenses et dont les bâti¬
ments sont d’assez bon goût ; quelques-uns sont
médiocres , et les autres des chapelles. Ceux qui
renferment un grand nombre de Lamas,, ou
de Bonzes, ou de Tao-sée, expression, syno¬
nyme , ou de Ki-kou , espèce de Bonzesses ,
(1) Architecture des Chinois, Londres in-iol.-
Du: l’Architecture des Chinois. 29
sont communément beaux et bien entretenus.
Les foires qui ont lieu chaque mois dans les
différents quartiers de la ville , se tiennent
toutes dans les grands Miao, dont les vastes et
nombreuses cours , toutes bordées de galeries,
sont en effet très-propres à cet usage. Mais c’est
parle Tien-tan, et le Ti-tan , les deux édifices
les plus considérables de Pékin , où l’Empe¬
reur se rend solennellement chaque année,
pour les sacrifices au Ciel et à la Terre , qu’on
peut juger de l’Arcbitecture chinoise : elle y
déploie toutes ses beautés , toutes ses richesses
et ses magnifîeences (1).
Le Tien-tan est une rotonde avec un toit
à trois étages : chaque toit est distingué par la
couleur de ses tuiles ; le supérieur est de cou¬
leur de bleu céleste, celui du milieu est jaune,
l’inférieur est vert. Son enclos est d’environ
dix lis de circuit, ou une lieue commune
de France (2).
L’Empereur, en vertu de la loi des premiers
âges , consignée dans plusieurs endroits des
Kmg et suivie par toutes les Dynasties, ne
peut , disent les Missionnaires , avoir dans au¬
cun de ses. palais, rien qui soit d’une Archi¬
tecture aussi riche, aussi magnifique que le
Tien-tan. Cette loi s’étend à tout ce qu’on y
voit, et à tout ce qui y sert, même les instru-
(1) Mêin. des Miss, de Pékin, II, 571.
(2) Description de Pékin , par Delisle et Pingré ,
1765, broch., /«-40.
3o De l’Architecture des Chinois-
ments de musique. Les flûtes, les tambours^
les kin , les clié dont on fait usage dans la
musique des sacrifices , sont non seulement
d’un travail plus exquis et d’une matière plus
choisie, mais encore faits sur d’autres dimen¬
sions et toujours plus grands, en sorte qu’il est
vrai de dire qu’on n’entend qu’au Tien-tan
la grande musique et la grande symphonie
chinoise.
Ces deux Temples sont dédiés au Chang-ti,
mais sous deux différents titres. Dans l’un, c’est
l’Esprit éternel qu’on adore ; dans l’autre, c’est
l’Esprit créateur et conservateur du monde.
Si la Capitale est distinguée par les édifices
destinés au culte religieux, les provinces ne
sont pas moins bien partagées en temples d’i¬
doles. Témoin le magnifique Miao, que l’Em¬
pereur régnant a fait élever en l’honneur de
tous les attributs de Fo , à Géliol dans la
Tartarie, et qui lui a coûté vingt millions
de France.
La description de la belle et superbe Pagode
de l’île d’Emotiy , faisant le port de la pro¬
vince de Foklen, qui a dans son ressort l’île
Forniose , a paru d’abord dans le 29' Recueil
des Lettres édifiantes, page 76 et suivantes. Le
P. Laureatl ne croit pas que dans le reste de
l’Asie, la superstition ait érigé à l’esprit de
mensonge de plus beau temple que celui qui
est dans l’île d’Emouy. M. Grosier a enrichi
de cette description son Supplément in-4°j à
l’Histoire générale de la Chine du P. de Mailla.
De l’Architecture des Chinois. 3l
Kous renvoyons aux sources, mais M.Goxe va,
nous fournir quelques traits intéressants plus
récents sur les Temples : ils sont pris dans le
Journal du savant M. Pallas, dont il avoit eu
communication. Les ouvrages de ce célèbre
Voyageur sont maintenant publics : il parle en
homme éclairé de ce qu’il a vu.
K Le Temple ou Pagode, de Maitmat-skin ,•
la dernière ville de la Tartarie chinoise, limi¬
trophe des frontières de la Sibérie, est un édifice
élégant dans le goût chinois. Il est richement
décoré à l’extérieur de colonnes vernissées, de
sculptures dorées, de petites cloches et d’autres
ornements particuliers à l’Architecture chinoise.
11 règne en dedans une grande profusion de do¬
rures qui répondent à la parure de l’extérieur.
Les murailles sont presque toutes couvertes de,
peintures qui représentent les exploits les plus
célèbres de la principale idole. . . Ce Temple
en renferme cinq d’une stature colossale, assises
les jambes croisées sur des piédestaux, dans trois
niches qui remplissent tout le côté du nord. . .
(( Il est situé devant la Maison du Gouverneur
et proche de la principale porte qui regarde le
sud. . . Les étrangers le voient en tout temps
sans la moindre difficulté, pourvu qu’ils soient
en compagnie d’un des Prêtres ou Bonzes , qui
se trouve toujours au milieu de la cour. Cettq
cour est environnée de chevaux de frise : on y
entre du côté du sud | il y a deux portes avec
un petit bâtiment entr’elles. L’extérieur de ce
petit bâtiment offre deux nichqs défendues paç'
33 Dk l’Architecture des CiiijVois.
des grillages, au fond desquelles ou trouve deùX
chevaux d’argile de grandeur naturelle, gros¬
sièrement faits. Ils sont sellés et bridés : à côté,
il y a deux hommes habillés comme deux pal-
freniers. Le cheval à droite est châtain ; l’autre,
de plus forte taille, a la crinière et la queue
noires. Le premier est dans l’attitude du galop
et le second dans celle du pas. On aperçoit
près de chacun une bannière déployée d’étoffe
de soie jaune avec des dragons d’argent en
broderies.
« Deux tours de bois environnées de galeries
sont au milieu de cette cour. La tour orientale
contient une grosse cloche de fer, qu’oii frappe
de temps en temps avec un maillet de bois :
l’autre renferme deux timbales d’une grandeur
énorme pareilles à celles dont les Calmouks se
servent dans leurs cérémonies religieuses. Des
bâtiments habités par les Prêtres du Temple^
régnent tout autour de la cour.
(( Cette cour extérieure communique par une
belle porte avec la cour intérieure : celle-ci est
bordée de chaque côté de petits compartiments
ouverts sur le devant et défendus par un gril¬
lage : ces compartiments offrent les légendes des
idoles représentées dans une suite de tableaux
historiques. A l’extrémité la plus éloignée de
cette seconde cour, on volt un grand bâtiment
construit du même style que l’Architecture
du Temple. En dedans il a soixante pieds de
long et trente de large ; il est rempli d’anciennes
armes et d’instruments de guerre d’une grosseur
prodigieuse ,
De l’Architecture des Chinois. 33
prodigieuse , telles que des lances , des faulx ,
de longues piques qui ont un large fer, des
boucliers, des cottes d’armes et des trophées
militaires qui représentent des mains, des têtes
de dragons et d’autres figures sculptées. Tous
ces instruments de guerre sont bien dorés et
rangés par ordre sur des gradins le long de la
muraille. En face de l’entrée on voit flotter un
grand étendard jaune orné de feuillages et de
dragons en broderie d’argent. Au-dessous il y
a sur une espèce d’autel une suite de petites
tablettes oblongues qui portent des inscriptions
chinoises.
M Une galerie ouverte , décorée des deux
côtés de pots de fleurs, conduit de la porte de
derrière de l’arsenal à la colonnade du T emple . .
On remarque dans les entre - colonnemenis
deux tablettes d’ardoises , entourées de cadres
de bois d’environ six pouces de haut et larges
de deux ; on y lit des inscriptions relatives à
la bâtisse du Temple ou Pagode (i) »•
Article II.
Il existe en France une belle Pagode qui a
attiré la curiosité, les regards et l’admiration
de tous les voyageurs : ou la doit à la recon-
noissance du Duc de Choiseul. Touché de
l’amitié, du zèle et du dévouement que lui
(i) Coxe, Nouvelles découvertes des Russes, ^«-4“-
1781, p. 279.
Prem, Part.
C
34 De l’Aiiciiitecture des Chinois.
avoient montré tant de personnes illustres,
après sa disgrâce et son exil de la Cour de
Louis XV , il conçut , selon que le dit M.
Dutens (a) , qui parle de ce Ministre en homme
attaché et plein de sensibilité, le dessein d’éri¬
ger dans son parc de Chanteloup , situé près
d’Amboise sur les bords de la Loire , un mo¬
nument durable et digne du sentiment dont il
étoit pénétré. La dépense ( à laquelle le Duc
de Ghoiseul ne regarda jamais) ne l’étonna pas.
Une somme considérable fut employée à cet
ouvrage ; l’exécution ne prit que trois années,
et tous les yeux surpris furent attirés. . . vers
la Pagode de Chanteloup, qui est le plus bel
édifice en ce genre, que dans les temps anciens
et modernes aucun particulier, aucun grand
Seigneur ait fait élever. . . On ne parle pas du
Château, dont la magnificence est connue. . .
Parmi les beautés des Jardins de Kievr, à
six mille de Londres, la Princesse de Galles,
sur les conseils du Lord Bute, a fait bâtir une
Pagode à l’imitation de celles de la Chine. Elle
est en briques jusqu’au troisième étage ; les
autres étages sont eu bois : aussi a-t-elle été
faite sans aucune autre intention que d’étre un
objet propre à être vu de loin, et pour pro¬
curer dans le parc de la Princesse une vue
étendue des environs.
« La Pagode de Chanteloup , au contraire , est
toute bâtie de pierres de taille , dont la coupe
irès-estimée des Architectes, la rend si solide,
que, selon les apparences, il n’y a à craindre
De t’ Architecture ues Cumois. 35
contre la durée de ce monument , que les
événements extraordinaires.
<( pLEE est à sept étagîes: le rez-d'er^cliaussée
est entouré d’une colgnnade ; le second étage
est rond, les autres sont octogones et vont en
diminuant vers le. haut. lyloins écrasé que la
pyramide et plus large vêts sa base que l’obé¬
lisque, ce monument offre aux yeux des spec¬
tateurs la forme la plus élégante et bi plus
agréable dont 1’, ArçlittectUFe- puisse , cire sus¬
ceptible. Quelque hardie que paroisse d’entre¬
prise, Insprit est tranquillisé par’, là' solidité
de Sa structure, l’oeil ,ést enchanté par l’élé¬
gance de la forme et dés proportions ; et le
résultat de cet ensemble occasionné ün saisis¬
sement de' plaisir quO jé h’ai jamais senti ett
contemplant aucun autre édifice. .
« On entre par un perron, dans un vestibule
ouvert à seize embrasures, bâti en voûté comme
lès autres étagés, dont toutes les voûtes sont
percées par rescaliér. Delà on monte dans un
salon à huit croisées, revêtu de tables de mar¬
bré dé six pieds et deriii de haut, sur quatre
de large. La première qui s’offre àla vue indique
robjét dû nionuniént.’
<( Les cinq tables suivantes son t tofites rem¬
plies' dés' noms des personnes qui sont venues
àCbanteloup pendant l’exil du Duc de Clioiseul,
écrits en lettres d’or et par ordre alphabétique.
La sixième représente le plan et la coupe de la
Pagode, avec cette inscription an-dessous :
36 De l’Architecture des CiiiNoisr
Ce monument
Construit sur les dessins et par les soins
De Louis Denys le Camus , Architecte,
Fut commencé le 2 du mbis de Septembre lyyS.
Achevé le 3o du mois d’ Avril de l’année 1778*
Sa hauteur est (3,6 120 pieds et demi. ,
Le dernier étage . ; • - i
Est élevé au-dessus du niveau de la mer
De 96' toises et quatre pouces. ,
« Au bas de la cinquième tablé de marbre es t
une inscription touchante, pour perpétuer la
recomioissance du Duc , (3e ClipiseuLà Madame
la Duchesse de Choiseui son épouse, et à la
Duchesse de Gramont sa sœur, qui pendant
son exil ont fait le bonheur de ses jours et
l’ornement de sa retraite a.
Cette description si biçn faite par M.Dutens
et abrégée ici, est étrangêrë à mon sujet, mais
elle y. rentre naturellement ; et un tel rap¬
prochement hë (iéplaira pas sans d(Jufe à mes
lecteurs. Oh sait qu’ après la mort du Duc de
Choiseul, arrivée en 17 85, sa belle Terre d’Am-
boise a été acquise par le Duc de Penthièvre ,
ce père des pauvres, qui n’est plus ; et la Prin¬
cesse de Lamballe sa bmc , dont la fin a. été si
funeste ! . ... La Pagod(3 e^ciste-t-elle encore ?
je l’ignore. : . : .
De l’Arciiiteottjre des Chinois. 3 7
CHAPITRE III.
Des Palais, des Maisons des Grands, des
riches Particuliers et de celles de la Ville
de M'aitmat-skM. , ■ , . , ,
Enhous Bornant au plan que nous nous sommes
fait de donner l’iiistoire ancienne des Palais et
de leur distribution, puis dc' traiter séparément
dès jardins qui environnent toujoùrs les palais ,
nous procédons à l’ancienne histoire de ces
édifiçes , fort simples d’abord, et devenus ma¬
gnifiques selon le goût et le luxe des Empereurs
de chaque Dynastie. M. Cibotet ses collègues (1)
seront lios principaux guides dans cette descrip¬
tion sommaire.
Il résulte de tout ce qu’on trouve dans les
plus anciens monuments, sur le palais dusage
Enijpereur Tao,. qu’on avoit planté plusieurs
allées d’arbres à la porte d’entrée qui étolt
tournée au riiidi, et que. c’éloit sous ces allées
qu on attendoît l’audience. Cette entrée donùoit
sur une grande cour qui avoit deui portes laté¬
rales, l’uüe à Porient et l’autre à l’occident. Au
fond étoit. la. porte paroù Tao entroit dans sà
maison, derrière laquelle étoit lé marché : dans
le milieu de la cour s’élevoit une plate-forme
de trois pieds de haut et toute dé. terre ; on y
(1), Duhalde , le P. le Comte et Mém. des Miss. Fr.
de Péluii.
G 3.
38 De L’AucaiTECTURE des Chinois.
niomoitpar trois marches de gazon pour entrer
dans la salle d’audience qui étoit ouverte aux
quatre expositions , ou rhumbs de vent nord et
sud, est et ouest : elle n’avoit que du chaume
pour toit.
Chun, successeur d'iFao, avoit donné, selon
le Chou-kingj aux quatre portes de son palais
un air de grandeur et de majesté qui inspiroit
le respect. Les portes du midi, de l'orient et
de roccident s’ouvroient sur la grande cour qui
lès environ noit : la porte du nord étoit livrée
au Service des domestiques. Cet usage des pre¬
miers temps de la Monarchie s’observe encore
aujourd’hui dans tous les grands palais. Chun,
a Son couronnement, fit ouvrir les quatre portes
de la salle d’audience pour être entendu de
tout le monde.
Ce fut l’Empereur Yu qui bâtit le premier
palais et qui rendit sa demeure plus digne d’un
souverain : c’est tout ce qu’on en sait j il faut
descendre jusqu’à la troisième Dynastie pour
trouver des détails.
Le Tchèou-li, le Li-ki, parlent en plusieurs
endroits, des palais des Ém pereurs de la troi¬
sième Dynastie. Le palais du Prince occupoit
à-peu-pres le tiers de la ville où il faisoit sa ré¬
sidence, et le tiers de ce lerrain étoit un jardin
du côté de l’occident j mais comme les cinq
Ïiremières cours et leurs bâtiments étoient moins
argeS que les six kong de l’Empereur et les six
mei de l’Impératrice, qui terminoient le palais,
il y avoit eûcore un petit jardin du côté (Je l’est
De l’Architecture des Chinois. 'ôg
le long des cours. La première cour, qui se
nommoit la porte élevée , étoit plantée d’ar¬
bres; la seconde, dite des salles et des palais,
étoit celle ou étoient les salles des Ancêtres ;
la troisième , nommée la Cour des Cérémo¬
nies , étoit celle où s’arrêtoient les Princes
étrangers et où étoient les Receveurs de la
Cour et plusieurs bureaux ; la quatrième, qu’on
appeloit la Cour des Audiences , étoit envi¬
ronnée des logements des grands Officiers et
des salles d’audiences des Ministres; la ein-
quième enfin , se nommoit /a Cour du chemin,
f)arce que c’étoit la dernière pour entrer dans
a demeure de l’Empereur , et eelle où il pas-
soit pour venir à la salle du Trône, qui étoit
au milieu sur une plate-forme et qui avoit
quatre portes comme celle du palais modeste
de Yao.
Si l’on compare le plan et la distribution du
palais impérial d’aujourd’hui avec cette ancienne
description , on verra qu’il a été bâti sur le mo¬
dèle de celui des Tchéou, mais plus dans le
grand et avec cette magnificence que les temps
ont amenée. Tout y annonce véritablement la
grandeur, la puissance , la richesse et la majesté
d’un Empereur. Quoique les bâiiments qui en
environnent les cinq cours , ne soient qu’en
bois, les couleurs, la dorure, le vernis et la
beauté des tuiles jaunes , vertes et violettes ,
dont ils sont couverts, répondent si bien à leur
largeur et à leur élévation , que le coup-d’œil
en est également imposant.
4o De l’Architecture des Chinois.
La première cour a 870 pieds de large sur
1200 de longueur; la seconde, 260 sur 834 J
troisième, 260 sur 996; la quatrième, 45o sur
400 ; la cinquième , qui conduit à la salle du
Troue , 4^0 sur 36o.
Les jardins sont aujourd’hui , comme du
temps de la Dynastie des Tchéou, à l’occident
et d’une grandeur immense, ainsi qu’on peut
le voir dans la Carte gravée à Londres. Les
premières cours sont accompagnées d’un jardin
a l’est, de même que du temps des Tchéou.
Nous ne faisons cette remarque que pour
confirmer l’adoption des anciens usages et la
preuve que les révolutions des siècles n’y ont
point apporté de changements. Les Lettrés chi¬
nois n’ont pas oublié cette l’éflexion, et ils dé¬
montrent que les murs de Pékin , la muraille
jaune , les fossés et les murs du palais , l’enceinte
de la demeure propre de l’empereur, corres-
poivdent aux agrandissements successifs dont
parle l’histoire.
Dans les premiers temps , vers lesquels nous
reportons encore l’attention, l’Empereur avoitsa
maison au milieu de la colonie et attenante à la
salle où l’on s’assembloit pour les affaires. Cette
salle n’étant pas assez vaste pour les grandes
assemblées;, on y fit quatre portes, et la multi¬
tude se tint autour dans la cour : voilà l’origine
de la salle du Trône. La colonie s’étant répan¬
due dans les terres, on augmenta la maison de
l’Empereur de tout le logement nécessaire pour
De l’Architectuke des Chinois.
sa famille. Ses Ofiiciers et ses aides se logèrent
auprès , et on l’environna d’un fossé et d’une
muraille pour être en sûreté contre les surprises
des mutins et des rebelles , qui ont toujours
des motifs pour se soustraire au sceptre des
lois. L’Empire s’étant agrandi par les progrès
de la population , et la famille Royale s’étant
accrue elle-même, on garda cette première en¬
ceinte pour elle et pour les tribunaux où étoient
les tributs et les registres publics. Les mar¬
chands , les ouvriers attachés à la Cour et les
officiers qui étoient de service , se rangèrent
autour de cette grande enceinte dans les endroits
que n’occupoient pas les jardins et les terres de
l’Empereur ; ils s’y environnèrent d’un mur
pour leur propre sûreté. Cette enceinte ne suf¬
fisant plus, quand la Cour fut devenue la capi¬
tale d’un grand Empire , on bâtit de nouvelles
maisons tout autour ; on les aligna en rues pour
la commodité publique, et on s’y environna dé
murailles qu’on fit plus hautes et plus fortes à
proportion que l’état des affaires exposoit à y
être attaqué. Ce.plan de capitale une fois trouvé ,
on i’a suivi depuis : c’étoit le besoin qui l’avoit
tracé , et le besoin est le guide le plus sûr de
nos inventions.
Ces traits historiques nous permettent des
rapprochements modernes, que l’on suivra avec
plus d’intérêt.
Le bâtiment que les Européens appellent la
Salle du Trône , est élevé sur une plate¬
forme de marbre blanc, orné de tout ce que
42 De l’Architecture des Chinois.
r Arclillecture a inventé de pins magnifique , et
ouvert en effet aux quatre points cardinaux par
de grandes portes qui donnent sur la belle ga¬
lerie dont il est entouré. Le Trône de l’Empe¬
reur est élevé sur une estrade couverte de riches
tapis. Le Monarque n’y monte que pour de
grandes cérémonies j il y reçoit les hommages
des Princes tributaires , des Princes de son
»ang, des Grands de l’Empire et des premiers
Magistrats de tous les Tribunaux , prosternés à
terre dans la grande cour , qui est au bas de la
plate-forme, comme (7Ah7Z les recevoit dans la
Salle d’Audience où il étoit.
Quant aux placets qu’il reçoit des Ministres
et des Députés de ses Tribunaux , à qui il
donne Audience tous les jours pour les affaires
de l’Empire , il y a une salle destinée à cet usage
dans laquelle ils sont introduits et où l’on parle
au Prince avec la plus grande liberté (i).
Le P. le Comte décrit ainsi le palais impérial
de Pékin (2). « Il consiste en neuf grandes
cours de plein-pied toutes sur une même ligne,
car je ne compte pas , dit-il , celles qu’on a
pratiquées sur les ailes pour les ofiiciers et les
écuries. Les. portes de communication sont de
marbre, et portent de gros pavillons d’une Ar¬
chitecture gothique , dont la charpente , qui
est à l’extrémité du toit , devient un ornement
(1) Mém. des Miss, de Pékin , I, 226 et suiv.
(2) Tome ,I , in-12', p. 104.
De l’Architecture des Chinois. 43
assez bisarre par un grand nombre de pièces de
bols posées en saillies les unes sur les autres en
forme de corniche , ce qui de loin produit un
assez bel effet.
« Les ailes des cours sont fermées ou par de
petits corps-deJogls ou par des galeries ; mais
quand on vient aux appartements de l’Empe¬
reur , les portiques soutenus par de grosses,
colonnes , les degrés de marbre blanc par les¬
quels ont monte dans les salles avancées , les
toits éclatants de tuiles dorées ( c’est-à-dire ,
en couleur jaune yernissée ), les ornements de
sculpture, les vernis, les dorures, les pavés
qui sont presque tous de marbre ou de porce¬
laine , mais surtout le grand nombre des diffé¬
rentes pièces qui le compose : tout cela présente
un ensemble majestueux et magnifique, conve¬
nable au palais d’un grand Prince ».
Duhalde a donné aussi la description de ce
somptueux édifice dans le Tome 2^ in— fol. p. lo
et suiy. de Son grand ouvrage.
Le Freré Attiret a écrit plus récemment en
1743 : U Que ce palais est au moins de la gran¬
deur de Dijon , qu’il comprend en général
quantité de corps de bâtiments détachés les uns
des autres, mais dans une belle symétrie, et
séparés, tant par de vastes cours que par des
jardins et des parterres; que la façade de tous
ces corps de bâtiments est brillante par la do¬
rure, le vernis et les peintures; que l’intérieur
est meublé de tout ce que la Chine, les Indes
44 De l’Architecture des Chinois.
et l’Europe ont de plus beau et déplus précieux j
nous avons cité jusqu’à présent tous témoins
OGtdaires (i).
Deux Savants Astronomes de F Aeadéniie des
Sciences, dans la description qu’ils ont publiée
en 1765, de Pékin et du Tsé-Kin, ou palais
impérial (2) disent :
(( La forme de ce palais est une espèce de
quarré un peu plus long que large : il est envi¬
ronné de fortes murailles crénelées, construites
de briques , et couvert de tuiles vernissées de
couleur jaune : sur chaque porte est un pavil¬
lon vaste et élevé : de semblables pavillons ter¬
minent aussi les quatre coins de l’enceinte du
palais , qui a environ six lis de tour. Le li ,
mesure itinéraire des Chinois, contient 296 de
nos toises. Les murs sont environnés d’un large
fossé revêtu de pierres de taille : vis-à-vis des
portes septentrionale, orientale et occidentale,
on traverse ce fossé sur des ponts-levis.
« Le dedans du palais est une enfilade de cours
et de salles, ou d’appartements, qui semblent
se disputer le prix de la beauté et de la magnifi¬
cence )) .
M. CiBOT, dans ces dernières années, corrige
quelques erreurs de ceux qui ont écrit avant
lui , et il enrichit encore les descriptions précé¬
dentes. « Le Louvre (3), dit-il, seroit au large
(1) Lettres édif. XXVII, Rec.in-ia,
(2) Brochui-e in-4°- .
(3) Mém. dés Miss, de Pékin.
De l’Architecture des Chinois.. 4^
dans une des cours du palais de Pékin ^ et oa
ten compte un bon nombre , depuis la première
entrée jusqu à, l’appartement le plus reculé de
l’Ëmpcreur. Le palais , qui offre l’aspect le plus
imposant à un étranger, a deux cents trente-
six toises deux pieds de l’est à l’ouest, et trois
cents deux toises neuf pieds du nord au midi :
à quoi il faut ajouter que les trois ayant-cours,
qùoiqu’environnées de bâtiments , et plus
grandes que les au, très , ne sont’ pas comptées
dims ces mesures. Tant de milliers de toises,
(la toisé chinoise est dé dix pieds ; voyez Me-
sirres) toutes couvertes et environnées de tours,
de galeries, de portiques et d’immenses bâti¬
ments, produisènt d'autant plus d’effet que les
formes en sont plus variées , les proportions
plus simples , les plans plus assortis et leur to¬
talité plus rapprochée du mëine but : car tout
s’embellit à mesure qu’on approche du Trône
et des appariements de l’Empereur; les cours
latérales ne peuvent pas être comparées à celle
du milieu, ni belles qui sont des premières anx
cours qui sont pins reculées. Il en est de même
de tout le reste.
Cf Les derniers bâtiments qui sont, non pas
dé pbrcelainé’, ni dorés, comme le dit la fable ,
mais d’une faïence grossière émaillée en jaune
de citron et chargée d’ornements en relief, en¬
chérissent sur lés autres par leur couronnement
et’ par les angles de l’arrête qui sont plus dé¬
corés.
K Les péristyles des bâtiments intérieurs sont
46 De l'Architecture des Chinois.
bâtis sur une plate-forme de marbre blanc,
au-dessus de laquelle ils ne sont élevés que de
quelques marches; mais cette plate-forme, qui
a sa hauteur et sa largeur déiermihées, . . . est
ouverte par trois escaliers de marbre, un grand
au milieu et deux latéraux, séparés les uns des
autres par des balustrades de marbre en rampe,
entre lesquelles sont des gradins qui portent de
fpands vases de bronze et des figures symbo-
iques... Il faudroit des volumes pour décrire
les différents palais de l’Empereur dans la Ca¬
pitale et aux environs, dans les provinces et au-
delà de la grande muraille. . . . Mais quoique la
politique les ait commandés, pour soutenir la
majesté du Trône, elle a eu l’attention de les
faire tous plus petits , moins magnifiques ,
moins ornés que celui de Pékin , et même quel¬
quefois très-simples ».
, Nous terminons cet article par le trait sui¬
vant , donné par M. Amiot (i), trait qui atteste
la bonté de l’Empereur pour ses peuples et sa
prévoyance (a). .
(( Ce Prince voulant employer à beaucoup
de travaux publics un grand nombre d’honymes
que la famine avoit chassés des provinces et fait
reflner dans la capitale, a donné l’ordre de cons¬
truire un magnifique palais pour s’y retirer,
lors^u’après avoir atteint la quatre-vingt-sixième
annee de son âge, il abdiquera l’Empire et ne
se mêlera plus des affaires du Gouvernement. . .
(i) Mém. des Miss. Fr. de Pékin , XIII , 468.
De l’Architècttjre des Chinois. 4?
Ce palais d^attente ( élevé aux frais de son trésor
particulier , dans l’immense enceinte dont nous
avons parlé) est déjà achevé et meublé en partie
à la manière du pays. L’Empereur y a ajouté
tout ce qui étoit plus particulièrement de son
goût, en fait de curiosités étrangères , et chaque
jour il y ajoute quelque chose de nouveau. C’est
un délassement qu’il prend après avoir vaqué
avec ses Ministres aux affaires de l’Etat.
« Le désir de secourir le plus grand nombre
possible d’indigents lui a fait venir la pensée de
décorer l’extérieur de ce même palais de plu¬
sieurs Pei , ou arcs de triomphes , sur lesquels
on doit graver les principaux événements de
son glorieux règne. Plusieurs milliers de tra¬
vailleurs se sont en conséquence transportés
dans les carrières de marbre pour en détacher
des blocs de quinze à vingt pieds en quarré :
plusieurs autres milliers ont été occupés à les
transporter, à les tailler , à leur donner la forme ,
à y graver les caractères et à les placer sur leurs
piédestaux , qui sont eux - mêmes des blocs
énormes sculptés en forme de tortues. Indépen¬
damment de ces travaux, l’Empereur avoit fait
creuser de nouveau un canal qui prend au pied
de la montagne dite Hiang-chan jusqu’à la ri¬
vière près du faubourg de Pékin du côté de
l’ouest; ce qui comprend un espace d'environ
trois lieues de longueur.
« Les petits bâtiments qui sont semés dans
les jardins et parcs dù Souverain et des Princes,
n’ont pas cette sorte de symétrie monotone à
48 De l’Arcuïtecture des Chinois.
laquelle les hôtels des Grands, les Tribunaux,
les édifices publics sont assujettis, ni à ce sé¬
rieux qui leur est convenable. Le même goût
qui a fait imaginer ces vallons enfoncés , ces
grottes sauvages , ces rochers escarpés , a donné
naissance à la liberté de la construction de ces
petits édifices pour assurer plus de relief et de
piquant à leur ravissante irrégularité ».
Les anciens Chinois avoient coutume de
tourner toutes les maisons au midi , parce que,
selon eux, c’étoit l’exposition la plus saine et
la plus commode. Cet usage ancien , qui est
devenu une étiquette de grandeur pour les pa¬
lais , a tellement prévalu pour les maisons des
particuliers, que jusques dans les villes on cher¬
che cette exposition , et on s’y attache , aux dé¬
pens même du coup-d’ceil des rues.
Dans les grands édifices composés en géné¬
ral, comme les moindres, d’un seul rez-de-
chaussée , ce rez-de-chaussée est élevé de plu¬
sieurs pieds par une plate - forme : il doit avoir
une galerie par-devant , et sa hauteur du pavé
au plafond est depuis quinze jusqu’à quarante
pieds.
La magnificence des maisons , selon le goût
Chinois, consiste d’ordinaire dans la grosseur
des poutres et des colonnes, dans le choix du
bois le plus précieux et dans la belle sculpture
des portes. Ils n’ont point d’autres degrés que
ceux qui servent un peu à élever la maison au-
dessus du rez-de-chaussée ; mais le long du
corps-de-logis règne une galerie couverte de la
largeur
De L’ARCHIfECTURÏ DES CHINOIS. ^9
largeur de six à sept pjeds et revêtue ^ belles
pierres de taille.
On voit plusieurs maisjons où les portes du
milieu dé chaque corps de bâtiment se répon¬
dent ; ainsi l’on découvre d^ abord en y entrant
une iQngue suite de pièces ou d’appartements.
Chez lés gens du commun les murailles sont
faites de briques qui ne- sont pas cuites, mais
par le devant elles sont niçrustées de briques
qui le sont. . .
Ljes maisons des Grands et celles des per¬
sonnes riches, comparées aux jaôtres, ne méri¬
tent pas graude attention : on ne doit pas, quant
aux premières , selon Duhalde , leur donner le
nom de palais ; elles n’ont que le rez-de-
chaussée , mais elles sont plus élevées que les
maisons ordinaires. La couverture est propre ;
le haut du toit a divers ornements ; le grand
nombre des cours et des appartements, puis
des pièces propres à loger les domestiques,
suppléent à leur beauté et à leur magnificence.
Ce n’est pas que les Chinois n’ainient le faste
et la dépense ; mais la sage coutume du pays
et le danger de faire des dépenses superllues
et contraires à l’usage les arrêtent malgré eux ;
,de plus les lois somptuaires en impççent è tous
les états.
Les hôtels des principaux Mandarins, des
Princes et des personnes riches et puissantes,
surprennent par leur vaste étendue.
Ces hôtels ,qi).e les hlanî^^i’ins .ççcupent :?p-
Prem, Part. . D
5o De l’Architecture bES Chinois.
partiennent à l’Empereur , qui les loge : leurs
charges ne sont proprement que des commis¬
sions dont on les dépouille ^ quand ils ont fait
quelque faute ; et lors même que leur conduite
est sans reproche , . on leur donne souvent , au
moment où ils s’y attendent le moins, le gou^
vernement d’une province dans laquelle ils sont
obligés de se rendre : cette instabilité ces vi¬
cissitudes, les empêchent de meubler riche¬
ment une maison qu’à chaque instant ilspeuvent
abandonner.
L’exécution prompte et rapide d’un bâti¬
ment (i) est un mérite très-grand aux yeux de
tout propriétaire opulent. A, la Chine l’Empe¬
reur, les Grands et les autres États en recueillent
le fruit à proportion de leur aisance. Les édi¬
fices, suivant ce que dit le Frère Attiret, à
l’occasion des pavillons élevés dans les jardins
de l’Empereur, étant tous des rez-de-chaussée,
on multiplie les ouvriers à l’infini : tout est
fait , ajoute-t-il , quand la plate-forme est
assise et que l’on porte les matériaux sur le
Heu, il n’y a plus qu’à les poser ; et après
quelques mois de travail, la moitié de l’oUvrage
est finie. On diroit que c’est un de ces' palais
fabuleux, qui se forme tout-d’ un-coup par
enchantement dans un beau vallon ou sur la
croupe d’une montagne.
M. CiiAMBERS (2) n’a séjourné qu’à Canton ;
(1) Lettres édif. 27®. Rec. Sg.
. (2) Architecture des Chinois , in-fol, 7 et suiv.
De I’Architecture des Cnmois. 5i
s’il avoit pu se procurei’ une entrée dans l’inté¬
rieur de l’Empire et observer les grands édifices
de la capitale, les détails suivants, qui sont
curieux en eux-mêmes, le seroient davantage,
d’après la comparaison , et on auroit eu le goût
et le sentiment d’un Architecte européen sur
la décoration générale du palais impérial, à
joindre aux réflexions des savants - Mission¬
naires , de qui seuls nous tenons des rensçi-
gnements.
L’Artiste anglois parle ainsi d’un bâtiment
dont la singularité l’a frappé, et qui est placé
au milieu d’un petit lac , dans un jardin de
Canton.
« Le soubassement qui le soutient est assez
haut J une balustrade l’environne. Les bases
des douze colonnes de ce pavillon ont un profil
fort semblable à celui d’une base toscane de
Palladio. Le toit qui repose sur ces colonnés
est couronné d’une lanterne. L’idée de l’orne¬
ment du haut est prise de celui qui se trouve
sur le sommet des tours. Le haut du fût des
colonnes est percé par des poutres <jui sou¬
tiennent le toit ., et dont les extrémités sont
ornées de petits mascarons et de clochettes :
une frise ornée d’entrelas règne tout autour
dans les entre-colonnes sous le toit a.
Il ajoute : « La distribution des maisons est
parfaitement uniforme, il seroitpeu convenable
et dangereux de se singulariser à cet égard n.
Les Chinois mettent en cours et en allées
Sa De l’Architecture des Chinois*
plus de la moitié du terrain des maisons. Celles
des marchands de Canton sont toutes au bord
de l’eau : elles sont étroites et fort longues. Le
^•e?-de-chaussée est traversé au milieu par une
longue allée qui s’étend de la rue à la rivière.
Les appartements occupent les deux cotés : clia-f
cuu d’eux consiste en un salou pour recevoir
les visites, en nne petite chambre à coucher et
quelquefois en un cabinet ou une étude. Au-
devant de chaque appartement se trouve une
cour , à l’extréntité de laquelle il y a ordinai¬
rement un vivier qu une citernç avec un roc
artificiel au milieu. Qn y fait croître des bam¬
bous et diverses sortes de plantes : tout ceci
forme un petit paysage assez joli. La citerne ou
le vivier renferme dés poissons dorés : quel¬
ques-uns sont si familiers, qu’ils viennent à la
surface de l’eau et se laissent nourrir à la main.
Les côtés des cours sont quelquefois ornés de
pots à fleurs et quelquefois d’arbrisseaux fleuris,
de vignes ou de bambous, qui forment des ca¬
binets de verdure. On place généralement au
miliett, sur un piédestal, un grand vase de
porcelaine , où croissent de belles fleurs , telles
que le Lien-hoa et le Nénuphar, plantes aqua¬
tiques qui se tirent des lacs et des marais. On
tient souvent dans ces petites cours *des faisans,
des poules de Bantam , et d’autres oiseaux cu¬
rieux à beau plumage, et animaux rares dont
le soin est, selon M. Poivre, nu des plus douit
amusements des Chinois opulçnts.
Les Planches V et VIII de l’ouvrage de
De l’Architecture des CiiiNOiSi 53
Cliambei'S donnent lé plan du joli litUiméiit
précédétnment décrit et de quelques màisttDâ
de pattiéüliers aisés.
« La grande diambre , cohiinue-t-il , pour
faire coiinoitre les ameublements, a cortimu-
nément i8 à 26 pieds de long, sur 20 de large ;
le côté qui regarde la cbur est entièrement ou¬
vert, biais une natte dé cannes, qu’on abaisse
quand on veut, garantit de la pluie et des ar¬
deurs du soleil. Le pavé est composé de quartiers
de pierre ou de marbre de diverses couleurs.
Les murs dès côtés sont revêtus de nattes, à la
hauteur de 3 ou 4 pieds de terré ; le reste est
proprement garni de papièr blanc, cramoisi ou
doré. Au lièu de tableau* les Chinois suspen¬
dent de grandes piècés de saûn ou de papier j
mises en cadres , et peintes en imitation du
marbré ou du bambou. Ôn y voit écrits, en
caractères d’uii bleu d’àràr, des distiques dé
morale et des provèrbes, tirés des ouvrages
des Philosophes chinois. Le fond du salon est
tout composé dé portes brisées, dont le dessus
ést un treillis, couvert d’üné gaze peinte, qui
fait entrer lé jour dans la chambre à coucheri
Les portes sont de bois ; l’ouvrage en est très-
propre ; elles sont ornées de divers caractères
et de figures , et quelquefois enduites d’un
Hche vernis j et peintes en rouge, en bleu, en
jaune , ou. eii quelqu autre couleur,
« Les meublés du saloll consistent ên cliàisès j
Bll tabourets j et en tables faites de bois de i-ôsé^
d ébene, de bois vernissé, et quélquefôis sitii^
D 3
54 De l'Architecture des Chinois.
plemént de bambou, qui est à bon marcbe', et
cependant fort propre. Lorsque les meubles
sont de bois, les placets sont souvent dé marbre
ou de porcelaine. Quoique ces . sièges soient
durs , ils n’ont rien de désagréable dans un
climat où les ardeurs de l’Eté sont exces¬
sives. Des guéridons de quatre à cinq pieds de
haut, placés aux coins de la chambre, sou¬
tiennent des assiettes ou des jattes de citrons
et d’autres fruits odoriférants, des branches de
corail dans des vases de porcelaine , et des
globes de verre qui contiennent des poissons
dorés , avec une herbe assez semblable au fe¬
nouil. Les Chinois mettent aussi sur les tables,
qui ne sont faites que pour l’ornement, de petits
paysages, composés de rocailles, de plantes,
et d’une espèce de lis qui croît au milieu des
cailloux couverts d’eau. Ils ont encore des
paysages artificiels, faits d’ivoire, de cristal,
d’ambre, de perles et de diverses pierreries : j’en
ai vu qui coûtoient mille taels ou plus de trois
cents guinées -, leur industrie se marque émi¬
nemment dans ces sortes d’ouvrages. Outre ces
paysages les tables sont décorées de vases variés
de porcelaine et de petits vaisseaux de cuivre
fort estimés. Les formes de ces vases sont géné¬
ralement simples et agréables ; ceux qui sont
réellement antiques se vendent un prix excessif^
èt un seul ne coûte pas moins de 3oo livres
sterlings. On les conserve dans des boîtes de
carton , et ce n’est que dans des occasions
extraordinaires qu’on en fait parade : personne
n’y touche que le maître j et pour en ôter la
De l’Architecture DES Chinois. 55:,
p.oussière , il se sert de temps en temps de
pinceaux (ou de plumails) faits pour cet usage.
L’un des principaux ornements des appar¬
tements consiste dans les lanternes (i).
« Une cloison de portes brisées, ou de grands
vantaux , fait la séparation du salon et de la
chambre à coucher. Quand il fait chaud , on
ouvre ces portes dans la nuit pouf donner
passage à l’air frais. La chambre où l’on couche
est fort petite, et elle n’a pour tout meuble que
le lit, et quelques coffres vernissés où l’on ren¬
ferme les habits, etc. Les Hts sont quelquefois
de la deriilére magnificence : les cadres res¬
semblent fort à ceux dont nous nous servons en
Europe : ils sont faits de bois de rose sculpté,
ou d ouvrages de laque : les rideaux sont dé
taffetas ou dç gaze, quelquefois à fleurs d’or,
ét communément teints en bleu ou en pourpre.
Une bande de satin d’un pied de large vers lé
haut, fait le tôuf du lit, et Ton y voit dans des
compartiments de diverses formes des dessins
de fleurs, de paysages, ou dè figures humaines,
entremêlés de sentences morales et de fables,
écrites en encre de la Chine , en vermillon.
« Les meubles du cabinet consistent en fâuA
teuils , en lits dé repos e.t en tables ; il s’y trouve
des table ttès chargées de livres j et sùr une table,
près de la fenêtre,, sont rangés, dans le plus
(i) On verra dans le Traité des Jardins , Y article VI-,
sur la décoration intérieure des Palais , sur les amenble-
ments, etc. d’abondance des détails nous y fera revenir,
' 0 4'"
56 Dé l’Architecture des Chinois.
grand ordre ,• des pïncèaüx, et tout ce dont ott
a besoin pbüt efcrirè, lès inétrdnients dont leà
Chinois ,sè servent pour les calculs arithméti¬
ques (rabac|ue)j et quelques livres chinois.
(( Ou+KE ces appartements, le rez-de-chaus¬
sée reiiferme encore la salle à mariger, la cui¬
sine 3 le logement des domestiques, le bain, les
commodités j les burfeaux et comptoirs^ et vers
la rue les boutiques.
'(( L’Éf Age Supérieur consisté ëii plusieurs
grandes sâlleS que rbii divise cbmmfe l’on veut,.
Si l’bn a deS étrangers à léger. Les clbisons sé
Font âü moyen de gràndes ieullles dé paravent
de 2 où 3 pieds de large sur Ib à Ib dé hauteur,
■què i’dh tient en reSérye pourle béSôih : on les
fixe, eh peu d’iiéùrès âù plan cher et au plàfo.nd ,
pour former autant d’appartéhièntS qu’ir est né¬
cessaire. Quelques - unes de cés ftmîllès sont
coupées depuis le' haut jusqu’à 4 ptéds de terre ;
leurs buvériüres rehipliês dé très-mihees écailles
d’huîtres, qüi tièiinèut liéu dé yërre, sont assez
transparentes pbür faire éntrër le jour. ‘
(( La façade des maisons chinoises;, qui re¬
garde la rue , est employée en houtiques ; elles
n’ont .âucùriè autre buyertUré que la porte, de¬
vant laqUellè oh 'pend une natté bu l’on place
Un écran pbUr empêcher les pàsSants d’y regar¬
der. Les maisohs dés marchands dé Canton ont
ün air assez gai et assez joli delà riVièfù».
Après la descriptibn deS hôtels des grands
dans la capitale , et des maisbnS des riches par-
Dé t’AftcWiî’EC'i'uKt; t)î:5 CHiivois. 5'f
ticuliers clë GantOti, nôüS ei’OyOïis qu’ôti A'crra
encorë atéc cé qiie M. Coxfe dit des
inâisBùs de la det-nière tille Tattàre de la Chitie j
dont iiGHS avoïis pai-lë à l’atticle Temples (i)i.
C’est foUtnir des pièces de comparaison en dit-
fèrënts geiirés.-
Maisbüs de Maitrtiàtscliin j 0:1116 chinoise >
Jtvhîière de là Tartàriè et de là Sibérie (2).
La ville de Maitràatsbhih est une fof-mé
oblonguei sa Idngüèür est dë 60O v'eCgës^ et sà
largeur de l^oo : ( selon l’évaluation générale ,
la yëcge répOüd à 10 pieds de France ). Elle
contient 200 maisons et environ 1200 habitants j
elle a deux rues principales, larges d’environ 8
verges qui se coupent rtine et l’autre vers le
milieu, à angles droits, et deux âutres plus
petites , qui se prolongent du nord au stid. CeS
rues ub sont pas pavées, mais couvertes de gra¬
vier et d’une propreté singulière.
LeS iUaiSoHSj cjui sont Spaciëüsës ét bâtiës
en bolfe d’ùnë manière üOifbï'mè j ont uli sëüî
étage , et iettr diàutétir U’éîOéède' Jtas 14 pieds j
eiles sôtft endllites dé pMtre ét peintes en blanc ;
ell'ëS ont tOulfes, au inilien, Unè céür de 70
(1) C'ôxê , hôuVellës 'd'écôüvëftës des É'ùssés. jPâ>-iï,
1781 , l?ag- ^72.
(2) Gëtte vaste ètendüè dé pays , à^peléë aüjonrd’liiu
Sibérie , et conquise par les Russes , s’étend des confins
de l’Europe ju’squ’à l’Océan Oriental, et de la Mer Gla¬
ciale jusqu’aux frontières aetuélles de la Ghine.
58 De l’Architecture des Ghiptois.
pieds en quarré parsemée de gravier , et elles
paroissent fort propres ; elles contiennent une
salle quelques magasins et une cuisine. Le toit
des maisons qui appartiennent aux gens les plus
riches , est de planches , mais celui des autres
est de lattes recouvertes de terre. Du côté de la
rue , la plupart de ces édifices ont des arcades
de bois , soutenues par de gros poteaux. Les
fenêtres sont aussi grandes qu’en Europe; mais
comme le verre et le talc de Russie sont chers,
on y supplée avec du papier, et avec.quelques
carreaux de vitre pour éclairer la salle.
Cette salle a rarement vue sur la rue ; c’est
une espèce de boutique où les différents échan¬
tillons des marchandises sont placés , dans des
armoires garnies de rayons , et fermées avec des
portes de papier pour en écarter la poussière.
Les fenêtres sont communément ornées de pe¬
tites peintures ,' et les murailles tendues en pa¬
pier de la Chine. Une moitié du plancher est
d’un argile bien battu, et l’autre est couverte
de planches.y ét s’élève d’environ un pied. C’est-
là que la famille s’assied le jour et dort la nuit.
A côté de cette espèce d’estrade, et à-peu-près
sur le même niveau, il y. a un poêle quarré fait
en briques, ayant dans la partie supérieure une
excavation (i ) cylindrique, droite et perpendi¬
culaire ; on le chauffe avec de petits morceaux
de bois. Le tuyau de fumée sort du fond du
poêle, et se prolongeant en zig-zàg au-dessous
(i) C’est sans doute un tuyau de chaleur, la fumée
ayant son issue particulière... . ..
De L’AReiiiTECTURE DES Ghinois. 59 '
de l’estrade, aboutit à une cheminée qui dé¬
bouche dans la rue. Ainsi, quoique le poêle
soit toujours ouvert et la flamme visible, jamais
la chambre n’est remplie de fumée. On ne trouve
presque aucun meuble dans l’intérieur de la
maison, excepté une grande table à manger,
et deux autres plus petites ,. vernissées et placées .
sur l’estrade; l’une de celles-ci porte toujours
un réchaud rempli de feu, où on allume les
pipes, quand le poêle n’est pas chaud.
Oiv voit dans la grande pièce plusieurs petites
niches couvertes de rideaux de soie, devant les¬
quelles il y à des lampes qu’on allume les jours
de fêtes. Ces niches renferment des idoles de
papier peint, un vase de pièrre ou de métal >
ôù l’on rassemble les cendres dé l’encens, plu¬
sieurs petits ornements , et des fleurs artificielles.
Les Chinois permettent volontiers aux étrangers
de tirer ces rideaux et de regarder leurs idoles.
Le même climat des provinces méridionalés
de la Chine a décidé dès l’antiquité la même
bâtisse, à-peu-près, et les mêmes divisions des
appartements au Japon, La plupart des maisons
au rapport de Thunberg ( 1 ) , sont très-spacieu¬
ses, quoiqu’elles ne soient composées, comme
celles des Chinois , que d’un rez-de-chaussée
et d’un seul, étage.,. Les Japonols n’occupent
jamais que lé rez-de-chaussée ; le premier ( dans
les maisons des particuliers ^ ne servant que
comme magasin ou grenier. Ces maisons sont
(0 Thunberg, voyage au Japon. 1794, in.S».
6b De l’Architecture deS Chinois.
d’une construction particulière à ce peuple ( et
èlles diffèrent en cela de céllés des Chinois ) ;
elles sont de charpenté ét eii paiinéaux faits
àvéc des hiorceàux de batnhoü , reéôüvérts de
terré glaise , au point qu’à rextéfieUr oïl les
Groiroit hâtiès éil piérrés-. Là divisibli intériéuré
sé fait par le mbyeU dé châssis de bois sur les-*
quels bn colle ùn gros èf fbH papier. Ges châssis,
qu4 glisSéht dans les fcoülisfees, ( cOnlrüe nos dé¬
corations théâttàlës )'j peuvent Sé mettre eu
place et s’enlever à volonté > et cela dans très-
peu de temps , selon qu’on véut multiplier les
pièces, DU leur donner plus d’étendué.
CHAPITRE IV.
Article I. Des Lmou, ou bâtiments
à plusieurs étages i
PekTijant plusieurs siècles Tusagé a été de
construire pour les grands , des édifices à plu¬
sieurs étages , nommés Léou , lorsque la cour
étoit dans les provinces du midi. Les petits
palais que les Empereurs bâtissoient dans
leurs jardins de "plaisance, étoient dés Léou.
Leur goût pour cétte espèce d’architecturè , en
vint jusqu’à bâtir d’immenses cbéps-de-logis ,
qui avoient, depuis i5o pieds de haut jusqu’à
200 ; et les pavillons, bü tours, des extrémi¬
tés, s’élevoient au-delà de 3o0j mais commé
tout ce qui n’est pas fait pour le climat, ne sau-
roit se soutenir long-temps, les Empereurs se
De l’Architecture des Chinois. 6|
fdégoûlèreutdcsieqa^ même avant d’avoir quitté
les provincps du midi. Cependant , soit pour en
conserver l’idée, soit magnificence , pu pour
mettre plus de variété dans les bâtiments , il y
a encore des Léqu à plusieurs e'tages dans le parc
d"Yue.n-mirig-fii,m, dans celui de Qq-rho-eiilh ,
pn Tartarie;, et dans les grands jardins, du palais
de Pékin. On en voit aussi plusieurs dans les
grandes rues de cette capitale, et un très-grand
nombre dans plusieurs villes du Kiang-nan et
Tche-kiang.
« A quoi, pour les grands, serviroient des
jLe'ou , ajoute M. Cibpt (i), auteur de ces re¬
cherches historiques , quand ik ont cinq grandes
cours environnées de bâtiments ? Les Léon ne
seroient pas plus convenables ppur le peuple ,
à qui il faut nne cour reculée pour les femmes,
Enfin, un re?-der-çhaussée bâti sur une plate¬
forme élevée , précédée , comme dans toutes
les grandes maisons, d’une cour d’entrée au
midi, et agrandi d’un jardin au nord, n’est-il
pas plus sain qu’un bâtiment à plusieurs étages ?
Au moins est-il certain , qu’autant les rues des
villes gagnent pour le coup-;d’œil, en Europe,
à être bordées de, hautes maisons, autant on est
à plaindre d’être réduit à respirer l’air de ces
rues , surtout quand elles sont étroites.
cc Qui sait si la Chine ne doit pas à cela d’être
moins exposée aux maladies épidémiques qu’en
occident è Car, enfin, une ville toute en rez-^
(i) Mém. des Mission, de Pékin , in-4®. II, 55i.
62 De l’Architecture des Chinois.
de-cbaussées , dont les rues sont larges, et léS
maisons dégagées par des cours, doit être aussi
saine cjue la campagne , puisque l’air y circule
librement. En un mot les grandes chaleurs et
les grands froids ne permettent pas d’babiter
des bâtiments de cette espèce». Ces iebu rece¬
vront des explications plus grandes dans l’article
suivant.
Article II. Des Tours.
Les Cbinois , selon Cbambers , donnent le
nom de Taa à leurs tours, et les Européens les
appellent pagodes, édifices dont nous avons parlé
précédemment, en les considérant comme tem¬
ples destinés au culte des idoles ; mais il s’agit
ici des tours qui sont fort communes à la Chine.
Duhalde dit , qu’en certaines provinces il s’en
trouve dans chaque ville et même dans les gros
bourgs. Les plus considérables de ces édifices
sont la fameuse tour de porcelaine de Nankin
et celle de Tong-tchang-fou. Nous ne parlerons
que de la première, quoique l’une et l’autre
soient d’une grande magnificence.
La forme de ces Taas, continue l’historien,
est assez communément la même ; ce sont des
octogones divisés en sept, huit et quelquefois
dix étages, qui de la base au sommet diminuent
par degrés , tant en hauteur qu’en largeur.
Chaque étage a une espèce de corniche qui sou¬
tient un toit, au coin duquel sont suspendues
des clochettes de cuivre. Autour de chaque
étage règne une galerie étroite bordée d’une
balustrade y ces édifices portent ordinairement
De l’Architecture des Chinois. 63
au sommet une longue perche ou mât, d’une
force convenable , et environné de divers cercles
de fer , dont les diamètres sont différents pour
conserver la forme pyramidale : huit chaînes de
fer les soutiennent, étant attachées par un bout
au haut du mât, et par l’autre aux angles du
toit du dernier étage.
A l’aide de ces préliminaires, le lecteur ne
sera pas arrêté. La description de la tour de
Nankin , donnée par Nieuhof, Ambassadeur
des Hollândois en 1 655, et celle publiée sur la
fin du siècle dernier par lè P. le '‘Comte; toutes
deux d’accord par les traits principaux donnent
de l’ensemble de cet édifice , l’idée de l’ouvrage
le plus solide et le plus singulier de l’orient.
C’est , un octogone d’environ 4° pieds de
diamètre , de sorte que la largeur de chaque
face est de i5 pieds. Les étages sont au nombre
de 9, dont chacun est orné d’une corniche,
3 pieds au-dessous des fenêtres, et d’un toit en
saillie qui couvre la galerie extérieure , régnant
autour de chaque étage, galerie bordée d’une
balustrade. A chaque angle du toit sout sus¬
pendues des clochettes de cuivre, qui rendent
un son fort agréable quand elles sont agitées
par le veut. Les galeries sont décorées de pein¬
tures ; la lumière a été bien ménagée par des
ouvertures dans ces étages, qui ont tous la même
hauteur, à l’exception du premier qui est plus
haut que chacun des autres. Ce premier étage
au-dehors est revêtu. de porcelaine, et les autres
offrent un mélange de teintes vertes et jaunes.,
64 De l’ Architecture des Chinôis.
ou émaillés de ees couleurs. Les matériaux
employés sont liés avec tant d’habileté que l’ou¬
vrage entier paroîi d’une seule pièce.
L’escalier inlécieqr est petit, peu com-
piode et extréipement haut, t^es étages sont
séparés entr’eux par d’épaisses solives qui se
croisent pour soutenir le plancher , et qui
forment un plafond embelli d’une grande va¬
riété de peintures.
Le P. Lecoi)ite ayant cpnipté 190 degrés,
chacun de 10 pouces, la hauteur totale doit être
de i58 pieds. En y joignant celle du perron,
■celle du neuvièpie étage , qui n’a pas de degré j
et celle du toit, on peut donner à celte four
200 pieds depuis le rez-de-chaussée.
Le couronnement de l’ouvrage est une des
plus belles parties. Il consiste en un fort long
mât, diminuant de circonférence à mesure qu’il
s’élève, garni, comme on vient de le dire, de
cercles de fer de différents diamètres, cercles
maintenus par des chaînes de mênte métal, etc.
Une grosse boule dorée termine le sommet, ou
la pyramide , qui élève encore la tpur de 3o pieds.
Oît prétend que cette tour a été .construite
par les Chinois, lorsque les Tartares eurent
fait la conquête de la Chine, sous Gengiskan,
dans le id*? siècle. De la galerie la plus haute
on découvre, non seulement la ville de Nankin,
mais encore tout le pays voisin au-delà du grand
fleuve Æiar^g J appelé par les Chinois /e fils
de la mer.
De l’Architecture des Cmipjois. 65
. A en .croire M. '^pniïerijt , toutes les tours
sont à neuf étages, et c’est une siiite .de d.a
superstition, des Chinois pour le nombre neuf.
Il prescrit une règle générale, queChambersn’a
pas admiçe, et qui est affoiblie pard’extrait sui¬
vant de Mi'Gibot , relativement aqx usages et. à
l’élévation des tours chinoises : mais il est très-
dilFérent de plaisanter sur les usages d’une
patiou, ou d’en être .iustruit. M. S. ajQute,
peut-être i^vec raison, .que ces tours avpieut
été, construites pour , annoncer. dans la capitale,
par le nipyeu des .signaux, ç.e qui ,s.e,passpit
juçqu’,au,x limites, du royaume ; , qu’il y en avoit
de trois en trois lieues, mais, qu’elles tombent
aujourd’hui en .ruines, et, qu’elles ne servent
que de corps-de-garde, (i).
« Le mot de tour, dit le savant Mission¬
naire (2), est un terme vague, dont les Euro¬
péens se <servent également pour indiquer ;
1°. Les Tai, 011 plates-formes , élevées des
anciens Chinois, pour observer le ciel, pour
suivre les, révolutions de l’atmosphère et en faire
le journal, puis^ppur prendre le grand, air et
jouir au frais de . la vue, de, la campagne.
2°. LEs,iïba ou LéoUj c'est-à-dire des édifices
à plusieurs . étages et isolés, ronds, quarrés,
hexagones, octogones , en pierre, en. brique,
en faïence ou. en bpis,-et très-fameux depuis
Tsin-chi-hoang.Gxi eut fait .élever un si
(1) .So)aperat,<y'',oyage aiisdué. Orient. Il . in-4°.;3o.
(2) Mém. .(jles At.is^i,9nn. .de Eykiii , II , 565, et pù''-
P rem. Part. Ê
^6 Dé l’Architecture des Chinois»
grand nombre, tous plus magnifiques les uns
■que les autres.
3°. Les Ta, espèce de tour sépulcrale ou su¬
perstitieuse, qui est massive pour l’ordinaire,
comme une pyramide, d'une figure bizarre et
singulière, et qui n’est pas un ouvrage chinois,
l’idée en étant toute due aux Lama.
(( On a envoyé en France (à M. Ber tin), avant
1789, plusieurs peintures de ces trois espèces
de tours.. . Sou-chi-pa disoit dans une ode,
long-temps avant l’ère chrétienne : « Quand
j’élève mes regards vers le hou de pierre, il me
faut chercher son toit dans les nues». Tou-po
dit de celui de la capitale des ïang : F émail
de ses briques dispute l’éclat à l’or et à la
pourpre, et réfléchit en arc-en-ciel jusqu’à la
'ville, les rayons du soleil qui tombent sur
chaque étage. Le hou de Lo-yang , nommé
Y-fong, étoit à douze étages, et avoit aux six
façades de chaque étage c^uatre fenêtres en fleurs
de nénuphar toutes dorees. Tel de ces édifices
a eu 5oo pieds de hauteur. Il y a eu de ces hou
en marbre blanc, en briques dorées, en bois
de cèdre et même en cuivre, au moins en partie.
Le nombre des étages étoit 3, 5, 7 , 9 , et alloit
jusqu’à i3. Leur forme extérieure varioii beau¬
coup, ainsi que leur décoration intérieure. Nous
trouvons qu’il y en avoit qui étoient à galerie
ou à balcon, et qui diminuoient à chaque étage
de la largeur de la galerie ou du balcon. D’autres
avoient un escalier qui tournoit tout autour
avec sa rampe , et qui s’arrêtoit tantôt à une face
De L’ARCHI'tECTÜRE DES ClIINOlS. 6/
de chaque étage, tantôt à l’autre pour faire uu
repos. Quelques-uns étoient bâtis au milieu
des eaux, sur un massif énorme fait de rochers
escarpés, où l’on faisoit croître des arbres et
des fleurs, et sur lesquels on ménageoit des
cascades et des chutes d’eaux. On montoit sur
ce massif par des escaliers taillés grossièrement ,
qui tournoient autour d’un gros rocher, et pas-
soient sous un autre, ou même au travers, par
des voûtes et des cavernes imitées de celles des
montagnes, et suspendues comme elles en pré¬
cipices. Quand onétoit arrivé sur la plate-forme,
on y trou voit des jardins enchantés. C’est du
milieu de ces jardins que s’élevoit le Léou, qui
devoit être d’une magnificence extraordinaire,
pour représenter ceux des immortels, ou être
comme une grande pointe de rocher couverte,
du bas en haut , d’arbrisseaux et de fleurs sau¬
vages, qui croissoient çà et là.
« Le dernier Empereur de la Dynastie des
Chang, laquelle a duré et dépassé l’an ii55
avant Jésus — Christ , fit bâtir une pyramide
quarrée, dont le circuit étoit de près d’une
lieue de ce temps-là, et qui avoit 10,000 pieds
de hauteur. Le pied d’alors, selon les Anti¬
quaires chinois , ii’avoit au plus que six pouces
d’aujourd’hui. »
Cette élévation paroît bien considérable :
l’Historien chinois, d’après lequel M. Cibot
cite ce fait , sans autre déploiement de cir¬
constances , ni de localité , ménte-t-il une con¬
fiance entière : car la hauteur de 10,000 pieds
68 De l’Architecture des Chinois.
r,édtiits à 5opo, répond r environ 800 et plus
de pos toises ? Quelle hautettr incroyable !
Les TartaresManclioux, ayantipris la religion
des Lama , ont adopté la superstition des Ta,
et ont fait bâtir des tours de diverses bauteurs
dans les lieux qu’ils ont déterminés être con¬
venables à procurer le bonbeur, d’ajircs leurs
idées superstitieuses.
Article IÏ'I. Arcs de triomphé nopxmés
Pay - iéou.
Les arcs de triojnpbe on,t la plupart po.ui
ornements , des figures d’iiommes , d’oiseaux .
de fleurs fçrt ressemblantes et travaillées à jour j
qui sont comme liées ensemble par des cordons
en saillie, évidés nettement, ,et engagés les uns
dans lès autres s^ns confusion ; ce qui montre
l’habileté des ouvriers d’alors. Car on remarque
que les arcs de triomphe, nouvellement érigés
dans cpielejues villes , n’ont rien qui approche
des audcins ponr le talent. La sculpture y esi
fort épRrgHce , et paroît grossière j tout y esl
massif, rien ele vide ni d’aniiné.
Dans les anciens, comme dans lés nouveaux
Paj-léou , l’ordre est le même : il est hier
rliftérent du nôtre, tant par la dispositior
générale que par la proportion des parties. Ku
chapiteau ni corniche ; ce qui a quélq.ue rappor:
à nos frises, est d’une hauteur qui choque l’oei
accoutumé à l’Architecture européenne ; cette
hauteur est au contraire d’autant plus du goûl
De l’Architecture des Grinois. 69
des Chinois, qti’ell'e donne pins dte placë aùx
ornements qui bordent les inscriptions q'non'
veut y graver.
Les arcs dë trioriiphe orûent les rues’ d’un
grand nombre de villes dans chaque province.
Canton, au rapport de Ghambers, est décoré
de plusieurs Paj-léoti> ,■ riiais- ils ne sont pas
beaux , et le plus passable est celui donné dans
la Planche XI de son ouvrage.
M. Cibot prévient (1) qu’on ne voit pas dans
l'es arcs de triomphe chinois, datïs les portes
des villes, dans les palais et les appartemeutsr
de l’Empereur, nos Caryatides, nos termes, nos
bustes , ni lios statues ; et que si l’on mettoit ce
genre de décoration sous les yeu’x des Chinois,
ils ne les adopterOient pRsl Cette nation qvii
a le mérite d’être originale, ajoüte-t-il, n’imite
qu’avec peine les inventions des autres peuples,
il faut des ordres absolus pour quelle s’y ploie,
a l’égard des travaux que l’Empereur commande
dans ses palais , et qui sont alors, dirigés par
quelque Européen choisi pa^mi les missionnai¬
res ; ou qu’étant très-épris de l’amour du gain,,
les ouvriers Chinois soient , comme à Canton
bien payés de tout ce qu’ilk imitent venant d’Eu¬
rope. Les liaisons continuelles et commerciales
qu’ils ont avec les Européens adoucissent leur
répugnance pour cette imitation' d’objets étran¬
gers contraires à leurS usages et à leur manière
(i) Duhalile , etc. lilém. des Missioniiv de -Pékin.
E 3
*jo De l’Architecture des Chinois.
d’opérei', accréililée chez eux depuis des milliers
d’années.
Ow voit un très - grand nombre d’arcs de
triomphe , non seulement dans toutes les villes
des Chinois, mais sur les montagnes , sur les col¬
lines , et le long des chemins. Ces monuments ont
été érigés pour éterniser la mémoire de leurs
héros, c’est-à-dire, des Princes, des Généraux,
des philosophes et des Mandarins qui ont rendu
service au public, ou qui se sont signalés par
de grandes actions. On en compte plus de iioo
élevés à la gloire de leurs liommes illustres ,
parmi lesquels il y en a près de 200 d’une gran¬
deur et d’une beauté extraordinaire. Quelques-
uns ont aussi été érigés en l’honneur des femmes
illustres , qui par leur sagesse et leurs vertus ,
ont mérité et obtenu que leur mémoire se con¬
servât par de pareils monuments, que l’histoire
n’omet pas.
Ces arcs de triomphe ont ordinairement une
porte ou trois au plus , savoir une grande au
milieu , et deux plus petites aux côtés. Quel¬
ques-uns sont de bols, à la réserve des piédes¬
taux construits en marbre ; d’autres sont en
pierre , et d’autres en partie de pierre et en par¬
tie de bois. Les anciens, comme on l’a dit, sont
travaillés avec plus d’art et de magnificence que
ceux élevés depuis la Dynastie conquérante et
régnante, qui sont plus grossiers et montrent
que les arts ont décliné après cette époque. On
y voit des figures humaines , des grotesques ,
des fleurs, des oiseaux qui s’élancent en diverses
De l’Architecture des Chinois. yr
attitudes , et d’autres ornements qui ont tant de
saillie qu’ils paroissent presque détachés. Ces
sortes d’ouvrages ont leur beauté, surtout quand
plusieurs sont placés de file dans une longue rue,
ou au milieu d’une grande place, ou dans la
campagne, à quelque distance du chemin (i).
CHAPITRE V.
Article I. JDes Ponts , des Chaussées
et Canaux.
Les Chinois distinguent plusieurs espèces de
ponts : les ponts de besoin , les ponts de com¬
modité , les ponts de passage , les ponts de ma¬
gnificence , les ponts à demeure , les ponts pas¬
sagers, les ponts de fantaisie, de caprice et de.
curiosité. Les règles pour les construire sont
très-différentes. Les ponts des trois premières
espèces sont si multipliés , surtout dans les.
provinces du midi, qui sont arrosées de tant de
de rivières, et entrecoupées de tant de canaux,,
qu’on n’exagéreroit peut-être pas ( c’est cepen¬
dant une trop forte assertion de M. Cibot ) en
disant qu’il y a plus de ponts à la Chine que
dans tout le reste de l’univers. Combien n’en a-t-il
pas fallu faire sur le canal impérial ? Les ponts de
cette espèce sont , par leur commodité et leur uti¬
lité, des ouvrages digues de la majestéde l’Em¬
pire : les uns sont en pierres ou en marbre , ou en.
(1) Hist. Univers. 4e. XX, 217.
E 4 '
'^2 De l’Architecture des Chinois.
briques; les autres en bois ou en bateaux : ceux-ci
sont connus sous le nom de ponts flottants. Sue
Ife fleuYe Jaune et sur le Kiang il y- en' a- plu¬
sieurs qui l’emportent autan t' sur celui deRoUCrt
que ces fleuves sUr la'Sein e:si l’on doiinolü leurs
dimensions en bauteur , largeür et longueur, oii
ne seroit pas cru. . . . On ne peut s’empêcher
d’admirer la hardiesse'^, le's lumières, la pré¬
voyance et les efïbrts'de génie (ïës architectes
habiles qui ont dirigé ces ouvrages , et qui leur
ont donné ûne solidité qui a résisté' à plusiëürs
siècles. Que l’on pense à la'puissance des Empe¬
reurs , qui étendoient leur sceptre jusqu’à la-
nier Ca'sjàifeiiné ët jus'fju’à Elnde , et Pon sera
riihins surpris d’ëntend'rë pailer de jibnt^ de
niaébrë , de pônts'largëS dé 26 toiSes / dë pOiitS
dhaègés' d'onieméiits' et de Bas-reliefs jüsqtiës
dans réaü , de ponts' bOrdés d’uü'é donble allée
d’aibrésy de pOiits couverts d’un Ibng pér'ystile'
jiat les côtés et aux! deux’ bouts", de jionts etgàlë-
ries ,' ët surmontés d^niie platé-fbrme , ëtcl Un'
Empereur de la Dynastie des Sôli'i, en fît fiii'r'ë,
dans l'a seule ville de Soit-tcheon , 4° j dont
âncuu ne ressembloit à Fautrë — Ees' ponts
vraiment utiles et dont la description' mériteroit
d’être faite aiteC soin , sont ceux qui ont été
iinaginés' ët exécutés d’un jour à l’autre , pour
subvenir à' la rupture d’uii autre jiônt, re¬
médier à,uné inondation, faciliter la communi¬
cation d’uhe armée , lui ouvrit un passage , ou
pour abrégër le chemin des vivres qù’on lui
portoit.v. Aussi les noms de ponts en arc-en-
ciel , en levier J en halanéier, à poulies , en
Dé L'A'RCHi'fECTUÎtE UES GltlNOIS. ']'S
cbulisses y a' double bdscül’6', erîcompûs-, eri
fagots éficrès y eiï-pôütreÿ émpüillées , en bar-
' ques renversées' ,■ en cordes tendues , etc. ne
sont-ils rappelés que pour les hommes de génie
à qui ces noms seuls diront des choses.
TJ]t cehseut» intègre il’hésita pas de faire des
représentations hardies à FEm^ereur Yang-ti,
te Sàrdantiple de là Chine , sur l’abüs des ponts
qü'il multiplioit dans ses jardins pour les em¬
bellir , tandis que les plüs nécessaires se dé-
tériofoient dans toutes les provinces de l’Em-^
pire (i);
Les ponts de pierres sont la plupart (2) hâtis
comme les nôtres sur de grands massifs de pier¬
res, capables de rompre la force'de l’eau, et dont
la voûte, pour sa largeur et sa hauteur , laisse
uià passage libûe' âü's-pliis grosses Bârc|Ues. Léur
Bûtobr'è est tVès-graiid à là Chiné , et FEmpe-
reltV actueFn’épargné jamais l‘à dépensé , qü'ànd
il en faut CoriSt'rüiré' pour Futilité puBlipué.
Il n’y eii a guère de plus Beau qu-e celui
qu’on voit 's Fqu-tcheou-fbu , capitale de la pro¬
vince dé Fo-kien. La rivière qui passe auprès
de cette ville , est large d’une demi-lieue : elle
est quelquefois divisée en petlt's Bras , et quel-
cjuefois éoupée par de petites îles. Des uns et des
atitres on en a fait comme un tout en joignant
tes îleS' par des pbntS qûi , t’bus^ etisénVBle , font
huit stades-, ou' lis, et yô tbîseSmhinoisës. Un
(1) Mém; des Miss, de Pëlun , II , SSy.
(2; Duhalde , tom'. I , fol. 3i et svtiv.'
74 De l’Architecture des Chinois.
seul , qui est le principal , a plus de cent ar¬
cades bâties en pierres blanches , et garnies sur
les côtés de balustrades en sculpture.
Mais le plus beau de tous est celui de Sueno-
tckeou : il est bâti sur la pointe d’un bras de
mer, que sans ce secours, il faudroit passer en
barque et souvent avec danger. Selon Duhalde , il
a 2020 pieds chinois de longueur, sur 20 de large
( proportion qui paroît peu vraisemblable ) ( 1 )■
Il est soutenu de 202 gros piliers, 126 de cha¬
que côté. Toutes les pierres , tant celles qui
traversent d’un pilier à l’autre , que celles qui
portent sur ces traversiers et qui les joignent
ensemble , sont d’une égale longueur et d’une
même couleur grisâtre ; l’épaisseur est aussi la
même.
On ne comprend pas aisément où l’on a pu
trouver , et comment on a taillé tant de rochers
également épais et également larges , ni com¬
ment, malgré leurs poids énormes, on apules
placer sur des piliers assez hauts pour laisser
passer de gros bâtiments qui viennent de la mer.
Les ornements n’y manquent pas ; ils sont faits
de la même espèce de pierre que le reste du
pont. Tout ce qu’on voit ailleurs est beaucoup
moins considérable , quelque estime qu’on en
fasse dans le pays.
Il y en a quelques-uns qui font partie du
chemin percé au travers des montagnes qui en-
(i) Le pied chinois est de 10 pouces j et la toise de
JO pieds. Voyez ci-après le chap. VI.
De l’Architecture des Chinois. ']5
vironnent la ville de Hang-tchong-fou : ils sont
en quelques endroits d’une hardi esse incroyable;
leur élévation est telle qu’on ne voit pas , sans
frissonnement et sans une espèce d’horreur , le
fond du précipice. Quatre cavaliers y peuvent
marcher de front : chacun de ces ponts a des
garde-foux pour la sûreté des voyageurs , et
l’on a bâti, à certaines distances des villages
dans ces pays montueux, des hôtelleries pour
leur commodité.
Ming - hoang , de la Dynastie des Tang ,
fit faire un pont tout de fer et de bronze : on
observe dans la construction de ces momunents
autant la hardiesse des Architectes que la variété
et la fertilité des moyens. C’est aussi dans la
construction des voûtes que les Artistes chi¬
nois déploient leur science , lorsqu’ils édifient
des portes de villes et d’autres monuments pu¬
blics , pour lesquels on doit désirer la solidité
et la longue durée.
Voila les grands et importants ouvrages qui
ne doivent jamais être oubliés par les Princes
occupés de l’avantage des peuples ; l’entretien
des grands chemins d’un Empire demande éga-
ment leurs soins.
CiiAMBERS avertit qu’il a donné , dans la
planche VII de son ouvrage , le dessin d’un joli
pont qui ornoit le jardin d’un marchand à Can¬
ton ; il ajoute : « ce pont étoit tout de bois , à la
réserve d’un garde-fou de brique, ou terre cuite,
et des pilliers de pierres, couvertes d’un enduit
déplâtré, et suivant la coutume des Chinois,
76 De l’Architecture des Chhvois.
bizarrement décorées de figures irrégulières.
Ces ornements ont néata moins leur symétrie
régulière, de laquelle résulte unfe élégance et
un agrément, au premier coup-d’œil, propre
à fixer avec plaisir l’attention : l’emploi quon
en pourroit faire , dans nos jardins , réussiroit
auprès des amateurs délicats
Nous ne voyons, d’après la lecture des rela¬
tions des deux dernières Ambassades angloises
et liollandoises en Cbine , rien d’essentiel à
ajouter aux renseignements précédents , si ce
n’est l’observation suivante de M. Sl'auntôn :
« plusieurs ponts sont jetés sUr des pierres en¬
caissées dans des claies; on les construit avec
promptitude et à peu de frais. On a recours à
ces encaissements qui se confondent d’eüx-
mêmes, dans les endroits où l’ouvrage le plus
solide ne résisteroit pas long-temps aux torrents
qui se précipitent’ du haut déS' montagnes. Ces
encaissements sont de différentes dimensions ,
et proportionnés à l’accroissement qu'e prend
la rivière quand elle déborde D’autres ponts ,
celui nommément de Jen-seiig, ville grande et
très-peuplée, est formé de bateaux , et s’ouvre
pour laisser passer les barques, les jonCques, etc.
Cette ville, dans la traversée paroît aussi longue
que celle de Londres, et contenoit, au rapport
des Mandarins, 700,000 âmes (1).
Un voyageur plus récent encore. Monsieur
(1) Amb. de lord Macartney , toin, ÏII, i3, et loin.
II , 208,
Pe l’Architecture des Chinois- 77
Cossigny , tiiès-.impartial dans toutes ses asser-
■tions, dit dans son voyage . à Canton (1^ : « Ren¬
dons ftiixCldnois le tribut d’éloges qui leur est
dûÿ ils on,t été les premiers à construire des
.canaux, de nayiga-tion et des ponts, qui sont les
travrftH^^ les plus utiles que puisse enta’epr.endre
n,ne ,Hiatio,n,. On voit rapplicaûan qu’ils ont su
faire (de Ja igéométrie à ces constructions , et
leur scieHce dans la naupe .des pierres » .
Ce grand nombre de fleuves, de rivières et de
canaux qui arrosent la Chine ; leur inappré¬
ciable utilité pour fertiliser les terres , l’abon¬
dance infinie qufils procurent au pays,, en faci¬
litant le transport des marchandises, de toutes
les extrémités de l’Empire dans les grandes villes
et dans la capitale , ont toujours fixé l’attention
du -gouvernément. Ainsi , soit pour contenir
les inondaitionsdes fleuves, et arrêter les ravages
qu’a causés le Hoang-ho, ouïe fleuve Jaune , soit
pour surveiller les bords du canal royal (^H'iu-ho),
il a fallu élever des digues de toutes espèces , et
construire des écluses , des chaussées d’une
grande solidité ; tops ces travaux sont familiers
aux Chinois, qui en cultivent l’art depuis des
siècles , etle mettent journellement en pratique.
Aussi voit-on , comme le long du cours du Pei-
ho , et partout où le besoin l’a exigé , des para¬
pets de granit , des levées d’une grande hauteur ,
jointe à la solidité, et l’attention qu’on a eue ,
d’employer des honnpes de mérite , habiles in-
(.1) Page 352.
yô De ]:.’Auciiitectuh.e des Chiwoisi.
génieurs en ponts et chaussées , quoique ce titre
ne soit pas connu en Chine j pour opposer
des boulevards aux inondations fréquentes qui
ont désolé des villes et des provinces entières.
M. Staunton rend justice aux Chinois, en toute
occasion , dans sa relation de l’ambassade de
L. Macartney, page 233. Ce savant anglois et
M. Van-Braam, qui ont traversé la Chine, et
qui ont eu des facilités d’examiner, de compa¬
rer , sont fort différents de quelques voyageurs
intrépides renfermés dans Canton, où ils ont écrit
dans leur cabinet des diatribes contre ceux dont
ils n’avoient lu qu’avec passion et de forts pré¬
jugés, les ouvrages importants.
Article II. De la grande Muraille-
La nature a pris soin de fortifier la Chine
dans les endroits foibles où elle pourroit être
attaquée. La mer , qui environne six de ses pro¬
vinces, est si basse vers les côtes, qu’il n’y a
point de grand vaisseau qui puisse en appro¬
cher sans se briser ; et les tempêtes y sont telle¬
ment fréquentes , qu’il n’est point d’armée navale
qui puisse y tenir en sûreté. Des montagnes
inaccessibles s’élèvent à l’occident ; et la Cliine
n’en est pas moins défendue de ce côté-là, qu’elle
l’est par la mer et par la grande muraille.
Ce fut dans des vues politiques que le fameux
Empereur Tsin-che-hoang-ti, connu sous le
nom ôl Incendiaire des livres , se détermina,
l’an 214 avant Jésus-Christ, à faire construire
cetle muraille célèbre , qui borne la Chine au
De l’Architecture des Chinois. 79
septentrion , afin de renfermer les trois grandes
provinces du Pe-/re-Z4 de Chen-si et de Chan-si,
et de les couvrir contre les irruptions si fré¬
quentes desTartares, leurs redoutables voisins.
Cette muraille s’étend depuis la mer jus¬
qu’aux extrémités de la province de Chen-si
elle peut avoir 5oo lieues de long, et sa largeur
est telle, que six cavaliers peuvent y marcher
de front.
Elle est bâtie en majeure partie en briques,
de même que celles qui environnent les grandes
villes de cet Empire, et il y a des tours et des
corps-de-garde de distance en distance.
Deux choses font particulièrement admirer
cette entreprise. La première est que dans sa
vaste étendue de l’orient à l’occident , elle passe
en plusieurs endroits par-dessus des montagnes
très-hautes , sur lesquelles elle s’élève peu ,
étant fortifiée à certaines distances par de grosses
tours, qui ne sont éloignées les unes des autres
que de deux traits d’arbalète, pour ne pas laisser
d’endroits sans défense. On ne comprend pas
comment a pu être élevé à une si grande hau¬
teur cet énorme boulevard , dans des lieux secs
et arides, où il a fallu porter de fort loin, et
avec des travaux incroyables, l’eau, la brique,
le ciment, et tous les matériaux nécessaires pour
la construction d’un pareil ouvrage.
La seconde est que cette muraille n’est pas
continuée sur une même ligne , mais qu’elle
forme des sinuosités en divers endroits , selon
la disposition des montagnes j de telle manière
8o De t’ Architecture des 'Chinois.
qu’au lieu <i’un mur^ on pourroit dire qu’il y
èn a pres'quo trois qui entourent cette grande
partie de la 'Chine vers le septentrion, où elle
regarde la Tartarie.
■C’est ainsi que 'Duhalde , fort abrégé ici, a
présenté les motifs et l’exécution de 'la grande
muraille (i).
Le Père Gerbillon , qui , dans ses différents
voyages en Tartarie, à la suite de l’Empereur
Rang-hi , observa soigneusenient ce rempart
de la Chine , et plusieurs endroits où le temps
avoit fait des 'brèches, dit que sa bâtisse est
composée de deux faces de mur, chacune d’un
pied et demi d’épaisseur,, dont rintervalle est
rempli en , terre jusqu’au parapet. lia quantité
de crénaux-,coiiime desqpjirsdont iles^t flanqué.
A la hauteur de^ffon V pipds depuis le sol, le
mur, est bâti de;grgudes,pieçres.quarrées, mais
le reste est de .briques et le .mortier jparoît
excellent. Sa hauteur totale est, entre iS.etao
pieds, mais il .y a peu de tpurs qui n’eu. ait au
moins 4o , sur tme .base, de i'5, à .i6,piçds,quar-
rés , qui diminue insensiblement, à mesure
qu’elle s’élève. On a fait des , degrés, de brique
ou de.pierre, , sur la plate-forme, qui est eptre
les parapets, ppur .monter .çt descendre plus
facilement.
No us trouvons dans une relation de la Tartarie
asiatique, volupté in-12, inipfipié ,à,Anisterdam
(1) Duhalde, 1 , 38 et suiv.
en
De l’Akchitectuiie des Chinois. 8i
en lySy , page 66, le détail ci-après ; car il est
bon d’avoir les opinions des voyageurs et des
historiens.
(c On prétend que cette grande muraille a en
totalité plus de 35o lieues d^llemagne en long ;
et il est étonnant, qu’après avoir subsisté tant
de siècles, elle soit encore à présent eu si bon
état.
«La fondation est partout en pierres de taille,
jusqu’à 6 pieds de hauteur ; le reste jusqu’à la
hauteur de 5 toises est en briques, de sorte
qu’elle a en tout 6 toises d’élévation et environ
4 de largeur (i). En dehors elle est toute revêtue
de pierres de taille , du moins du côté par où
l’on arrive de Selinginsk (2). Elle a quatre
grandes portes de fer ; savoir ; celle de Léatong,
deDaoure,de Leling, du Thibet, et de 5oo toises
en 5oo toises, de grandes tours quarrées d’en¬
viron 12 toises de hauteur , qui en défendent
l’entrée ».
On dit quelle étoit autrefois gardée par un
million d’hommes, mais à présent que les Tar-
tares de l’est obéissent à la Chine , le nombre
en est infiniment moindre , et l’on se contente
de garder les postes les plus importants.
C’est pour arrêter les irruptions que les Tar-
tares faisoient en Chine que fut élevée, selon
( 1 ) Cette élévation de 36 pieds paroît la pins vraisem¬
blable , en égard à la hauteur des tours.
(a) Selinginsk , ville de Russie , dans la Sibérie , sur
la rive orientale du Sélinga, à 3oo lieues de Pékin.
P rem. Part. I"
Sz De l’ Architecture des Ciimoiâ.
le témoignage de tous les historiens (i), cette
fameuse muraille, qui commence dans le voi¬
sinage du fleuve Jaune (le Hoang-lio), et qui
s’étend jusqu’à la mer de Kamtzachatka. Le tiers
de la nation fut, dit-on, employé à la cons¬
truire, et l’ouvrage fut porté en cinq ans à sa
perfection , quoiqu’il fallut pratiquer de larges
voûtes pour le "cours des eaux , et ménager des
issues pour le passage des troupes. Lorsqu’on
dit qu’elle a 5oo lieues de longueur, on y com¬
prend les espaces remplis par les montagnes,
et ceux où il n’y a qu’un fossé ; car on ne doit
strictement compter que loo lieues de murs,
construits partie en brique et partie en terre
battue.Ils sont flanqués par intervalle d’un grand
nombre de tours , suivant l’ancienne méthode
de fortifier les places. Ce monument de l’activité
chinoise fut si solidement établi , qu’il subsiste
encore presque entier, après 2000 ans.
Le boulevard par lequel cette muraille com¬
mence à l’extrémité orientale, est, suivant les
rédacteurs de l’histoire universelle (2), en grosse
masse de pierre élevée dans la mer, sur un fon¬
dement de plusieurs vaisseaux, pleins de fer et
de grands quartiers de pierre , qu’on a fait'couler
à fond , et sur lesquels l’ouvrage a été élevé , et
si bien cimenté , qu’il en eut coûté la vie à l’Ar¬
chitecte, si l’on eut pu faire entrer un clou entre
les pierres. Ce boulevard est à l’orient de Pékin
et presque à la même hauteur , et d’une force
De l’Architecture des Chinois. 83
extraordiuaire : à une petite distance, à l’occi¬
dent, on trouve la première porte, nommée
Chang-hai-quan , qui est d’une grande éléva¬
tion et d’une extrême solidité ; les autres portes
sont construites de la même manière, et toutes
sont défendues par des forts assez grands, dans
le goût des Chinois. Après cette construction
les vastes Etats de l’Empire de Chine étoient
protégés, ou hors d’insulte de tous côtés, et
comme séparés de l’univers ; savoir : au nord,
Ïiar ce nouveau rempart, à l’occident, par de
lautes et inaccessibles montagnes , et par d'’im-
menses déserts sablonneux ; enfin , au midi et à
l’orient, par l’océan.
Les auteurs des différentes relations s’accor¬
dent tous sur les faits principaux qui vont être
confirmés par MM. Cibot et Amiot, nos écri¬
vains les plus récents : on y trouvera des faits
historiques curieux.
Les Annales racontent, dit M. Cibot (i),
comment le prince de Tchao, nommé Ou-ling,
commença la grande muraille , l’an 3o3 avant
l’ère chrétienne, et la conduisit depuis les confins
du Fe-tche-li jusqu’au Hoang-ho, puis le prince
de Yen, depuis le Z.eao-iwzg', jusqu’à la pro¬
vince de Chen-si, et encore les princes de Tsin,
Ting-tao-fou , jusqu’à la première entrée
du Eloang-ho. Elles racontent aussi que Tsin-
che-hoang-ti fit rétablir , compléter et joindre
ces trois parties de murs, quand il eut réuni
(i) Mém. des Miss, de Pékin , II, 461-
F a
84 De l’Architecture des Chinois.
tout l’Entpire sous sou sceptre ; mais ffue pour
la partie q,ui va depuis le nord de Tiiig-tao^'oii
jusqu’à Kiu-jw-koan , à l’extrémité occiden¬
tale du Chen^si , elle ne fut bâtie que plus de
200 ans après-, sous le règne du célèbre Ou-ti,
des Han occidentaux.
Dans l’histoire de l’Empereur Tsin-che^
hoang-ti, par M. Amiot (j), il est dit que ce
prince, le premier de sa Dynastie, lorsqu’il fut
paisible possesseur dii trône, fit plutôt ve-
Consiruire que rétablir et rejoindre la grande
niuraille 5 que l’an 214 avant Jésus^Çlirist Ü
employa les bras de quatre millions d’hommes
pour cet immense ouvrage , qu’il les fit sur¬
veiller par trois cent mille hommes de ses
tronpes, à la tête desquels éloit son général
]\Ioiigr^tien , à qui il de voit ses plus impor¬
tantes victoires , et rju’on ne cessa de travailler
que dix années après.
Cette opinion diffère de la préeédente, mais ,
elle se rapproche davantage, quant aux époques
et aux faits principaux, du récit des autres
historiens , et nous avons cru devoir les pré¬
senter toutes deux.
M. Staunton, d’après les traditions chi¬
noises , dit que l’époque certaine de l’achè¬
vement remonte à trois siècles au-delà de l’ère
chrétienne. Il relève son admirable solidité et les
travaux immenses qu’elle a occasionnés j enfin,
il la considère comme propre , faute d’autres
(i) Méni. des Miss, de Pékin, HI, 264.
De L’ARcriî'i’ECTüiiË i4ês Citisrois. 85
enttéiilis, à écartef des fertiles provinces dé le
Chine, les hétes féroces qui ahondent dans là
Tartarie. Ou trouvé dftiis le meme volume dës
détails curieux sur la haüieui', l'épaisseur de
Ce hïür immense, et aussi Stir les tours qui lè
défendent, d’après les mesures prises pai* lê
capitaine Parisli (i).
Left-ère Attiret, comme le dit M. Amiot (3)
en 1754, avoit été vivement frappé à la vue de
ce long rempart de l’Empire : il trouvoit que les
Missionnaires qui en ont parlé fort au long ,
n’en donnoient qu’une foible idée. 11 s’étoit
proposé d’en faire le dessin , mais ses travaux
rtiultipliés le liii permeltoient-ils ? Il disôit qüé
c’eSt un des plus beaux ouvrages qu’il y ait àü
monde, eu égard au temps où cette muraille
immense a été faite , et à la nation qui l’a ima¬
ginée et exécutée.
Le frère Attiret , ou quelqu’ autre Mission¬
naire Jésuite , a cependant rempli cette labo¬
rieuse tâche le dessin de la grande muraille a
été levé et envoyé eù Eürôpé aUx Jésuites de
Paris , ou à M. Rouillé , Ministre de la Ma¬
rine; car M. MesSier, célébré Astronome de
l’Académie, des Scienoés, et associé à toutes
celles de l’EurOpe ; M. Méssier , de l’Ins¬
titut National , à qui l’on peut ét l’On dnit
rendre cette. rare justice,- que les travaux^ les
succès et la réputartion n’ofît fait qu’accroître sa
(1) Amb. de.lord Macartney, III, 16, za , zô.
(a> LétÉv Edif. XXIIl , Sig.
F 3
86 De l’Architecture des Chir^ois.
modestie et l’oubli de lui -même, se rajtpelle
très-bien qu’il y a 3o années environ ^ étant élève
du savant Josepli-Nicolas Delisle, l’Astronome,
il a copié pour lui, et certainement avec l’exac¬
titude, la précision qu’on lui connoît, une carte
immense, ou dessin sur satin, donnant l’éten-
dite entière et tous les contours de la grande
muraille. L’original a disparu , mais la copie
laissée entre les mains de M. Delislè a été placée,
selon l’opinion de M. Messier, dans le dépôt
des plans et cartes de la Marine, mis depuis
sous l’inspection de M. de Cbabert.
Le P. Dentrecolles écrivoit , vers tySo, que
la construction de la grande muraille é toit d’une
telle solidité , qu’elle a résisté aux siècles qui
se sont écoulés j qu’il n’y a d’autres ouvertures
que celles qu’on y a faites à mains d’hommes ,
et que tout le reste, jusqu’à la cîme des mon¬
tagnes les plus hautes a tenu même cotitre les
tremblements de terre:
CHAPITRE VL
Mesures et Poids des Chinois.
Les mesures ont ici leur place convenable à
la suite de l’Architecture ; mais les poids et les
monnoies s’y trouvent, et nous ne détacherons
rien, de cet excellent mémoire qui nous a été
donné par les avant Gabriel Broder, notre ami.
Le pied Chinois.
Sous la dynastie des Hia, il étoit de lo
De l’Architecture des Chinois. 87
pouces; sous celle des Chang il étoit de 12
pouces. ■'
Quand cette Dynastie eut pris le nom de
e çied fut de 9 pouces.
Sous la dynastie des Tcheou,\\ fut de 8 pouces.
Sous la dynastie des Tsing, ou des Tartares ,
qui gouvernent maintenant la Chine, le pied est
aujourd’hui comme il étoit au commencement,
de I O pouces.
On distingue 3 sortes de pieds, le pied de
palais , celui des ouvrages publics , et celui des
tailleurs.
Le pied du palais , est au pied de Paris , comme
97 f à 100. M. de Mairan avoit reçu du père
Parennln un demi-pied de la Chine , bien et
duement étalonné ; en le comparant avec notre
pied de roi , il en a conclu que le pied de la
Chine équivaut à 1 1 pouces 10 lignes et quatre
dixiémes de ligne de notre pied. Les divisions
et sous-divisions sont toutes décimales.
Le pied du ti’lbunal des ouvrages publics ,
qui s’appelle Kong-pou , dont se servent les
Architectes et les ouvriers, est d’une ligne plus
court que le pied du palais.
Le pied des tailleurs p'ôur mesurer les soie¬
ries , draps , toiles , etc. est de 7 ligues plus long
que le kong-pou.
Ce pied des tailleurs a quelques différences
dans les diverses provinces ou villes ; par exem¬
ple , le pied des tailleurs est , à Nankin , d’uu
pied un pouce et sept lignes du pied de Paris ,
et dans la province de Nankin il n’est que d’uu.
pied et un pouce.
88 De l’Architecture des Chinois.
Le Tchang, ou la toise chinoise, coniiem
dix pieds Chinois. Le pied Chinois se nomme
tché.
Division du pied Chinois. Le pouce est la
dixième partie du pied, en Chinois, le tsun.
ten , le grain du gros millet, ou la ligue ,
est la dixième partie du pouce.
Le fy est la dixième partie du fen.
Le hao est la dixième partie du Ij , ou la cen¬
tième partie d’une ligne.
Le sée est la dixième partie du hüo, ou la
millième partie d’une ligne.
Le hou est la dixième partie du sée.
Douei est la dixième partie du hoü.
Le kié est la dixième partie du OUei, ou la
dix millième partie dixfen.
Le Pas et le Li Chinois.
Le pas est de 6 pieds Chinois.
liC li à 3oq pieds Chinois, et selon d’autres ,
36o.
Les Missionnaires évaluent continuellement
dans leurs ouvrages lo U à une lieue commune
de France.
Le P. Gaubil a examiné avec la plus scrupu¬
leuse attention le pied Chinois ,, dont, se sont
serviles Arpenteurs quePEmpereuravoit chargé
de lever les plans de la ville tartare de Pékin ,*
il a trouvé que le pied é toit à notre pied de roi,
comme looo à iai6. Le A, selon cette évalua¬
tion, est de 296 de nos toises.
De l’Architecture des Chinois. 89
Le Mou Chinois. Le mou,ourarpent contient
100 pas Chinois, e t le pas est de 1 0 pieds ( i ).
Cent monfontmi yw , ou la portion d’un père
de famille ; il a encore, outre cela, S mon y ou
5oo pas , pour sa maison ou son habitation.
Sous la dynastie des Hia, on donnoit à cha¬
que père de famille 5o mou, et il payoit pour
impôt le produit de 5 moM,, c’est-à-dire la di¬
xiéme partie.
Sous la dynastie des Yn , les terres furent
divisées en quarrés. 63o mou fbrnioient 9 quar-
rés, dont l’espace se nommoitcAing-, parce que
cette ligure quarrée ressemble au caractère chi¬
nois chins. Chacun de ces 9 quarrés contenoit
70 mou : nuit peres de famille les cultivoient.
Le quarré du milieu, qu’on nommoit le quarré
public, ou le quarré cOnimun , étoit cultivé en
commun par les 8 pères de famille , et il étoit
consacré à payer 1 impôt. On payoit alors le
neuvième. Les huit autres quarrés latéraux ap-
parienolent à chacun des â pères de famille sans
aucun impôt. .
Sous la dynastie des Tchéqu, on donna à
chaque père de famille \oo .mou. Dans les cam¬
pagnes voisines de la métropole , on suivoit la
101 de la Dynastie des Hia. Dix pères de famille,
cultivoient 1000 mou. Ces 1000 mou étolent en¬
tourés d’un canal ; on nommoit cet espace un
(i) Le Tchang, oula. toise chinoise contient 10 pieds
chinois. M. de Mairan a évshièle F îed chinois ait pou¬
ces 10 lignes et 4 dixièmes de ligne de notre pied. ■
90 De l’Architecture des Chinois.
heu , Dans les campagnes éloignées delà métro¬
pole, on suivoit la loi de la dynastie des Y^n :
huit pères de famille cul ti voient ensemble neuf
miarrés , ou 900 mou , qu’on appeloit un ching.
Ces I O ou ces 8 pères de famille , payoient pour
impôt un dixième. Mais sur cette dixième por¬
tion qui payoit l’impôt , on défalquoit dans la
part des 10 pères de famille 20 mou pour leurs
'maisons et leurs jardins. Dans la part des 8 pères
de famille , on défalquoit 1 4 mou sur les 70 mou
du neuvième quarré , pour lé môme usage.
Le pied antique, étoit beaucoup plus court
que le pied moderné. Selon le docteur Kin-lf-
Kian^yh^i thow modernes, font 1 00 moH anciens.
Divisions pour les mesures anciennes des pos¬
sessions chinoises.
Six pieds font un pas.
Cent pas font un mou.
Cent mou font un fu , ou la portion d’un père
de famille.
Trois fu font un ho, ou une suite de mou
quarrés.
Trois uo font un ching y ou neuf quarrés cha¬
cun de 1 00 mou.
Le ching est une figure quarrée , dont tous
les côtés sont de 3oo pas , ou d’un li ; ainsi toute
la figure contient 90,000 pas quarrés , c’est-à-
diré, g fil y ou 900 mou.
Divisions pour les mesures anciennes des habi¬
tations chinoises.
, Quatre ching font un je, ou un petit hameau..
Quatre je font un tien.
De l’Architecture des Chinois. 91
Quatre tien font un hieiii ou une ville murée.
Quatre hien font un tu , ou une contrée , ou
un grand quarré dont chaque côté contient
32 U.
Poids Chinois.
Kin, la livre chinoise ; elle contient 16 onces,
qui font 18 onces de la livre de France, poids de
marc. '
Léangy l’once chinoise , ou la seizième par¬
tie de la livre chinoise. Cette once est plus forte
que celle de France , d’un, gros. L’once de France
ne pèse que 8 gros j l’once cliiuoise en pèse neuf.
Les Portugais lui ont donné le nom de Tael; et
c’est sous ce nom qu’elle est connue en Europe.
Tsien , la dixième partie, du léang ou de
l’once chinoise. Les Portugais donnent au tsien
le nom de mas.
Fen , la dixième partie du tsien.
Liy la dixième partie du fen.
HaOy la dixième partie du li.
Quand il s’agit de poids d’or ou d’argent , la
livre chinoise a plusieurs autres divisions au-
dessous du Aao.
Se, la dixième partie du hao.
la dixième partie de j'e.
Tchin, la dixième partie de fou : tchin signi¬
fie grain de poussière.
Y ai, la dixième partie du tchin.
Miao , la, dixième partie de jai.
Mo , la dixième partie de miao.
Tsiun, la dixième partie de mo.
Sun, la dixième partie du tsiun-
92 De l’ Architecture des Chinois.
Outre le kin , ou la livre ^ les Chibois ont le
ehe, ou le tan^ qui est de 120 km , ou de
120 livres : c’est la charge d’un boninie fort.
Monnaie Chinoise.
Les Chinois n’ont que de la monnoie de
cuivre.
Valeur du poids d’argent chez les Chinois.
Le léang , ou le tael , ou Fonce chinoise ,
vaut 7 liv. 10 sols de notre monnoife de France :
ainsi dix tœls font 76 liv. tournois.
Le tien vaut i5 s. 0 d.
Ysc fen, vaut 1 . . .6
Le li , vaut ... - 1 j
Le Hao vaut . . . -5^ de denier.
Valeur du poids d’or chez les Chinois.
La valeur du poids d’or varie chez les Chi¬
nois selon que l’or est plus ou moins commun.
Il est ordinairement plus commun dans les
mois où les vaisseaux d’EurOpe arrivent à Canton ,
Poids Chinois pour le blé, le riz, etc.
Tan, ou che.
'Peu , dixième partie du tan.
Chili, dixième partie du teu.
Ho , dixième partie du cMn,
Cho , dixième partie du ho.
Chao, dixième partie du cAo.
Chua, dixième partie du cheto.
Quej, dixième partie du clïUa.
So, dixième partie du quéy.
■Fis.
De l’Architecture des Chinois. gZ
NOTES
SUR L’ARCHITECTURE DES CHINOIS.
Page I. (æ) JLies Egyptiens n’ont pas connu les ordres
d’Architecture ,, mais ils ont employé les pilastres et les
colonnes ; il les ont ornés de chapiteaux , de bandeaux,
de bases et de cannelures : ils ont profilé et décoré les
entablements.
Dans l’emploi des colonnes , ils ne les ont pas regar¬
dées comme un moyen solide pour percer et aligner les
espaces immenses que leurs bâtiments occupoient ; mais
elles leur étoient nécessaires pour soutenir leurs pla¬
fonds , puisqu’ils ignoroient absolument l’art de faire
des voûtes.
Quand les bois auroient été communs en Egypte , les
Égyptiens se seroient bien gardés d’en employer dans
leurs bâtiments ; ils employoient les pierres etvouloient
qu’elles ne dussent leur force qu’à elles-mêmes et à la
justesse de leur coupe : c’est pourquoi ils n’ont jamais
introduit aucun métal pour la liaison de leur bâtisse.
La grandeur des pierres que les Égyptiens ont mises
en oeuvre estseule capable d’exciter l’admiration. Quelle
patience n’a-t-il pas fallu pour les tailler; quelles forces
pour les mettre en place? {Caylus , Antiquités , Dis¬
cours , tome 1. Paris , s'jbz, in-4'’. ).
Les Grecs ont tiré de l’Égypte leurs premières con-
noissances en Architecture; mais quelle grâce , quelle
perfection ne lui ont-ils pas donné , en inventant les
ordres Doriqud Ionique et Corinthien , ce dernier si
superbe ; en fixant lés élégantes proportions de ces
ordres, et donnant des modèles achevés dans tous les
genres ? N’admirera- t-on pas toujours la beauté , la pu¬
reté de leurs dessins dans la sculpture dont ils ont dé¬
ployé les richesses ?
P. 4-(é) Un ami aussi distingué par son goût en Archi¬
tecture que par sa science de l’Antiquité , et qui n’est
plus , m’a communiqué la note suivante :
« le ne crois pas que les murs de l’enceinte des villes
94 De l’Architecture des Chinois.
eussent en général chez les Anciens l’épaisseur des
nôtres , selon la manière de fortifier depuis deux cent
cinquante ans. Les murs de Rome construits sous Auré-
lien , n’en approchent pas : ils ne sont point appuyés
par des terre-pleins , comme nos bastions , nos cour¬
tines , nos demi-lunes , etc. ce qui leur donne à la crête
une largeur capable de recevoir trois ou quatre voitures
de front. Au reste , toutes les anciennes murailles de
nos villes sont assez larges, pour qu’on puisse y monter
les gardes et y faire les rondes à cheval.
P. 12. (c) Nous ne connoissons dans l’Architecture que
quatre ordres à la rigueur , et on peut les appeler
primitifs ; et six en comprenant le Toscan et le Com¬
posite ; l’un et l’autre connus et employés chez les
anciens. Le premier , simple sans ornements , et se rap¬
prochant du Dorique, mais avec des proportions en¬
core plus mâles. Le second, formé à son chapiteau de
rionique et du Corinthien, mêmes proportions que
le Corinthien pour la longueur du fût ; quelques dif¬
férences dans les ornements.
P. 34. (a) OEuvres mêlées de Dutens , 1 7S4, in-8°. p. 34g.
— M. Barthélémy de l’Acad. des Belles-Lettres , dans
son éloquent voyage du jeune Anacharsis en Grèce ^
Paris , 1788, 5 vol. in-4'’. a fait passer son souvenir
des bienfaits et les noms de ses protecteurs , M. le Duc
et Madame la Duchesse de Choiseul , à la postérité.
L’éloge de ce savant Antiquaire survivra certainement
à la gloire que ce Ministre s’est acquise dans son minis¬
tère , qui a été moins heureux par ses opérations poli¬
tiques que funeste pour la France.
P. 46. {.a) L’empereur Kien-Long j fils aîné à’Yong-
Tchinge&x. monté sur le trône en lySS, et parvenu à un
âge très-avancé , est décédé en 1797 , peu après le dé¬
part de l’Ambassadeur Hollandois , M. Van-Braam.
Nous avons cité ce Prince de glorieuse mémoire , dans
ces petits Traités, ou Essais, toutes les fois que nous
avons dit seulement I’Empereur.
Fin des Notes.
DES
JARDINS CHINOIS.
DES JARDINS
CHINOIS.
INTRODUCTION.
L’art des Jardins est né dans l’Orient : il s’y
est maintenu d’âge en âgé , et après tant de
siècles, nous, en trouvons les principes et les
règles dans les Jardins chinois. C’est aux Mis¬
sionnaires , qui demeurent à Pékin dans le
palais de l’Empereur , que nous en devons la
connoissance.
Chambers, Architecte anglois, qui a résidé
à Canton, et qui s’est instruit dans les con¬
versations qu’il a eues avec Lepqua , peintre
chinois , nous a donné quelques développements
intéressants ; mais M. Cibot a puisé des docu¬
ments beaucoup plus étendus de YEssai sur
les Jardins de plaisance de la Chine , dans
les ouvrages de Lieou - tcheou , et dans les
historiens anciens, dont les textes, si difficiles
pour les Européens , lui éloient si familiers.
La correspondance que j’entretiens moi-même,
depuis long-temps, avéc les Missionnaires de
la Chine, m’a procuré quantité de détails cu¬
rieux. Je , réunirai toutes ces connoissances ;
F rem. Part. G
9$ Des Jardins Chinois.
je rappellerai l’origine de l’art , et j’oserai
tracer sommairement le tableau des Jardins
chinois.
Pour mettre de l’ordre dans un sujet riche
par lui-même, en attendant que des mains plus
habiles perfectionnent ce plan, j’exposerai dans
les sept petits chapitres suivants :
10. L’idée des Chinois sur les Jardins.
2°. La forme qu’ils leurs donnent , et la
distribution des eaux.
3o. Les règles qu’ils suivent en traçant les
Jardins.
4°. Les ornements dont ils les décorent.
5°. La dilférence qu’il y a entre les Jardins
de l’Empereur et ceux des grands et des par¬
ticuliers ; avec la description des Maisons de
plaisance du Souverain et celle de ses Jardins.
6°. La construction et la forme des serres
à la Chine.
7°. Le goût, la beauté et les avantages de
ces Jardins.
De quelque manière qu’on envisage mes re¬
cherches , elles auront un avantage , celui d’offrir
des matériaux réunis et rassemblés pour élever
l’édifice.
Mais avant que de commencêr la description
Des Jardins Chinois. ,99
des Jai’cllils chinois , l’histoire sommaire des
Jardins anciens et modernes, écrite en latin
par le savant Gabriel Brotier, et qui termine
son édition latine du poëme du P. Rapin , vol.
/n-12 , Paris 17.80, nous ayant donné la pensée
d’en traduire librement quelques-uns des traits
les plus remarquables , j'y trouverai un rap¬
prochement qui pourra plaire à mes lecteurs ;
le voici :
Les Grecs, dans le beau siècle de Péricles,
donnèrent de la forme et de la grâce à leurs
Jardins , et ils excellèrent dans ce genre comme
dans tous les arts et les sciences , qu’ils puisèrent
chez les Egyptiens. Les monuments trouvés dans
les ruines d’Herculanum , attestent legoût , la
magnificence qubls portèrent d’abord dans la
Sicile et dans la partie de l’Italie, appelée la
grande Grèce, d’où ils les communiquèrent au
reste de cette contrée. Possédant souveraine¬
ment les lois et les principes de l’Architecture,
qui leur doit son excellence et sa perfection (a) •
les .Tardins grecs qu’ils élevèrent à Pouzol, à
Naples, dans le golfe de Bayes, à Mizène, à
Surentum , à Gaprée, etc. étoient embellis d’édi¬
fices, de temples, de portiques, de colonnes,
de statues , où les. marbres paroissoient avec
autant de profusion que de magnificence. Les
G 3
loo Des Jardins Chinois.
aspecls les plus délicieux y étoient ménagés pour*
l’étendue de la vue sur la mer, oli Sur les cam-'
pagnes les plus fertiles et les plus riantes. Les
allées d’arbres, les fleurs de toutes les espèces,
les pièces d’eaux courantes contribuoient à l’élé¬
gance des Jardins, et les galeries couvertes ou-
vroient des promenoirs vastes contre les ardeurs
du soleil.
Les Romains vertueux alors, et occupés al¬
ternativement de la guerre et de la fertilité de
leurs champs , se bornoient à la culture des
grains et des légumes nécessaires à la vie j celle
des arbres fruitiers et utiles firent partie de
leurs travaux agricoles. Telle fut Rome pendant
plusieurs siècles; mais à l’époque où Lucullus ,
vainqueur de Mithridate et de Tigrane , apporta
dans la capitale les premières dépouilles de
l’Orient , le luxe, des J ardins , et celui des mai¬
sons de campagne commença , fit. en peu de
temps des progrès incroyables, et continua sous
les Empereurs jusqu’après le règne d’Adrien,
Le grand Pompée , Jules-César, Auguste et
le célèbre Marius , de l’ordre équestre , mais
habile jardinier ; Mécène, Salluste , Atticus
et d’autres grands personnages , Sénèque en¬
suite , ne se contentèrent plus de leurs Jardins
de Rome : les collines de Tusculunx , celles
Des Jardins Chinois. loi
yoisines du Tibre ^ et la Campanie leur offrirent
des emplacements plus spacieux, qu’ils chan¬
gèrent en Jardins délicieux, où les étangs, les
viviers empoissonnés abondamment furent en¬
tretenus avec de grandes dépenses. Toutes les
richesses de l’Asie et de la Grèce subjugée ;
les belles statues, les tableaux enlevés de Co¬
rinthe et des autres villes , vinrent décorer à
l’aide des artistes Grecs les superbes édifices
qu’ils élevèrent. Les obélisques , les statues ,
les trophées convenables à un peuple victo¬
rieux du monde entier, rappelèrent les con¬
quêtes qu’il devoit à sa valeur, et aux illustres
généraux qui les avolent environné de tant de
gloire.
Le poète Manillus , qui vivoit du temps
d’Auguste , et dont M. Pingré a donné , en
1786 , une savante traduction françoise du
poème des Astronomiques , fait mention dans
son livre V, page 141 > Jardins de Rome
embellis par les fleurs. « La pâle violette , dit-il,
déploie sa belle couleur auprès delà Jacinthe
pourprée. On y voit le lys, le pavot, émule des
brillantes couleurs de Tyr , et la rose dont la ten¬
dre beauté est si agréablement relevée par un
beau rouge incarnat. Les coteaux sont ornés
de bosquets agréables et de gazons toujours
G 3
102 Des Jardins Chinois.
verts. Les prairies émaillées de fleurs natu-'
relies , et les fleurs qui doivent leur beauté à
la culture , rassemblées et groupées ensemble
dans les parterres , ofl’rent aux yeux des guir¬
landes ravissantes.
Les Empereurs qui succédèrent à Auguste
portèrent à des excès difficiles à croire la somp¬
tuosité des Jardins.
Adrien, successeur de Trajan et proclamé
Empereur l’an iiy de l’ère chrétienne , ne se
permit pas de faire tracer ses Jardins dans Ro¬
me , mais il choisit , par respect pour les ter¬
rains dûs à riiabitatiou des Citoyens, à l’exem¬
ple sage de quelques-uns de ses prédécesseurs,
la montagne de Tivoli. Sa maison de campagne
et ses Jardins avoient 10,000 pas géométriques
d’enceinte (1). On exécuta sur ses ordres ce
que les siècles précédents n’avoient pas vu ,
malgré la profusion de Néron , et ce qu’on ne
verra jamais , au rapport des historiens. Tout
ce que les voyages du prince , dans les provinces
(1) Winkelinan, Hist. de l’art de l’antiquité, trad.
de l’allemand en franc. JLeipsic , 1781 , 3 vol. xa-l^.Jîg.
confirme cette immense étendue. — On trouvera dans
le XXIII®. vol. des (Euvres gr. in-fol. de Piranèse , le
plan de la Villa A , Collection annoncée à Paris ,
l’an IX.
Des Jardins Chinois. loJ
de l’Empire ^ lui avoient offert de monuments
et d’objets importants, il les fit élever pour em¬
bellir ses Jardins relativement à leur étendue.
Les temples, les portiques , les bains , les é langs ,
les Naumaehies , un lycée , une académie , le
Prytanée des Grecs, ce que la renommée , et ce
que les connoissances particulières de l’Empe¬
reur lui rappelèrent des merveilles de l’Egypte,
de r A sie et de la Grèce fut réuni à T ivoli, d’après
un choix savant et éclairé. La peinture , la
sculpture , les pavés en mosaïques dans les sa¬
lons , tous les talents , à la voix' d’Adrien , con¬
coururent à donner une perfection rare aux
compositions qui étoient de son goût. Les chutes
d’eaux des collines se précipitoient dans des
réservoirs immenses , d’autres couloient sur
une pente douce et répandoient la fraîcheur ,
favorisée encore par l’ombrage d’un nombre
d’allées de grands arbres. P<armi les arbres et
arbrisseaux étrangers , étoit l’arbrisseau pré¬
cieux sur lequel les Arabes recueillent le baume
de la Mecque , que Vespasien et Tite avoient
apporté à Roiue , après la conquête de la
Judée.
En Europe nulle connoissance des Jardins
pendant les treize premiers siècles de l’ère chré¬
tienne. Le cardinal Hlppolyte d’Est, fit revivre
G 4
io4 Des Jardins Chinois.
cet art enchanteur , vers l’an 1 542. Guillaume de
Porta, dont le génie contribua si puissamment à
renouveler les arts et à les faire fleurir en Italie,
et qui eut pour approbateur le célèbre Michel-
Ange Buonaroti , aida de ses plans le cardinal
d’Est. Le cardinal choisit Tivoli pour l’empla¬
cement de ses jardins, et se mettant dans le voi¬
sinage de l’ancienne Ville Advienne, il voulut
imiter ou suivre, autant que ses graudesrichesses
le lui permettoient, l’exemple et les traces de
l’Empereur Adrien ; mais il ne remplit son
projet qu’en dépensant alors 5oo,ooo livres de
France, qui reviennent maintenant, si l’on con¬
sidère la rareté de l’argent à cette époque , à
17,000,000. On peut juger, d’après une somme
si considérable qui fut sacrifiée, des beautés,
des magnificences en bâtiments, en obélisques,
eu statues, en monuments tirés de l’ancienne
Rome, puis en chutes d’eaux, en plantations, etc.
qui décorèrentcesnouveaux Jardins.Lesprinces
de la pourpre romaine furent entraînés par cet
exemple à se procurer tant de choses merveil¬
leuses. En i6o3 le cardinal Aldobrand in établit
son palais et ses jardins sur la colline de Tus-
culum , et Jacques de Porta y déploya tous ses
talents.
Puis le célèbre André le Nostre, digne d’être
Des Jardins Chinois. io5
né sous le règne de Louis XIV, fui le créateur
de nouveaux Jardins, dont il embellit Saint-
Germain, Versailles, Saint-Cloud, Chantilly,
les Tuileries et les environs de Paris: ils don¬
nèrent le ton à tous les Jardins que l’on forma
en Europe jusqu’à ce que, vers le milieu du
siècle dernier, les Jardins anglois, ou plutôt
Chinois j\axG\\x. changé les plans, les distributions
et les décorations précédentes.
Cet épisode me ramène à mon sujet, c’est-
à-dire à l’histoire des Jardins d’une Nation,
qui n’a jamais puisé ses connoissances dans les
lumières d’une autre , et qui ne doit qu’à elle
seule, depuis 3 ooo ans, la composition de ses
J ardins. '
Des Jardins Chinois.
io6
CHAPITRE PREMIER.
Idée des Chinois sur les Jardins {b).
Il faut un espace immense pour faire un beau
Jardin cliiuois, à cause des différentes compo¬
sitions qui doivent en faire partie. Les grands
parcs d’Angleterre ne sont qu’une imitation de
ceux de la Chine , et les riches particuliers de
France, qui dans un terrain peu spacieux, se
sont flattés d’abord de créer un J ardin anglois ,
et par une erreur plus grande un Jardin chinois,
n’ont fait dans leurs essais que des jouets d’en¬
fants (c). Des dessins mieux conçus, et tracés
dans de grands emplacements , ont ensuite of¬
fert, soit à Erménonville, soit à Guiscard, des
modèles d’uu nouvel art des Jardins ; et celui
de Trianon a présenté une charmante miniature
dans le genre qui nous étoit inconnu. Le che¬
valier Temple a considéré, dans son traité des
Jardins, ceux des Chinois, comme des chefs-
d’œuvres de l’art , trop difficiles à Imiter.
Voici les idées des Chinois, relativement à
leurs Jardins. Si LieoUj ou d’autres Auteurs
chinois, ont fourni des textes à notre savant
missionnaire M. Cibot, son imagination bril¬
lante et son agréable touche, animées par les
objets de comparaison qu’il avoit sous les yeux,
ont embelli et secondé tous les développements
qu’il a consignés dans ses ingénieux exposés des
Jardins chinois. Tels sont les suivants, et ceux
Des Jaebins Chinois. 107
qui enrichiront chaque article de ce petit traité :
on reconnoîtra aisément la plume qui les a tra¬
cés, et répandus dans les diflérents volumes des
Mémoires des missionnaires de Pékin.
Lieou-Tciieou Cl) va au-devant des diffi¬
cultés qu’on peut se faire sur les jardins chinois ,
et il se demande ainsi : u Que cherche-t-on dans
un jardin de plaisance ; que veut-on surtout y
trouver? Un adoucissement de la privation pé¬
nible du spectacle , toujours aimable, délicieux
et nouveau des campagnes, qui font le séjour
naturel de riiomme. Un jardin doit donc être
l’image vivante et animée , de tout ce qu’on y
trouvé pour produire dans l’âme , les mêmes
sentiments, et rassasier la vue des mêmes plai¬
sirs ».
«La nature seule, sans autre parure ni orne¬
ment que la simplicité, le négligé, le désordre
et l’anti-symétrie quelle a dans les plus belles
campagnes , et qui y plaisent toujours égale¬
ment , parbît dans les jardins de la Chine. Les
règles de l’art peuvent s’en offenser , mais les
yeux en sont ravis , et l’âme la plus usée s’y
trouve sensible à mille impressions de plaisir,
de joie et de volupté. Un jardin chinois de bon
goût, est un terrain où la beauté du local, les
agréments de la situation et la variété des points
de vue sont embellis par un mélange assorti ,
mais naturel , de coteaux et de collines , de
vallées et de plaines, d’eaux courantes et d’eaux
(1) Mém. des Miss. Fr. de Pékin, XI, i6o.
io8 Des Jardins Chinois.
plates, de petites îles et de golplies, de bosquets
et d’arbi’es isolés, de plantes et de fleurs, de
cabinets et de grottes , de berceaux riants et de
solitudes sauvages , sérieuses ,. et comme déta¬
chées du reste de TUnlvers. On y jouit des
charmes de la campagne, et des agréments de
chaque saison, sans que les traces affligeantes
d’un travail continuel , en émoussent ou en
troublent le sentiment.
« Ne peut-on pas en appeler à la nature, et
s’en rapporter à ce qu elle enseigne à l’homme,
dans des lieux où une terre fertile, une exposi¬
tion heureuse, un climat tempéré la mettent à
piême d’étaler toutes les beautés ? Les jardins
de délices quelle forme à la Chine, ont des
monts et des montagnes , qui eu cherchent ou
en fuient d’autres , des allées tortueuses , des
arbres plantés çà et là sans ordre et sans régula¬
rité, des eaux qui prennent' différentes formes,
et serpentent (ians les canaux qu’elles se sont
creuses ou que l’art a aidé, de façon que l'œil
recréé en voit le spectacle avec une satisfaction
toujours nouvelle (i).
«L’art, continue l’agréable historien, se
montre partout dans les jardins d’Europe, et il
se cache dans ceux des Chinois. On croit ne voir
qu’un endroit, que la nature s’est plu à orner
et à embellir ; on y volt jusqu’à ses caprices ,
ses négligences , ses irrégularités et.ces passages
rapides, dont la surprise est le premier but.
(1) M(?in. des Miss. Franc, de Pélûn , tom
3i8.
1. VIII.
Des Jardins Chinois. 109
«Enfin, pour se faire une idée des jardins chi¬
nois , il faut supposer qu’en s’attachant à copier
la belle nature , on cherche à réunir dans un
espace borné, ce quelle a semé vaguement dans
les scènes , elles perspectives innombrables des
campagnes. On n’aime ici dans un jardin que le
jardinage, et l’on en éloigne tout le faste qui n’y
a pas de rapport.
« Si l’on veut se figurer à-peu-près l’effet de
toutes los parties rassemblées, il faut supposér
que les collines sont tellement jetées , élevées,
abaissées, liées, coupées, distribuées, cou-
vertès d’arbrisseaux, d’arbres à fleurs, de grands
arbres, revêtues de gazons, hérissées de rochers,
qu’elles varient entièrement la décoration des
Scènes. 11 faut supposer aussi que la terre , qui
est entre les collines et les eaux, est ornée de
parterres , de vergers , de tapis de verdure , de
morceaux incultes et abandonnés aux herbes
sauvagesi II faut supposer encore que les rivages
des eaux , qui ne sont pas en rochers escarpés ,
sont ici en sable et en cailloux, là en verdure,
ailleurs en roseaux; dans quelques endroits, en
pente de fossé , dans d’'autrés en murailles , et
que les eaux plus ou moins profondes , ont des
cascades , des brisements , des murmures et des
pièces unies comme une glace. Enfin , il faut
supposer, pour terminer l’estpisse du tableau
général-, que les palais , bâtiments , galeries
( sorte de balcons couverts qui les entourent ,
ou qui leur servent de communication entr’eux),
sont les uns d’une magnificence de roman , les
iio Des Jardins Chinois.
autres simplement propres, quelques-uns dans
le genre le plus simple , et plusieurs même en
Îiaille , en roseatix et en bambou , comme dans
es villages ». Toutes ces suppositions qui sont
d’après la vérité , varient prodigieusement les
scènes du jardin, et en doublent en quelque
sorte l’étendue, parce que le même bosquet,
par exemple , semble différent suivant l'endroit
où l’on est placé (i).
CHAPITRE IL
Formes que les Chinois donnent à leurs
Jardins et à la distribution des Eaux.
O N cherche avant tout , dans la situation des
Jardins chinois , la salubrité de l’air , la bonté
de l’exposition , la fertilité de la terre , un
agréable mélange de monticules et de coteaux,
de petites plaines et de vallons , de bosquets
et de prairies , d’eaux plates et de ruisseaux.
Autant on aime à y voir des montagnes du
côté du nord , pour servir d’abri, se procurer
du frais en été , assurer des eaux , terminer
agréablement la perspective à l’horizon , et pro¬
fiter toute l’année des premiers et des derniers
rayons du soleil, autant qn est soigneux d’évi¬
ter que ces jardins, soient dominés par des ter¬
res voisines , et ouverts à la curiosité publique.
(i) Mém. des Miss, de Pékin, tom. II , in-4“. 4^5,
et suiv. •— Ibid. 643. — Ibid. toin. VIII , 3i8.
Des Jardins Chinois. m
Les collmes , coteaux , monticules et hau¬
teurs, sont presque toujours couverts en entier
de différents arbres , tantôt plantés de près et
serrés comme dans les forêts , tantôt épars çà
et là , et isolés comme dans les champs. La
teinte de leur verdure, la fraîcheur de leur
feuillage, la forme de leur tête, la grosseur de
leur tronc et la hauteur de leur tige , déci¬
dent s’ils seront placés au nord ou au midi ,
au sommet, sur les flancs des collines, ou dans
les gorges et les défilés qu’elles forment. Cette
distribution est le chef-d’œuvre du goût , parce
qu’elle doit produire les ombres et les clairs
du paysage, animer ce qui seroit languissant,
adoucir ici ce qui auroit trop de saillie , sou¬
tenir ailleurs ce qui paroîlroit trop isolé , ca¬
cher les étranglements, assortir les points du
vue , et sé prêter partout à la perspective qui
tranche sur l’horizon, ou qui va se perdre dans
son éloignement.
Les intérêts de chaque saison doivent être
balancés et ménagés , de sorte que chacune ait
son règne , et que toutes se donnent la main.
Les pêchers , les abricotiers , les cerisiers à
fleurs doubles, et les Bertin , ou Yu-lan à belles
fleurs blanches odorantes , forment pour le
printemps , un amphithéâtre enchanteur. On
les réunit à l’abricotier sauvage , tout blanc
de fleurs dans la même saison ; si l’on en fait
des groupes séparés , parce que cet arbre ne
demande aucune culture, et qu’il se contente
du plus mauvais terrain , on lui abandonne les
112 Des Jardins Chinois.
exposilioDS les moins favorables , telles que les
gorges des collines les plus enfoncées. Les aca¬
cia , les frênes^ lès planes ou platanes , se voû¬
tent en scènes de verdure et en berceaux pour
l’été. L’automne (d) a les saules pleureurs , ou
à branches pendantes , les trembles , les peu-
Eliers à feuilles satinées. L’hiver a les cèdres,
!S cyprès et les pins , qui conservent leur
verdure.
Comme la projection des collines et des mon¬
ticules est très-variée , les arbrisseaux sont pour
les endroits où leiit pente est plus douce , ou
brusquement rompue par des avancements ou
des coudes. Dans les faces qui sont coupées à
pic, ou avancées en demi-voûtes , ou élevées
en précipices, les rochers dont elles sont héris¬
sées , ne laissent de l’espace que pour les ar¬
brisseaux isolés qui en àugmentenr l’air sau¬
vage, et tranchent sur leurs groupés bisarres.
Un vallon entouré de coteaux et de monti¬
cules , forme par lui-méme un paysage riant
et fait pour le plaisir des yeux. Plus l’enceinte
en est irrégulière, échau.crée et tqr tueuse, plus
il offre de variétés , selon les divers points de
vue sous lesquels on le voit.
Plus un jardin est vaste, plus il y a de
petits vallons ; mais aucun ne, doit,. ressembler
à Pàùtre. Celui-ci est allongé comme le niveau
de nos grandes allées , puis il se recourbe à
une ; de ses extrémités pour sè cacher où il
finit. Celui -là, s’élargit , s’étend, se déploie
dans son centre et j’ouvre en issues de toutes
parts
Chapitres I et IL ii3
parts. L’tm se rétrécit en scènes par degrés ,
et va , ce semble , finir sous l’horizon j l’autre
s’arrondit, en ovale , et paroît s’isoler et se dé-
taeber 4'^ tout. Les passages qui conduisent
d’unvalloti à l’autre^ sont si négligemment dis¬
posés y que rien n’y prépare à la surprise des
regards, et au doux tressaillement de l’âme ,
quand on découvre le bassin en entier. Comme
leur enceinte s’allonge ou s’accourcit , s’étend
ou se resserre , s’enfonce ou s’avance , selon
l’endroit par lequel on en approché , on crôif
toujours les voir pour la première fois.
Les changements de chaque saison, ajoutent
à l’illusion et en augmentent le plaisir , comme
dans les campagnes ; mais ce n’est que par les
yeux, qu'on peut compi’endre jusqu’où l’on est
touché, de trouver ainsi dés prairies émaillées
de fleurs, des champs couverts de moissons,,
des pièces dé terre labourées, avec leurs buttes
arides, leurs bornes et leurs fossés couverts de
roseaux. Si l’on y rencontre quelques quarrésOU
quelques bordures de fléürs cultivées , leur peù
d’étendue semble annoncer que c’est une licence
pour laquelle on demande grâcé.
Les Chinois admettent quelquefois les déco¬
rations étudiées ; mais ils s’en passent le plus
souvent, parce qu’ils possèdent supérieurement
l’art d’animer le paysage de leurs jardins par' les
eaux qu’ils y conduisent, par la manière dont
ils les y distribuent, et le parti excellent qu’ils
eu tirent.
Si la sonrce d’mï ruisseau est élevée etdomine
Prem. Part. H
Ii4 Des Jardins Chinois,
leurs vallons, ils ne l’y font descendre qu’en
cascades et en gradins, c’est-à-dire, en tom¬
bant de rochers en rochers, par dés détours et
des chutes où il se perd, pour reparoître d’une
manière d’autant plus agréable , qu’elle est plus
capricieuse , plus irrégulière , et l’effet seul de
la fuite.
Au défaut de cette grande ressource, ils se
donnent toute la pente du terrain pour le rem¬
plir de petites chutes bruyantes , tantôt en ar¬
rêtant le cours des eaux par de petites écluses,
tantôt en les faisant comme revenir sur elles-
mêmes, par des détours singulièrement ima¬
ginés, pour les conduire à des canaux plus
profonds.
En Europe, toutes nos pièces d’eaux sont
arrondies au compas , ou alignées à l’équerre ;
en Chine, on n’y craint rien tant au contraire
que la régularité des figures. Elles sont telle¬
ment disposées et ouvertes, qu’il semble que
les eaux se soient creusées elles-mêmes leurs
bassins, dont la forme est comme l’ouvrage de
leur séjour ou de leur cours ^_et dont les bords
ont été entamés par elles. Ces bassins sont quel¬
quefois de petits étangs, des nappes qui occupent
le fond d’un Vallon , et qui y laissent à peine
un petit sentier étranglé entre leurs rives , et
les côtes roides qui les dominent : quelquefois
ces bassins s’ouvrent un canal bizarrement large,
étranglé , courbé, enfoncé, interrompu par des
rochers, et offrent un ensemble qui charme la
vue ; quelquefois aussi lès eaux sont comme
Chapitres I et IL n5
jetées dans le milieu d’un vallon, où elles sem¬
blent n’avoir pénétré qu’avec effort, et ne s’être
-étendues que pour se diriger vers la digue qui
les fait monter , et qui en accroît le volume :
devenues plus fortes alors, elles s’échappent avec
bruit et forment un ruisseau, dont les chutes,
ies brisants, les écarts et les retours sont une
vive image des variations de la vie.
Qü’opf rapproche maintenant ce qui a été dit
des collines et des monticules , des vallons et
des vallées, des eaux courantes et dormantes :
qu’on se représente tout cela arrangé et disposé,
d’après un plan tracé en imitation de la nature ;
qu’on imagine non des allées applanies et espa¬
cées, symétrisées et alignées, mais des sentiers
étroits et multipliés, qui s’étendent ou se res¬
serrent, s’avancent ou se détournent, montent
ou descendent, selon la forme des lieux qu’ils
traversent , mais toujours si heureusement ,
qu’ils conduisent agréablement aux points de
vue les plus riants, aux solitudes les plus cham¬
pêtres, aux ombrages les plus frais, et ne trom¬
pent les premiers regards que pour préparer des
surprises, et sauver à quiconque s’y promène
la satiété de l’habitude.
M. Cibot (i) terminé ces charmantes des¬
criptions en disant : « Nous ne pouvons rendre
que grossièrement une partie de ce que nous
avons vu ; et les pensées de l’Europe sont si
loin encore du goût chinois , que nous déses-
n6 Des Jardins Chinois,
pérons presque qu’on en croie une partie sur
la foi de nos récits ».
M- Poivre, voyageur vraiment philosophe ( i ),
a dit, en parlant des Chinois, avec cette vérité
qui fait honneur à tout écrivain, que leurs
maisons de plaisance présentent toujours des
cultures utiles agréablement diversifiées j que
ce qui en fait le principal agrément, est une
situation riante habilenient ménagée, où règne
dans l’ordonnance de toutes les parties formant
leur ensemble, une heureuse imitation d’un
beau désoirdre , du désordre le plus agréable de
la nature, dont l’art, relativement aux jardins,
a emprunté les traits.
Qu’o-n me permette un épisode qui ramène,
d’après les principes des Chinois, aux jardins
lucidernes. ;
M, M . . , . , Architecte de feu M. le Prince
de Conti, a; donné en 1776, la Théorie des
Jetnlms,. volume m-8°. II est le premier qui
ait posé des principes et des règles appuyés
d^éxemples , dans cet excellent ouvrage , pour
ehanger entièrement l’ordre de nos jardins. Les
ayant vus sous un nouveau jour, il a établi des
distinctions essentielles par'Fexamen des ter¬
rains et de leu vis sites,, entre les difïérentes com¬
positions qu’il; présente sous les noms de Pafs^
de PuFC et de Javdm particulier. Une suite de
méditatifs- de sa part, une longne expérience ,
une pi’alÂ*îtie agréable dé la peinture, comme
(1) Toyage d’un plïilosôplie éPre/'i/ow, 1768,711
pag. »ï6. - - ■: .
1-12 ,
CllAPÏTREsI ET II. 117
délassement de ses conüoissances en pli ysique ,
et dans toutes les parties de riiistôlre naturelle
l’ont bien servi : d’autre part, à l’aide de ses
études sur les arbres et leurs qualités, sur les
effets des différentes saisons, sur les effets aussi
des diverses heures du jour, et des reflets de
lumière qui en résultent; sur l’ombre néces¬
saire à procurer dans la chaleur du midi , sur le
frais communément inséparable du matin et du
soir, il déploie l’art d’avoir des asiles, des repos
dans les differentes époques de la journée, puis
d’amener dans les possessions d’une grande ou
d’une médiocre étendue, une culture utile aux
propriétaires ; et aux amis de la nature, les
jouissances d’un sol fécond, riche ou toujours
agréable. On lui doit ces précieux avantages ;
et il semble que ses documents , comme tous
ceux portant l’empreinte des améliorations es-
sentimles qui doivent effacer l’habitude, la rou¬
tine , ou le genre foible et petit , n’ont pas encore
décidé les grands jardiniers ou compositeurs de
jardins à l’imiter. Son ouvrage dont l’édition est
épuisée depuis loug-temps, ne se trouve que de
hasard. On y voit f écrivain plein de son sujet.,
fertile en moyens, doué de génie, d’imagination,
et dont la plume élégante se ploie par des ex¬
pressions choisies et heureuses à tout ce qu’il
veut traiter. Le Chantre françois des jardins,
dans son poëme paré de tant de descriptions
agréables, a connu et fait emploi de la théorie
deM. M....
Cet Architecte n’avoil pas vu les jardins an-
H 3
ii8 Des Jardins Chinois,
glois, quand il a publié son ouvrage : il con-
noissoit peu les jardins chinois , qui dès le siècle
dernier, ont fourni des idées aux artistes d’An¬
gleterre : ainsi sa manière est à lui, et provient
de son fond.
Les amateurs ont pu voir les jardins d’Erme¬
nonville , qu’il a créés , qu’il caractérise sous le
nom de Pars en partie champéti-e et en partie
saui’oge. C’est lui qui a fait tous les dévelop¬
pements principaux, et donné l’effet aux diffe¬
rentes beautés de ce lieu, dont certains sites
sont imposants, majestueux et sombres, d’autres
d’une fraîcheur admirable. Les petites fabriques ,
les temples en jalàtre, les hermitages, les vieux
arbres desséchés, n’ont montré leur triste et
mesquine figure, qu’après la cessation de ses
premiers travaux dans ce parc, et depuis sa re¬
traite. On a pu voir également les changements
utiles qu’il a fait dans le parc de Guiscard, en
le transformant sur les ordres du feu duc d’ Au-
mont, père, qui lui avait donné sa confiance,
d’après la connoissance de ses talents. La mort
de ce Seigneur a arrêté des travaux qui n’auront
pas été jugés favorablement, parce qu’ils n’étolent
pas terminés, et parce que l’ensemble y manquoit.
M. M. . . ., en rassemblant les eaux dans les
terrains les plus bas , pour en former des bassins
de figure irrégulière , ainsi que des lacs et des
rivières, a osé à l’imitation des Chinois, et ce¬
pendant sans leur rien devoir, ennemi comme
il l’est , de la ligne et du compas , s’affranchir
du soin et de la dépense de les enfermer dans
Chapitres I et IL 119
des murs de maçonnerie : et quand il y a été
forcé, pour plaire à l’œil et suivre de près la
nature , sa maçonnerie basse a été couverte de
terre , et ses longues pelouses procurant une
verdure toujours amie de la vue, les eaux réunies
en grande masse, ou autrement, vont, poussées
par les vents, flotter sur leurs rives verdoyantes
et fleuries.
Un dernier examen de l’ouvrage de M.M. .
m’a démontré que ses études sur les change¬
ments des saisons , la température des heures
successives du jour, sur la magie de la perspec¬
tive aérienne, sur le choix des arbres et arbustes,
l’époque de leur floraison et leur feuillée , et
leur convenance au sol et à l’exposition, l’ont
conduit directement aux procédés savants , si
anciennement connus et pratiqués par les habiles
jardiniers chinois, dans la formation des grands
jardins. Mais nous remarquons que M. M. . .,
tilus sobre dans ses compositions, et voulant
aisser à la nature les grâces variées et- simples
dont elle se pare , ou les brusques contrastes
que les sites présentent , ne permet que des
développements pour aider le genre qu’il veut
traiter, sans admettre cette multiplicité de bâti¬
ments, ni de scènes peut-être tourmentées, ni
les montagnes factices dont les Chinois sur¬
chargent la grande étendue de terrain destiné
aux jardins des Empereurs, étendue qui com¬
prend ce qu’il appelle un genre qui né¬
cessite, comme il le dit, les plus grands talents
et même le génie dans le compositeur.
120 Des Jardins Chinois,
Mais nous disons, à la justification des Chi¬
nois, qu’ils se sont faits leurs modèles j et qu’ori¬
ginaux, ils ne veulent pas en connoître, ni en
recevoir d’autres par les étrangers. Nous disons
encore qu’ils ont été grands jardiniers bien des
siècles , avant qu’en Europe cet art si intéres¬
sant, ait pu contribuer à nos plaisirs.
Après mes liaisons avec M. M. . . , j’ai été à
Sortée de connoître partieulièremfint dans
I. T..., un autre architecte décorateur de
jardins. Une grande facilité de dessin , une
imagination vive , un coup - d’œü sûr pour
bien choisir ses sites , une étude suivie 4e l’an-^
eienne arehiteeture , puisée dans les monu¬
ments grecs et romains , et une connoissance
réfléchie de l’ architecture gothique , légère et
svelte dans son élévation , jointe à celle qu’il a
acquise des mœurs et des goûts du siècle , sans
adopter les caprices dont ils sont , viciés , lui
ont donné lien.de construire des châteaux et
de belles maisons de plaisance , où sans négli¬
ger aucun des genres gradués de décoration ,
que l’ensemble et les détails prescrivent , il a
su conserver les ornements sobres que l’artiste ,
pour sa propre réputation a intérêt d’y placer.
Ç’est ainsi que j’ai vu M. T... lors de la
construction du Château de S. B. . . distant de
quatre lieues de Paris , et lors de la nouvelle
forme, gue par un mouvement général, mais
prescjue insensible aux yeuN témoins de la mé¬
tamorphose , il a donné à un ancien parc hu¬
mide , clos de toutes parts , dénué de vues
Chapitres I et II. 121
générales et d’air pur, triste, monotone dans
ses quarrés égaux, dans ses longues allées sy-
piétriques , etc. Tout a changé sous la direc¬
tion de l’artiste: l’air est devenu salubre, les
aspects se sont prolongés , la campagne de
dehors s’est réunie aux jardins : les coteaux et
les bois qui les couronnent , les villages , les
châteaux des environs et la grande route , ont
fait partie de l’étendue circonscrite du terrain :
la verdure de son enceinte , et les arbres par
bouquets et par groupes, ne paroisseut que
le Gomnieneeroent de ce qui est séparé. Les
peupliers , les ormes , les arbres fruitiers à
haute tige du dedans du parc , ont fait alliance
avec ceux des familles extérieures. Les rap¬
ports sont marqués : on a évité runîformité,
mais rien n’est tourmenté* La nature seule a
•semblé être aidée de l’art , amener les repos ,
l’ombrage , les tableaux éloignés, j conduire
par des chemins ou des allées sinueuses et
douces , par conséquent sans coupure brusque ,
et concourir aux charmes des yeux pour rem¬
plir les désirs et le goût du propriétaire (l).
Un plan plus étendu, devoit amener de l’aque-
duç qui vient au château , toutes les eaux suffi¬
santes pour faire sortir du milieu des parties de
bois les plus ombragées , une rivière qui auroit
coupé la plauimétrie trop nue des prairies en
face de l’habitation , et pour procurer par quel-
(1) De grands malheurs ont terminé, en 17941
cours de sa vie , remplie de traits de générosité pour
les indigents.
122 Des Jardins Chinois,
ques sinuosités, un spectacle qui manque et que
l’on regrette.
On le doit avouer , ces parcs , ces jardins
modernes fermés au public , sont susceptibles
d’une infinité de sites , de dispositions et de
décorations charmantes, selon l’art qui les com¬
pose , et qui évite tout ridicule , tout gro¬
tesque, et toutes dissonances : ils admettent,
dans leur plus ou moins d étendue , des routes
droites , et des allées sinueuses. Ces dernières
sont plus agréables , en ce qu’elles servent à
dérober en partie, dans certains moments des
points de vue , à donner le désir de les voir
et à déployer ensuite de beaux et riches ta¬
bleaux. Elles doivent être fortement battues ces
routes , ces allées et recouvertes d’un sable
passé au rouleau et conduire aux bosquets , ou
salles qu’on s’est ménagé dans l’étendue du
terrain , boscjuets et salles environnés d’air et
de soleil. Mais que leurs milieux soient tapis¬
sés d'une belle pelouse émaillée tour-à-tour
des fleurs de chaque saison ; car la verdure
plaît bien davantage qu’un sable aride !
Les arbustes et les arbres à fleurs espacés
suffisamment entr’eux, pour ne pas s’étouffer
ni se nuire et plantés par étage , donnent de la
grâce à l’amphithéâtre, à ces bosquets ou salles,
invitent ceux qui s’y promènent à s’y reposer et
à profiter de l’ombre qu’offre chaque heure du
jour. On jouit dans un asile si délicieux du re¬
pos , sans exposer les yeux au grand éclat du
soleil. Les fleurs des spiræa , des lilas, des ge-
Chapitre III. 128
nets des bois dont les bayes répandent avec
profusion l’or mêlé à la verdure , des arbres de
Judée, des ébéniers des Alpes à grande guir¬
lande jonquille , des épines blanches , des ceri¬
siers à grappes , des mérisiers à fleurs doubles ,
des boules de neige, des syringa, des catalpa,
des sorbiers, des rosiers , etc. présenteront suc¬
cessivement , mêlés à tant d’autres arbres et
arbustes de l’automne , leurs bouquets variés de
nuances et de couleurs diflérentes. Leurs bran¬
ches , en s’inclinant vers la terre , joindront
leur odeur à l’odeur des plantes de la prairie ;
on ne respirera sur le soir que baume et parfum.
Ces moyens précédents bien connus de l’ha¬
bile architecte (e) , dévoient lui servir progres¬
sivement, mais des circonstances trop impo¬
santes ont arrêté l’exécution du projet et des
autres embellissements qu’il se proposoit de
donner à ses premières masses dans ce parc.
CHAPITRE IIL
Règles que les Chinois suivent en traçant les
Jardins , et du Point central d’où l’on doit
en apercevoir toutes les beautés.
L A nature est le modèle constant des jardins
des Chinois , et leur but est de l’imiter dans
toutes ses belles irrégularités. D’abord iis exa¬
minent la forme du terrain , s’il est uni ou en
pente, s’il y a des collines et des montagnes,
s’il est étendu ou resserré, sec ou marécageux.
124 Des Jardins Chinois,
s’il abonde en rivières et en sources , ou si la
disette d’eau s’y fait sentir. Ils font une grande
attention à ces diverses circonstances , et ils
clioisissent les dispositions qui conviennent le
mieux à la nature du terrain , qui exigent le
moins de frais , et qui sont les plus propres à
caclier ses défauts et à faire ressortir ses avan¬
tages.
Voici les préceptes que Lieou-Tcheou , au¬
teur Chinois déjà cité , donne pour former des
jardins : il les expose d’une manière très-élo¬
quente dans son texte, ou par son traducteur,
M. Cibot (i).
« L’art de tracer les jardins , consiste à y
rassembler si naïvement la sérénité , la verdure,
l’ombrage , les eaux, les points de vue , les va¬
riétés et la solitude des champs , que l’œil trompé
se méprenne à leur air simple et champêtre;
l’oreille à leur silence ou à ce qui le trouble ,
et tous les sens à l’impression de jouissance et
de paix, qui en rend le séjour si doux. Ainsi,
la variété qui est la beauté dominante et éternelle
de la campagne , doit être le premier objet de la
distribution du terrain.
Quand il est assez vaste pour suffire à tous les
modèles sur lesquels la nature range les col¬
lines , élève les monts , sépare les allées , étend
les plaines, assemble les arbres ou les isole, fait
tomber les ruisseaux en cascades , ou les em-
(i)Mém. des Miss, de Pékin , tom. VIII, in-4'’. p-
Chapitre IÏI. laS
barrasse dans mille détours , déploie les nappes
d’eau ou les ombrage de fleurs aquatiques ,
émaillé de fleurs des tapis de verdure, ou les
entrecoupe de canaux, suspend des rochers
en précipices , ou les laisse à fleur de terre ,
creuse des cavernes obscures , ou forme des
berceaux de feuillages ; variez alors vos plans
comme elle , et que le faux éclat d’un premier
coup-d’œil , ne vous fasse pas tomber dans les
contraintes et les assujétissements d’une symé¬
trie aussi fatigante que monotone. ‘
Si votre terrain resserré dans des limites plus
étroites , ne vous permet pas d’y faire entrer
tant de choses , faites votre choix, et assortis-
sez ce que vous aurez adopté si naturellement
que son ensemble porte l’empreinte de la sim¬
plicité , de la négligence et du caprice , qui rend
la vue des campagnes si riante et si gracieuse.
En quoi le génie peut-11 se signaler et lutter
de près ave.c la nature , ou meme la surpasser ,
c’est en plaçant tellement ses collines, ses bois
et ses eaux, que leur disposition en relève la
beauté , eiS augmente l’effet , et en varie les
points de vue en mille manières ? Rien ne peut
être grand dans un petit espace , mais rien ne
doit être resserré ni contraint ; et dans' les plus
vastes emplacements, riiarmonie seule des pro¬
portions, peut produire ce beau vrai, touchant,
invariable , qui plaît à tous les yeux, sans jamais
les rassasier.
CiiAquE climat a néanmoins ses convenances
et ses besoins^; et si on n’y avoit pas égard dans
126 Des Jardins Chinois,
le choix d’un plan , un jardin de plaisance sor-
tiroit de sa destination. Ici la sécheresse conti¬
nuelle des étés, demande qu’on y multiplie sans
fin les bassins, les canaux, les petites îles, et
tout ce qui entretient une paisible et agréable
fraîcheur. Là, pour éviter rimmidité malsaine
des longues pluies , il faut que le terrain soit
plus découvert , plus aéré , plus dégagé , et
tellement disposé que les pentes ne permettent
pas aux eaux de séjourner , et soient cependant
rompues , écartées de manière que leurs cou¬
rants ne causent aucun dommage.
Dans les expositions trop ouvertes aux ar¬
deurs du soleil et de la canicule , il faut beau¬
coup d’ombrage , de longs arbres contre le midi,
et des gorges, des défilés, des coudes adroite¬
ment ménagés pour appeler le zéphir. Dans les
lieux où l’on craint les fougueuses surprises des
orages er des aquilons , les vallées doivent être
plus enfoncées, plus abritées et moins couver¬
tes ; et les collines élevées en biais à la direction
la plus importante des vents.
A quelque choix que vous vous arrêtiez, con¬
tinue le même auteur , souvenez-vous que rien
ne pourra réparer la méprise de vos préférences.
Si le terrain est mal disposé , la parure d’orne¬
ments superflus ne sert qu’à donner plus de
saillie aux disproportions , aux disconvenanees ,
et aux diflbrmités qu’un plan mieux entendu
auroit ou réparées ou effacées , et qu’on a eu la
maladresse d’y ajouter. .
Le plan du reste le mieux imaginé , ne peut
Chapitre III. 1217
donner un beau jardin , qu’autant que la main
qui en dispense les ornements , les place avec
soin , les distribue avec économie, les varie avec
goût , et les unit sans affectation , non pour effa¬
cer les caprices de la belle nature , mais pour
en conserver les grâces et en relever l’agrément «*
Les jardins chinois n’admettent pas tout ce
qui est alignement, symétrie, vis-à-vis, régu¬
larité et exactitude. Les arbres dès-là , ne peu¬
vent pas être plantés en allées continuelles , les
fleurs en parterres , les eaux enfermées dans des
bassins ou canaux toisés, les endroits découverts
assujétis à aucune figure régulière.
On trouve quelquefois, mais bien rarement,
chez les Chinois , les avenues ou les allées spa¬
cieuses des jardins de l’Europe. Le terrain est
distribué en variété de scène : des passages tour-
nans, nommés en France tortilles ^ et ouverts
au milieu des bosquets , vous font arriver aux
différents points de vue ; chacun desquels est
indiqué par un siège, par un édifice, ou par
quelqu’autre objet.
Si l’on est frappé à l’aspect des monticules
et des petites chaînes de collines, dont les jar¬
dins de cette nation sont remplis , il faut savoir
que fidèles imitateurs de la nature, leurs ancê¬
tres ayant toujours choisi les coteaux, les col¬
lines et les montagnes , pour les plantations
d’arbres fruitiers qui s’y plaisoient le plus , ils
ont cru dans les jardins d’agrément, se devoir
procurer , par le secours de l’art , des mêmes
terrains montueux , lorsqu’ils ne les ont pas eu
138 Des Jauoins Chiivois,
lîatufellemêïit, ét donner à leurs arbres un site
do convenance , comme moyen plus assuré de
les faire réussir. Les expositions sont dès-lors
plus variées, plus à choix ; et leur longue expé-
fiéüce les a avertis de réserver pour les fonds ,
lés arbres qui demandent des eaux ou des terres
humides, comme les peupliers , les saules, etc.
Par cette disposition de terrains supérieurs, l’air
environne plus librement les arbres, auxquels
on laisse entre eux plus d’espace que nous ne
leur en donnons.
Mais l’art principal d’un habile Architecte
chinois, est de se ménager dans la. distribution
de son jardin un point central, d’où l’on puisse
apercevoir, d'un coup-d^oéil général, toutes les
différentes parties dont il a décoré Son terrain ,
et qui viennent, malgré leur étendue , s’y réu¬
nir et en étaler l’ordonnance , les richesses et
les variétés , quoique chaque partie parcourue
séparément ait fourni un local agréable , et quoi¬
que chacune encore n’ait pas préparé à en Voir
une autre de tout autre goût , et de dessin dif¬
férent. On conçoit aisément qu’il faut un grand
talent pour déguiser ainsi sa marche , et se dé¬
ployer ensuite avec tant de magnificence^
On sait qüe les Artistes chinois distinguent
trois différentes espèces deScèneS , auxquelles
ils donnent les noms de riantes d’horribles et
d’encbântéeS. Cette dernière dénominalion ré¬
pond â ce qu’on nomme scène de roWan , ou
scène dè féerie, et ils se servent de divers arti¬
fices pour exciter la surprise après l’avoir mé-
hâgéè avec autant d’art que dfintellrgence.
Les
Chapitre III. 129
Les scènes d’horreur présentent des rocs sus¬
pendus , des cavernes obscures , et d’i mpétueuses
cataractes qui se précipitent de tous les côtés du
haut des montagnes. Les arbres sont difï’ormes,
et semblent brisés par la violence des ouragans.
Quelques-uns des édifices'sont en ruines, quel¬
ques autres consumés à demi par le feu.
A ce site succède communément un aspect
plein de grâce; des transitions subites, et la
science des contrastes étant toujours un moyen
sûr pour affecter plus fortement l’âme, on voit
alors avec ravissement des oppositions de for¬
mes, de couleur et d’ombres ; puis on passe de
vues bornées et circonscrites , à des perspec¬
tives étendues; on a devant soi un ensemble de
lacs , de rivières , de plaines , de coteaux et de
bois, et des masses de lumières modérées par
d’autres masses plus sombres.
Le matin , le midi et le soir , ont chacun tour-
à-tour leur éclat et leur jouissance, dans les dif¬
férents pavillons élevés pour profiter de chacune
de ces parties du jour.
Les Jardiniers chinois, attentifs à varier dans
la disposition des bosquets, les formes et les
couleurs des arbres , joignent ceux dont les
branches sont grandes et touffues, avec ceux
qui s’élèvent en pyrartiides : ils y entremêlent
des arbres qui portent successivement des fleurs
dans les belles saisons. Mais le saule pleureur
est un de ceux dont ils bordent par choix les
rivières et les lacs, et ils les plantent de manière
l’rem, Part. I
i3o Des Jardins Chinois,
que ses branches pendent sur l’eau, qui natu¬
rellement les attire.
Enfin , ees Jardiniers décorateurs , selon
qu’ils travaillent plus où moins en grand, con-
sidèfetit un jardin , comme nos peintres habiles
considèrent un tableau : ils groupent leurs
arbres de la mémie manière que ces derniers
groupent leurs figures , les uns et les autres
ayant leurs masses principales et secondaires. »
Il résulte despréceptesci-devantdéveloppés,
que l’art de distribuer les jardins dans le goût
chinois, est extrêmement difficile, et tôut-à-
fait impraticable aux gens de talents bornés.
Quoique les documents soient simples et qu’ils
së présentent naturellement à l’esprit , l’exé¬
cution demande du génie , du jugement , de
l’expériènce , une imagination vive , et ulie
connoissance parfaite de l’esprit humain ; cette
méthode étant moins assujétie à des règles fixes,
que susceptible d’autant de variations qu’il y a
d’arfangementS différents dans les ouvrages de
la nature.
CiiAMiîERS (i) observe que les Chinois ont
moins d’habileté que les Européens dans la pra¬
tique du dessin , mais qu’ils etëêllent dans la
dispnsitioii des jardins ; que le bon goû t qu’on
y remarque est celui qu’oii rechèrche avec tant
de soin ën Angleterre,- sansyattèindre toujours ,
ët qu’il a tâché dans sOli ouvrage de donner des
(1) Ghariibërs , Architecture dès Chinois. Londres,
m-fol.
Chapitre III. i3i
idees plus distinctes, dans l’espérance de pou¬
voir les rendre utiles aux Jardiniers.
Il n’a cependant vu que quelques beaux jar¬
dins de Canton , et ses conversations avec Lep-
(jua , Peintre chinois, ont ajouté à ses connois-
sances ; mais comme chaque Artiste a la langue
de son art, s’il avoit parcouru les superbes jar¬
dins de l’Empereur , quels développements
intéressants ne nous auroit-il pas donnés à l’ap¬
pui des charmantes descriptions du frère Attiret
et de l’essai sur les jardins de plaisance en
Chine, par M. Cibot? Dans ce genre de beautés
et de pièces de comparaisons, on désiré les yeux
d’un peintre, ou ceux d’un architecte décora¬
teur de jardins : M. Cibot, sans être artiste,
mais plein de goût et de sensibilité, est devenu
un grand peintre qui nous a transmis dans ses
descriptions si animées , toutes les richesses et
l’art des jardins chinois (i).
Combien d’idées , de plans et de tableaux
agréables, le célèbre M. Robert, d’après l’exa¬
men dés sites, n’a-t-il pas donné aux proprié¬
taires et aux artistes, qui les ont employés pour
former des jardins modernes , qui admettent
nécessairement les arbres variés par leurs feuil¬
lages et leurs teintes ? Ces arbres conservant
une liberté de pousse et d’extension, leur port
en est plus beau, plus majestueux , selon le
choix qu’on én fait (_/)! Les formes en amphi¬
théâtre qui sont toujours employées dans les
(2) Mém. des Miss, de Pékin , VIII , 3oi et suiv.
I 2
i32 Des Jardins Chinois,
jardins cliinois J demandent alors la préférence,
parce quelles deviennent beaucoup plus agréa¬
bles dans leur élévation successive.
CHAPITRE IV.
Ornements dont ils les décorent.
Après avoir parlé de la forme que les Chinois
donnent à leurs jardins, et des règles particu¬
lières qu’ils suivent dans leur distribution , nous
avons à traiter des ornements dont ils les dé¬
corent , et nous en prenons les instructions
principales dans la source féconde des mé¬
moires de M. Cibot (i).
« Les grands ornements, dit-il, sont 1°. Pour
les eaux , des rives et des bords en sable , en
cailloux, en grosses pierres, en coquillages ar¬
rangés sans art, ou en terre et en gazon ; des
tapis de nénuphar et d’une belle plante appelée
ki-léou ; dés joncs sauvages ou des roseaux ; de
fietltes îles en prairies ou autre verdure ; des
evées , des écluses et des ponts rustiques de
toutes les formes. 2°. Pour les vallons, des
champs enfoncés, des terres arides, des sables,
des fossés, de petites haies, des grottes, des
antres, des cabinets j lesuns couverts de chaume
ou de feuilles de palmier ou de roseaux ; les
autres ont leur toiture en grandes pierres ou
en tùiles , tous d’une forme différente , gaie et
(1) Mém. des Miss, de Pékin , VIII.
Chapitre IV. i33
champêtre. 3°. Pour les petites montagnes, des
précipices , des gorges , des terrasses , des bel-
veders, des rampes et des gradins d’un agreste
naïf, mais propre et gracieux : partout des amas
de rochers , des pétrifications , des rocailles et
des pierres fossiles de tant de formes, et de
tant de couleurs qui sont semées çà et là , comme
par la main du hasard. D’autres ornements plus
simples, mais d’un grand attrait s’y joignent
encore. Par exemple, les pivoines en fleurs sur
les bords des sentiers , parmi les rochers et dans
les endroits solitaires fixent l’attention. Les Chi¬
nois éclairés dans leur choix, ne manquent pas
de rassembler les arbrisseaux et les plantes qui
aiment les rives , ou le milieu, la surface ou le
fond des eaux ; la lentille d’eau y a sa place,
comme les nénuphars , le glaïeul , l’iris , le
roseau , le cresson , le fenouil et la mousse la
plus commune. La variété et l’utilité se trouvent
réunies ».
Tel est l’ensemble général de leur décora¬
tion ; mais pouvant donner un détail plus cir¬
constancié, nous commençons par leurs rochers.
Les Chinois, au rapport de Chambers (i),
surpassent toutes les autres nations dans la com¬
position des rocs artificiels , qu’ils destinent
pour leurs jardins. Ils font aussi des paysages
entiers, des vases, des fleurs, des animaux,
dont le prix n’excède guère les frais de la
main-d’œuvre..
3
(i) Chambers, Architecture, etc. fol. i5.
i34 Des Jardins Chinois,
Ces ouvrages forment chez eux une profes¬
sion distincte. On trouve à Canton, et vraisem¬
blablement dans la plupart des villes de la Chine,
un grand nombre d’artisans employés à ce mé¬
tier. La pierre dont ils se servent, vient des
côtes méridionales de l’Empire : elle est bleuâtre
et usée en formes irrégulières par le choc des
eaux. On pousse la délicatesse fort loin dans le
choix de cette pierre : tel morceau de la grosseur
du poing, lorsque la figure est belle et la couleur
vive , est de la valeur de plusieurs taels. Ces
morceaux choisis , s’emploient alors dans les
paysages, ou dans les grottes d’appartements ^
les plus grossiers servent aux jardins; et joints
par le moyen d’un ciment bleuâtre, ils forment
des rocs d’une grandeur considérable. L’Archi¬
tecte anglois dit qu’il en a vu d’extrêmement
beaux, et qui montroient dans l’artiste une élé¬
gance de goût peu commune. Quand ces rocs
sont grands, on y creuse des cavernes, on y
pratique des grottes, avec des ouvertures au
travers desquelles on découvre des lointains.
On y voit en divers endroits des arbres , des
arbrisseaux, des ronces et des mousses : sur
leurs sommets sont placés de petits temples et
d’autres bâtiments, où l’on monte par des degrés
raboteux et irréguliers pratiqués dans le roc.
Dans la description que le frère Attiret (i),
missionnaire jésuite et peintre de l’Empereur
Kien-Long , a donné du parc d'Yuén-ming-
Yuen , ou Jardin de délices , il remarque que
(i) Lett. Edif. Rec. XXVII , p. 7.
CllAPITKE IV. l35
parmi les choses les plus agréables el les plus
li appautes de cette demeure enchantée , on voit
s’élever à une toise ou environ , au-dessus de
la surface d’une pièce d’eau immense, qu’il
nomme une mer , un rocher composé d’une ma¬
nière raboteuse et sauvage , sur lequel est bâti
un petit palais , où cependant l’on compte plus
de cent chambres o.u salons ; que ce palais a
quatre faces, et qn’il est d’une beauté et d’un
goût que Tonne sa urpit, exprimer, mais qu’iha
encore un bien plus grand avantage, c’est que
l’architecte en a fait son point de centre , d’où
Ton voit l’ensemble de toutes les parties de ce
beau parc.
Ce point d’unité, nous l’avons dit , existe dans
tous les beaux jardins : il n’est point une des
moindres dihieultés à vaincre , et il devient un
des ornements les plus distingués .de leur com¬
position.
Ajoutons à cette déeoration .celle des ponts
d’une slrueture ou riche Oiu simple , qui coupent
les canaux de distance endistance : ajoutons.en-
core un ornement inconnu loi , raais.qui a son
mérite. Le gouvernement Chinois ne veut pas
de statues,, parce que dans .son antiquité il a
proscrit tout ce qui sentoit l’idolâtrie et qui
pouvoit y conduire. Les idoles des Miao excep¬
tées , on n’en trouve pasune seule , ni meme un
médaillon dans les palais de TEmpercur , dans
les places etdausles grands édifices publics, soit
de Pékin , soit de toute autre ville de l’Empire ;
mais pour y suppléer, aiitsi que M. Cibot me
i36 Des Jardins Chinois,
le marquoit dès 1770, les Chinois ont imaginé
des pierres qui plaisent par leur singularité, et
auxquelles le ciseau n’a pas prêté son secours. Ils
en ont une infinité d’espèces.
J’ai dans mon cabinet , un Recueil de dessins
de ces pierres de toutes sortes de couleurs , la
plupart d’une seule pièce , d’autres amoncelées
par étage, disposées en pyramides et en aiguilles :
plusieurs sont irrégulièrement percées à jour ,
d’où sortent des eaux, et qui s’élèvent quelque¬
fois à la hauteur de 12 à i5 pieds. Les plus pe¬
tites ont au moins 4 à 5 pieds ; et quand elles sont
près des maisons, on les décore d’une base ou
d’un piédestal en bois de couleur.
Nous préférons avec raison nos statues de
marbre , qui s’animent sous le ciseau de nos ha¬
biles artistes, mais chaque gouvernement a ses
principes , et chaque nation ses goûts parti¬
culiers.
Dans le parc de la maison de plaisance de
l’Empereur , on a placé sur des piédestaux de
marbre, des urnes pour brûler des parfums, et
des figures en bronze ou en cuivre ; mais ces
figures sont celles d’animaux symboliques , au¬
trement elles en serolent exclues (1).
Les Chinois ont aussi eu le talent d’employer
à l’embellissement de leurs jardins, la chute des
eaux naturelles ; ils ont su profiter , comme on
l’a vu , des sources situées sur des terrains élevés
(1) Lett. Edif. Rec. XXVII, p. 7 et suiv.
Chapitre IV. iSy
pour les faire retomber en torrents , en nappes ,
en cascades , sur les terrains inférieurs , entre¬
tenir la fraîcheur dans leurs bosquets , charmer
les yeux et procurer ce doux murmure cjui laisse
aux sens leur calme, et amène le recueillement
des pensées suivies du sommeil. Ce n’est que
sous l’Empereur régnant , que le P. Benoist ,
missionnaire jésuite, résidant à la cour de, ce
prince , a fait connoître en Chine l’art de con¬
duire les eaux par des tuyaux souterrains, et de
procurer , par l’effet du sypbon renversé , dans
les parties basses des jardins de l’Empereur , le
spectacle nouveau pour l’Asie , des jets d’eau de
toutes formes , et des gerbes à l’imitation des
eaux de Versailles.
Les différents canaux qui coupent les jardins,
viennent embellir la décoration générale : tantôt
ils serpentent entre des montagnes factices j dans
quelques endroits ils passent par-dessus des ro¬
ches etretombcnt en cascades; quelquefois s’ac¬
cumulant dans les vallons , ils ^ forment des
Îiièces d’eau si considérables , qu elles prennent
e nom de lac ou de mer , selon leurs grandeurs
relatives.
Les bords irréguliers de ces canaux et de ces
pièces d’eau , sont revêtus de parapets qui dif¬
fèrent absolument des nôtres , dont les pierres
travaillées avec art font disparoître le naturel :
celles qui entrent dans la construction de ces
parapets , sembletit brutes et sont solidement
posées sur pilotis. Si l’ouvrier emploiebeaucoup
de temps à les travailler , ce n’est que pour eu
i38 Des J ARDiNS Chinois,
augmenter les irrégularités et leur donner une
forme plus rustique.
Sur les bords de ces canaux , les pierres dans
différents endroits sont tellement arrangées ,
quelles forment des escaliers très- commodes
qui conduisent aux barques disposées pour la
promenade. Sur les montagnes on a poli ces
pierres : telles s’y élèvent en rochers à perte de
vue; et quelquefois , quoique très-solidement
assises , la hardiesfo de leurs saillies paroît me¬
nacer de tomber et d’écraser ceux qui en appro¬
chent. D’autres forment des grottes qui serpen¬
tant dessous les montagnes, conduisent à des
palais délicieux ; dans les entre - deux des ro¬
chers, tant sur le bord des eaux que sur les mon¬
tagnes, on a ménagé des cavités qui semblent
naturelles : de ces cavités sortent ici de grands
arbres , et plus loin des arbrisseaux , couverts
selon la saison de différentes fleurs : souvent on
renouvelle les plantes pour qu’il y en ait tou¬
jours de fleuries. On trouve même des parties
de terrains destinées à produire du blé , du riz
et d’autres espèces de grains.
C’est également par une suite de l’amour
des Chinois pour les choses utiles, qu’au lieu
de nos charmilles et de nos tilleuls , ils plantent
toutes sortes d’arbres fruitiers qu’ils ont l’art
de rassemHer en bouquets ou en groupes.
I L est difficile , comme me le marquoit
M. Cibot dans sa lettre de 177.0, déjà citée,
de rien voir de plus beau que la colline des
pêchers du jardin de l’Empereur, soit lorsque
Chapitre IV. iSç
ces arbrisseaux qui s’élèvent à la hauteur de
4 ou 5 pieds sont en fleurs, soit lorsqu’ils sont
chargés de fruits (i) : ils y produisent dans
les premiers jours du Printemps un spectacle
délicieux.
Plus les autres arbres sont dépouillés ^ ou
d’un vert pâle et foible , plus l’œil est charmé
de contempler les pêchers qui s’élèvent , comme
de grands bouquets de fleurs sur les collines et
les rochers, ainsi que le long des sentiers et
sur le bord des bassins et des canaux. Rien
de ce que l’on voit en Europe , ne prépare à
l’impression que fait cette multitude de pêchers
en fleurs , qui embellissent à tous leurs points
de vue le paysage charmant du parc de ce Prince.
Les abricotiers, les cerisiers sauvages et quel¬
ques autres arbrisseaux et arbres à bouquets dont
ils sont entremêlés, achèvent cette décorittion
ravissante.
(i) Ces pêchers sont sans doute des demi-tiges, ceux
à haute tige et en plein vent prennent chez nous plus
d’élévation.
■iLo Des Jardins Chinoi
CHAPITRE V.
Précis historique des anciens Jardins
des Empereurs , et détail sur ceux de
la Dynastie régnante , mais principa¬
lement sur Yuen-viing-yuen , appelé
par les Européens le Versailles de la
Chine.
Article I. Précis historique des Jardins
des Empereurs J et détails sur ceux d^Yuen-
ming-yuen.
L’essai sur la théorie des jardins, qui est
imprimé dans les mémoires des Missionnaires
francois de Pékin , nous fournit les renseigne¬
ments curieux qu’on va lire -, ils ne dispenseront
Sas de recourir à l’ouvrage même dont nous ne
onnons qu’un extrait. M. Gihot à qui l’on doit
ces recherches , les présente modestement sous
le titre ÿ Essai ^ mais il contient l’histoire des
anciens et étonnants jardins des Empereurs des
principales Dynasties jusqu’à celle actuellement
régnante inclusivement (§•').
<( Les jardins des Empereurs, dit-il, ne furent
d’abord que les terres voisines de leur demeure
qu’on leur cultivoit, par corvées, pour qu’ils
pussent plus librement se livrer aux soins du
gouvernement. On se borna à donner alors à
cette culture plus de propreté et d’attention,
pour témoigner son alfection au père de la
Chapitre V. i4i
patrie : on y portolt ce qu’on trouvoit de plus
curieux en plantes , en arbres et en graiiïs ; on
y ajouta ensuite les canaux et les bassins gui en
l'acilitoient l’arrosement. La maison de l’Em¬
pereur et le nombre de ses officiers s’étant aug¬
mentés peu-à-peu , le peuple fut chargé de leur
entretien, et on ne mit plus dans ses terres que
des fruits et des légumes. Mais le séjour de
l’Empereur étant devenu une ville , et cette
ville ayant été placée dans l’endroit dont l’abord
étoit plus facile et plus commode, et le séjour
plus sain, on lui porta des fruits et des légumes
des cantons où ils réussissoient le mieux. La
difficulté d’ailleurs d’avoir dans une ville, un
terrain aussi vaste que celui de ses premières
terres , l’ayant obligé de se contenter d’un
moindre espace , oii chercha aie dédommager
du sacrifice qu’il faisoit au pvtblic, en embel¬
lissant ses jardins et en y mettant tout ce qui
pouvoit les agrandir , en variant ses points de
vue. Les Empereurs se laissant peu-à-pëu des
soins, des travaux et des sollicitudes du Gou¬
vernement, ils s’en déchargèrent sur leurs mi¬
nistres, et occupèrent leur oisiveté en cherchant
des plaisirs et à les varier. Le luxe fut leur
ressource : comme ils vouloient se cacher au
public, ils se bornèrent à embellir leurs appar¬
tements, à se prociirer des meubles rares ou
précieux par le travail , et à orner tous les en¬
droits qui |étoient plus près d’eux. Un désir
satisfait en allumoit cent autres : leur demeure
devint un palais magnifique et immense ; il
falloit que leurs jardins y pussent corres-
i42 Des Jardins Chinois,
pondre j on les agrandit et on les orna gfa-»
duellement.
«Les plus grands jardins, continue M. Cibot,
fjTi’on connoisse en Occident , ne sont que des
parterres auprès de celui de FEmpereur Tsin-
chi-Hûang J Fincendiaire des livres. Il étolt
situé proche de son palais d’Hien-Yâng, dans
la province de Cben-Si, et enlbrassoit doo lis ,
3o de nos lieues. Ce Prince usurpateur et con¬
quérant, âgé de 39 ans, mourut Tannée 210,
avant Tère chrétienne.
Le jardin de l’Empereur Han-Outi , conqué¬
rant dans le siècle suivant , comme Tsm-
Hoans , tenoit à la ville de Sin-ngan-Fou ,
capitale de la province de Chen-si, et occnpoit
cinquante de nos lieues. Il étoit tellement semé
de palais , de maisons , de tours , de cabinets
et de grottes , que chaque vallée y offroit des
scènes et des décorations , dont la magnificence
épuisoit l’admiration. 'Trente mille esclaves
éloient chargés de cnltiver cette Immense en¬
ceinte , et toutFEmpire devoit y envoyer pour
chaque saison , ce qu’il y avoit de plus rare dans
les provinces, en fleurs et en plantes, en arbres
et en arbrisseaux. Ce Prince, envahissant le
territoire presque d’une province , mourut âgé
de 54 ans, sans laisser des regrets à ses peuples.
Ses successeurs jusqu’au VIL siècle, renon¬
cèrent à la vérité, à l’orgueil de convertir des
contrées entières en jardins, mais mus être
immenses, ils furent encore de 18 à 20 lieues de
circuit.
Chapitre V. i\5'
Cependant encore sous Yang-ti , second
Empereur de la Dynastie des Soui ^ vers l’an
606 de notre ère, ce Prince , flétri par les histo¬
riens du nom de Sardanapale de la Chine, ayant
transporté sa résidence de Tchang-ngan à Lo-
Yang , nommé présentement Honan-Fou , dis¬
tant de 70 lieues de la première ville , fit donner
à ses jardins .200 lis , ou 2o de nos lieues. Pour
avoir une foible idée de son luxe, de ses magni¬
ficences et de ses recherches en tout genre , on
dira qu’il faisoit suppléer aüx feuilles et aux
fleurs qui tomboient des arbres , par d’autres en
soie, et que pour tromper tous les Sens, on y
ajoutoit des parfums- La mort violente de ce
prince , crapuleux et prodigue dans ses goûts
ainsi que dans ses plaisirs , mit fin en l’an 609 ,
aux dépenses et à tous les monuments de luxe
qu’il avoit élevés.
Sous la Dynastie dés Tattgj sôüs celle des Song
etdes Yuen, c’est-à-dire depuis le VID. sièclè
jusqu’au XIV®. , ce fut par le choix des orne¬
ments , le bon goût de la distribution , la beauté
des fleurs , la rareté des arbres , le Spectacle des
eaux et toutes les recherchés d’ün luxe délicat ,
que l’on vouluteffacêr le Souvenir des trop vastes
jardins précédemment formés , au détriment de
la nation ».
Dès Fannée iJ'jB , M. Cibot m’avoit envoyé
son manuscrit de VJSssai sur la Théorie des
Jardins en Chine , pour le faire passer à l’Aca¬
démie de Saint-Pétersbourg, dont il é toit
l44 Des Jardins Chinois,
membre : il me doimoit la liberté d’en prendre
copie. J’en ai fait dans le temps quelques ex¬
traits J et en les comparant avec ce même ou¬
vrage , imprimé depuis dans les Mémoires des
Missionnaires François de Pékin, j’ai remar¬
qué que le morceau suivant, très-énergique¬
ment écrit , selon la touche de l’auteur , ne s’y
trouvoit pas. Je le place ici.
« Un Empereur , dont le nom doit être ou¬
blié , demandoit trois siècles pour finir ses jar¬
dins. Le patriotisme , la philosophie , la satyre
même , eurent beau élever la voix pour rompre
le charme d’une illusion , qui relâciioit tous les
liens de la société par la haine, l’indignation et
l’horreur qu’elle inspirolt contre un abus si in¬
sultant des richesses et du pouvoir. Les Censeurs
de l’Empire ne s’oublièrent pas , mais ils ne fu¬
rent pas écoutés , lorsqu’ils opposèrent la ma¬
gnificence des scènes et des tentes des fleuristes ,
aux cabanes et aux huttes des colons ; les grains
choisis dont on nourrissoit des poissons et des
oiseaux avec le millet et le maïs du peuple des
campagnes ; les innombrables sommes que coû-
toient quelques arpents de terre, avec celles mo¬
diques d’une plaine immense couverte de mois¬
sons ; les dépenses qu’occasionnoient des fleurs
Îrécoces et des fruits prématurés , dépourvus de
îur saveur , avec ce que donnoit l’Etat aux ci¬
toyens qui exposoient leur vie pour sa défense ;
le nombre des veuves et des pauvres dont on
auroit assuré la subsistance , en portant dans les
champs les engrais choisis des parterres avec
Chapitre Y. i45
les plaisirs oiseux que venoit y chercher un ama¬
teur pécunieux , qui usoit une infinité de vies
à bercer les ennuis de la sienne.
Les Tartares Mongoux s’étoient déjà emparés
de la moitié de la Chine , et une nouvelle ma-
tricaire étoit un grand événement dans la capi¬
tale. On se consoloit d’une défaite en dispu¬
tant sur la prééminence d’un théâtre de fleurs :
on craigüoit plus un orage fatal à quelques ar¬
bres , que l’invasion d’une province. Les Tar¬
tares s’avançoient vers la capitale , en faisant
marcher devant eux la dévastation , la servitude
et le carnage , qu’on y étoit encore occupé à
sauver dans les provinces éloignées, les raretés
des jardins qui avoient absorbé l’attention , et
épuisé les trésors avec lesquels on auroit pu re¬
pousser les ennemis. Enfin , car nous ne pré¬
tendons ni n’oserions tout dire , on faisoit entrer
dans les articles de la capitulation , que le soldat
à qui on ahandonnoit les greniers, les trésors
et des villes entières, respecteroit des jardins
et des parterres. Qu’on ne nous demande pas
compte , au reste , de la route par laquelle la
frivolité et la démence du luxe avoient conduit
à de si grands aveuglements , une nation natu¬
rellement sage, équitable et modérée ? Le passé
n’ofï’rira que de foibles leçons encore pour l’ave¬
nir, quand les puissants de la terre n’écouteront
que leurs passions.
Les premières démarches du luxe sont cer¬
tainement des attentats contre la chose publique
et contre le renversement des lois sociales : rien
F rem. Part, K
i46 Des Jardins Chinois,
ne doit étonner dans les excès où il conduit. Les
erreurs dont il fascine les espritg sont tout àJa--
fois si séduisantes et si monstrueuses , que les
Tartaresqui avoient délibéré de raser toutes les
villes et tous les villages de la Clilnè, pour faire
de ce vaste Epipire des pâturages plus abondants
pour leurs çbevaux, perdirent leur bravoure
dans les beaux jardins de la Dynastie des Soiig ,
qu’ils avoient eu l’imprudence de conserver ; et
prepant après leur conquête paisible, les mêmes
goûts que les vaincus , tls portèrent la folie jus¬
qu’à vouloir les surpasser : les temps s’écoulè¬
rent^ et la fainine, la peste et la misère armant
contre ces conquérants le désespoir des peuples ,
gn lès chassa a leur tour, et ils- furent égorgés
comme des irgupeaux de moütbns a.'
QjaEUQüEsPriuceSj àu contraire, occupés uni¬
quement de l’inlérêt de leurs peuples , n’on t pas
adopté ce kixe des jardins , témoin le trait sui¬
vant que nous avons dans une des lettres de notre
Correspondance avec l’Auteur estimable de cet
Essai.
. Cf Un des Empereurs de la Dynastie des Han ,
négligeoit beaucoup les jardins où son prédé¬
cesseur avoit fait èntrer tant' dé magnificence ;
un dç ses Ministres se hasarda de lui en parler :
ils sont trop petits, lui répondit ce bpn Prince j
je veux faire ‘un jardin de toute la Chine : si
mon prédécesseur avoit employé en défriche¬
ments' les sommes immenses qié il a dépensées
à les gdfer , bien des milliers d’hommes qui
manquent de ris, en auraient abondamment.
Chapitre V.
Il étolt réservé à la grande Dynastie Aes Ming^
qui a commencé en i368 (A) , de voir plus sa¬
gement, et avecdes yeux d’une politique éclairée
et bienfaisante, les jardins de plaisance, et d’en
fixer pour toujours la destinée dans l’Empire
Cliinois. Celle des T’j'îug' qui occupe le trône au¬
jourd’hui, en a adopté les principes et les con¬
serve. On verra qu’ils doivent en être satisfaits.
Les Empereurs de la Dynastie passée , dit le
P. Gerbillon (i) , avoient leurs parcs et maisons
de plaisance à une lieue et demie de la capitale ,
du côté du midi. L’endroit qu’ils avoient choisi
étoit bien boisé, bien arrosé et bien aéré, pour
y réunir tous les agréments de la campagne. Les
Princes de la Dynastie présente n’en ont plus
voulu, et ils ont fait choix , à l’ouest de Pékin ,
d’une plaine qui étant au pied des montagnes ,
a un air plus pur et des eaux plus vives.
Cette belle maison de plaisance et les jardins
qui ep. dépendent, connus spns le nom d’ Yuen-
ming-juen , ont été formés dans le cours de
vingt années, par Yong-tching , fils de Cang-hi
et père de l’Empereur régnant , qui depuis les
a beaucoup augmentés et embellis. Elle n’est pas
plus et même moins éloignée de Pékin , que
V ersailles ne l’es t de Paris (2). L’Empereur,Arie7z-
(1) Lett. Edîf. prem. édit, dixième recueil 4i5.
(2) Les Missionnaires ont varié successivement sur
la distance qu’ils donnent de Pékin- à cetté maison de
plaisance; les derniers mémoires la réduisent à trois
lieues : ils ne donnent rien d’arrêté sur le circuit ou
l’enceinte des jardins, qui peut être de deux à trois lieues.
R 2
i48 Des Jardins Chinois,
Long y passe la majeure, partie de l’année. Le
frère Altiret , qui a donné, dans les Lett. édif,
tom. XXIV, nouvelle édition , pag. 879 et suiv.
la description d’]L«en-7?u>ig'-/«e« , ou Jardin
de délices J, et des palais que ce parc renferme ,
les représente comme une demeure enchantée.
L’extrait suivant , très-abrégé pour éviter
des répétitions, portera naturellement à recourir
à cette description curieuse, etilferavoir qu elle
peint le séjour du plus puissant Prince de l’Asie.
« On a, dit-il , élevé dans le vaste terrain de
ce parc des montagnes hautes seulement depuis
20 jusqu’à 5o et 60 pieds , ce qui forme une
infinité dé petits vallons. Des canaux d’une eau,
claire , provenant des hautes montagnes qui do¬
minent l’emplacement des jardins , arrosent le
fond de ces vallons, et après s’être divisés, vont
se rejoindre en plusieurs endroits pour former
des. bassins, des étangs et des mers (i).
« Les montagnes, les collines, leurs pentes
sont couvertes d’arbres à fleurs, si communs à
la Chine. Les canaux n’ont aucun alignement ;
les pierres rustiques qui lés bordent sont posées
avec tant d’art qu’on diroit que c’est l’ouvrage
de la nature. Tantôt le canal s’élargit, tantôt
(1) L’emplacement du paie , selon les plans et des¬
sins que nous avons eu sous les yeux , nous semble être
en grande partie sur le penchant d’une longue colline
aboutissant à une plaine. Ces mêmes plans nous ont
montré, que de la plaine où sont réunies les eaux en
plus grande masse , on monté toujours et très-haut , les
terrasses se succédant les unes aux .autres.
C H A P I T R E V. 1 4-9
il est resserré, ici il serpente : les bords sont
semés de fleurs qui sortent des rocailles , et
chaque saison a les siennes.
)) Outre les canaux, il y a partout des che¬
mins, ou plutôt des sentiers qui sont pavés de
petits cailloux, et qui conduisent d’un vallon
à l’autre, en prenant une roule tortueuse, en
s’approchant des canaux , puis s’éloignant d’eux.
» Arrivé dans un vallon, on aperçoit les
bâtiments. Toute la façade est en colonnes et
en fenêtres ; la charpente dorée, peinte ét ver¬
nissée ; les murailles de briques grises, bien
taillées, bien polies : les toits sont couverts de
tuiles vernissées, rouges, jaunes, bleues,. vio¬
lettes , qui par leur mélange et leur arrange¬
ment, font une agréable variété de comparti¬
ments et de dessins. Ces bâtiments n’ont presque
tous qu’un rez-de-chaussée : ils sont élevés de
terre de 2 , 4 ? 6 ou 8 pieds. On y monte par
des rochers qui semblent être des degrés faits
par la nature, et auxquels la main des hommes
n’a pas travaillé. Rien n’a plus de rapport à ces
palais de fées , qu’on suppose au milieu des
déserts, élevés sur un roc dont l’avenue est
raboteuse et va en serpentant.
» Chaque vallon a sa maison de plaisance,
petite, eu égard à l’étendue de tout l’enclos,
mais assez considérable pour loger le plus grand
de nos Seigneurs avec sa suite. Plusieurs de ces
maisons sont bâties en bois de cèdre , qu’on
amène de 5oo lieues. L’étonnement accroîtra,
quand on dira qu’il y a dans les différents vallons
i5o Des Jardins Chinois,
de cette vaste enceinte plus de aoo de ces palais,
sans compter autant de maisons pour les Eunu¬
ques : car ce sont eux qui ont la garde de chaque
palais, et leur logement est toujours à quelques
toises de distance. Les bâtiments sont séparés
éntr’eux par des canaux et des montagnes
factices.
» Les canaux sont coupés par des ponts de
formes très-variées et tels que nous les avons
décrits : les balustrades de quelques-uns de ces
ponts sont en marbre blanc travaillé avec art ,
et sculpté en bas-relief ; plusieurs vont aussi
en tournant et en serpentant.
)) On a dit que les canaux vont se rendre et
se décharger dans des bassins, des étangs, des
mers. H y a en effet un de ces bassins qui a près
d’une demi-lieue de diamètre en tout sens.
)) Au milieu de cette mer s’élève sur un ro¬
cher un petit palais (et c’est le point de centre
mentionné précédemment, chap. III et IV),
que l’Architecte a choisi pour que l’œil dé¬
couvre toutes les beautés de ce parc, qui dans
le cours de la promenade ne peuvent être vues
que l’une après l’autre. Là le spectacle est en¬
tièrement déployé, et la grande décoration se
découvre ; on a l’aspect de toutes les montagnes
qui s’y terminent, de tous les canaux qui y
aboutissent, pour y porter ou recevoir leurs eaux,
de tous les ponts qui sont vers l’extrémité ou à
Lembouchure des canaux, de tous les pavillons
et arçs de triomphe qui ornent ces ponts, de
tous les bosquets qui séparent ou couvrent les
Chapitre V. t5i
palais : l’effet que cet ensemble présente est
admirable.
)) Les bords de cette grande étendue d’eaù
offrent une variété unique ; savoir : quais de
Sierres de taille, où aboutissent des galeries et
es chemins ; quais de rocaille construits en es¬
pèces de degrés ou belles terrasses, et de chaque
côté un degré pour monter aux bâtiments qu 'elles
supportent ; puis d’âütres terrasses supérieures
avec d’autres corps-de-logis en àriiphithéâtre;
des bois d’arbres à fleurs, plus loin ùü bosquet
d’arbres sauvages qui ne croissent que sur les
montagnes les plus désertes ; enfin des arbres
de haute futaie, asile toujours ombragé. . . .
» On parcourt les plus grandes pièces d eaux
s.ur de magnifiques barques, et telle de ces bar¬
ques est souvent assez spacieuse pour tenir lieu
d’une belle et grande maison ».
Lorsque l’Empereur donne des fêtes, ces
barques sont illuminées de meme que les palais,
les pavillons, les arcs de triomphe, les qùais,
les grottes, etc.
C’est dans ces jardins que le P. Beiïoist,
pour plaire à l’Empereur , a déployé tous ses
talents dans la science hydraulique. Le Prince
avoit fait construire une maison européenne sur
les dessins et sous la direction du frère’ Casti-
glione ; et selon que nous l’apprend M. Amiot,
il voulut en orner de jets d’eau l’intérieur et
les dehors : l’exécution en fut commise au P.
Benoist, qui , dès 174? > deux années après son
i5a Des Jardins Chinois,
arrivée de France à Pékin, se livra tout entier
à ce soin (i). A force de travaux, de peines,
de patience et d’obstacles vaincus, cet habile
et modeste Missionnaire est parvenu à faire
exécuter, depuis 1760, la belle machine du
Val Saint-Pierre, à l’aide de laquelle, comme
grand réservoir , il a fourni les fontaines , les
cascades et les jets d’eau les plus variés et les
§lus agréables, qui embellissent les environs
e cette maison, qu’on appelle le Versailles
de la Chine. Nous aurons occasion de revenir
incessamment à ces jardins.
Quand le frère Attiret, en 1748, envoya en
France la description du parc âlYuen-ming-
juen, ces eaux jaillissantes sous toutes sortes
de formes et beaucoup d’autres embellissements
n’existoient pas (2)'.
La bâtisse de la première maison Européenne
ayant eu un plein succès, l’Empereur désira
line seconde maison , et on lui fit , pour varier
Siés jardins , un pavillon à l’Italienne. On l’orna
de très-belles eaux : il y a des pièces d’un fort
bon goût ; et la grande soutiendroit le parallèle
de celles de Versailles et de Saint-Cloud. Lors¬
que l’Empereur est sur son trône, il voit sur les
deux côtés deux grandes pyramides d’eau avec
leurs accompagnements , et devant lui un en¬
semble de jets d’eau distribués avec art et don¬
nant un jeu qui représente l’espèce de guerre
(1) Lett. Edif. tom. XXIII, 36i. — Ibid.XXIV , 420.
(a) — /iid.
Chapitre V. t53
que sont sensés se faire les poissons, les oiseaux
et les animaux de toute espèce qui sont dans le
bassin , sur les bords et au haut des rochers ,
placés ce semble par hasard et formant un hémi¬
cycle d’autant plus agréable qu’il est plus rusti¬
que et plus sauvage.
Les Chinois ont personnifié les 12 heures du
jour par 12 animaux : en conséquence de cette
admission , le P. Benoist imagina d’en faire une
horloge d’eau continuelle , en ce sens que chaque
figure vomit un jet d’eau pendant ses deux heu¬
res^ et il a placé ce buffet hydraulique au bas de
la seconde maison : ce fut un des travaux qui
lui coûta le plus de peines.
M. Amiot (1) donne à entendre qu’il n’est pas
décidé que le goût de l’Europe , pour les jardins,
soit le meilleur , et encore moins qu’il doive
être exclusif. Il ajoute, pour appuyer sa réflexion,
que les jardins de l’Empereur sont dessinés sur
un autre plan que ceux de Versailles, ornés d’une
manière différente , distribués suivant des vues
filus simples et plus naturelles, mais qu’on ne
es a jamais assez vus, parce que l’on n’y voit que
la nature aidée , corrigée , embellie , si on le
peut dire ainsi , et parée de sa simplicité.
On avouera qu’une pareille simplicité a dû
occasionner des dépenses immenses, et qu’elle
ne peut être employée quepar de grands Princes.
L’amour qu’on a ici pour la nouveauté, joint
(1) Mém. des Miss, de Pékin, X, 36i.
j54 JDes Jardins Chinois,
à l'abandon que Ton fait de tout ce qui a para
beau et majestueux dans le siècle passé, ainsi
que la perte du goût national, dont on s’éloigne
journellement pour imiter follement l’étranger,
après, lui avoir servi si long-temps de modèle ,
a décide et décidera bien des personnes en fa¬
veur des jardins chinois et anglois. Mais au
moins qu’on pose en principe dans nos mœurs,
si l’on veut encore eii avoir, que tout jardin
public demande pour la conservation de la dé¬
cence et le maintien du bon ordre, une distri¬
bution ouverte , spacieuse et telle que le plus
habile Architecte des jardins , le célèbre le
Nostre , les a tracés et exécutés , en variant
toujours ses plans sur le terrain qu’on lui don-
noii.
Qu’on observe encore que les Princes du
sang, les Ministres d’Etat en Chine n’entrent
point dans les jardins de l’Empereur , et qu’il
n’y a que ceux qui forment sa maison qui aient
cette pernilssion. Quelquefois ce Prlncey Invite,
soit pour la comédie, ou pour quelque autre
spectacle, les Princes du sang, les Rols tribu¬
taires, etc. mais ils y sont conduits à l’endroit
auquel ils sont invités, sans qu^on leur permette
de s’écarter et d’aller voir d’autres parties des
jardins.
Le Traducteur de l’ouvrage intitulé : VArt
de former les jardins modernes., ou l’Art des
jardins anglois, vol. in-^8°. publié en 1771 , a
Inséré dans son discours le chapitre entier de
Cliambers, sur Tartdes Jardins chinois, et il dit
Chapitre V. i55
ensuite : « Qu’il croit que le merveilleux de ces
jardins offre trop d’objets magnifiques, pour que
l’imagination s’y peigne une solitude , et que
tant de richesses étonnent plus quelles ne plai¬
sent , qu’elles excluent toute idée d’un séjour
de paix et de bonheur ».
Cette réflexion peut tomber à faux, si l’on
considère que la grandeur du terrain occupé
par ces jardins, et que les variétés infinies qu’ils
offrent doivent nécessairement attacher les
yeux : si l’on examine encore qu’en rentrant
toujours dans nos idées , et faisant la censure du
goût des Chinois, l’objection du Traducteur
peut bien s’appliquer à nos grands Seigneurs
seulement, ou aux personnes très-opulentes,
qui, vivant comme eux, se fuient continuelle¬
ment et craignent mortellement la solitude et
l’ennui. Mais il en est tout autrement du Sou¬
verain de la Chine , qui n’a point de spectacle ,
et qui ne se montre que dans l’appareil le plus
majestueux du trône; qui a besoin dans ses dé¬
lassements après un travail pénible avec ses Mi¬
nistres , et dans le peu de moments libres qui lui
restent chaque jour, non d’une solitude, mais
d’un |iarc où, tous les genres de beauté se ras¬
semblent, et lui présentent ce que ses richesses
permettent , ou ce que ses goûts particuliers
peuvent lui faire désirer (/).
A certains temps de l’année , des foires et une
multitude de boutiques ouvertes , dont les .mar¬
chands sont des Eunuques du palais , oflreul de
riches étoffes, des porcelaines magnifiques, des
i56 Des Jardins Chinois,
bijoux et des marcliandises des différentes par¬
ties du monde , étalées dans ces jardins. C’est
le spectacle de ce qui se passe dans une grande
ville , et dont , par les ordres du Prince , on
rassemble sous ses yeux et sous ceux de sa cour,
les variétés. Le public n’en jouit pas, mais le
maître d’un si grand Empire , soumis aux lois
qu’il impose , doit avoir ses amusements , d’au¬
tant plus intéressants pour lui, qu’il a le plaisir
de donner à ses femmes , aux grands , admis par
lui à cette fête, une grande partie des objets
rares que les boutiques contiennent.
La relation récente de l’Ambassade Hollan-
doise ( 1 ) , nous donne les descriptions suivantes,
d’après l’aperçu des jardins ^Yuen-minÿ-Yuen,
te Une montagne , dont le travail semble retracer
dans le lieu le plus éminent du parc , l’entre¬
prise des géants qui voulolent escalader l’olympe ;
du moins les rochers venus de loin et accumulés
les uns sur les autres , en rappellent la fable à
l’esprit. La réunion des bâtiments et des embel¬
lissements pittoresques de cette montagne , et
la montagne elle-même , forme un tableau dont
il est impossible de faire partager l’effet ; sur la
cime de ce mont gigantesquement entassé , et
d’où l’on a la vue de la plus belle campagne jus¬
qu’à Pékin , sont deux pavillons quarrés et ou¬
verts, symétriquement constrnits, dont les toits
§ont couverts et décorés de tuiles jaunes , vertes
et bleues vernissées, formant des compartiments
(i) Relat. de l’Amb. Holl. tom. I, in-4°. 224)
228,260.
Chapitre V. 1S7
aussi agréables qu’imposanis. Un cabinet de
l’Empereur qui a tous ces objets pour perspec¬
tive, lait avec raison ses délices. Combien, con¬
tinue riiistorien , nous nous sommes applaudis
d’avoir eu la vue du superbe canal, formant plu¬
sieurs sinuosités à travers un bois dans un sol
égal ! Ses bords garnis de rochers , employés au
lieu de briques ou de pierres , ont pris , sous la
main de l’homme , une forme qu’ils ne parois-
sent tenir que de la nature. Quel plaisir on doit
goûter dans la belle saison, en naviguant sur
cette eau tranquille dans un yacht léger ( une
barque ) , sous l’ombre propice des arbres , qui
clans ce moment ne font c(u’attrlster la vue ,
( étant dépouillés de leurs fleurs et de leurs
feuilles variées à l’infini ) ! Combien nous nous
sommes applaudis d’avoir eu la liberté de .vpir
cclte partie de la maison de plaisance du Prince,
lacjuelle nous avoit été inconnue jusqu’à ce jour!
et cependant nous n’avons pas aperçu la ving¬
tième partie de tous les bâtiments que renferme
Yuen-ming-Yuen : car l’on m’a assuré que la
circonférence totale de ce séjour enchanté , est
de près de 3oo lis , ou 3o lieues (1). Je cède à
mon impuissance d écrire ; mais ponr conserver,
le souvenir de mon admiration , j’ai cherché à.
(1) M, Cossigny dans son voyage , pag. 335 , en citant
la relation deM. Yan-Braarn, et les 3oo lis, ou:3o lieues
de tour qu’il donné à l’enceinte des jardins dit
que cela est incroyable. Il a raison ; nous avons lu 36 lis , ’
Où 10 lieues , ce qui est encore d’une trop grande éten¬
due, peu conforme aux relations sur lesquelles on peut
compter. . . .
i58 Des Jardins Chinois,
me procurer des plans , ei jusqu’à présent mes
efforts ont eu peu de succès ».
Article IL Des Maisons de plaisance des
Empereurs , et de celles situées à Yuen-
ming-Yuen : éclaircissements sur le même
FürCj et description J^Ouan-clieou-clian.
Les maisons de plaisance de l’Empereur , ses
palais même contribuant autant à embellir ses
jardins , que ceux-ci donnen t de grâces à ses
bâtiments, et les relations parlant des uns et
des autres, sans les séparer, on a tâché dans
cet Essai de présenter d’abord dans l’article pré¬
cédent l’ensemble des jardins , et de donner
ensuite dans les articles II , III et IV , le plus
de détails qu’on a pu réunir sur les bâtiments.
. A quelques lieues de Pékin , selon que l’écri-
voitie P. Gerbillon, en 1706, on voit la maison
de plaisance des anciens Empereurs. Elle est
d’une étendue prodigieuse ; car elle a bien de
tour 10 lieues communes de France , et elle dif¬
fère en tout des maisons royales d’Europe. Il
n’y a ni marbre , ni jets d’eau , ni murailles de
pierres. Quatre petites rivières d’une belle eau
l’arrosent : leurs bords sont plantés d’arbres : on
Lvoit trois édifices fort propres et bien en tendus.
y a plusieurs étangs , des pâturages pour les
cerfs , les chevreuils , les mulets sauvages et
autres bêtes fauves ; des étables pour les trou¬
peaux , des jardins potagers , des gazons , des
vergers, et même quelques pièces ensemencées :
Chapitre V. i5g
çniin mot, tout ce que la vie champêtre ad’agré-
ineut s’y trouve.
Les Dynastlés , en se succédant , ont voulu
d’autres dispositions. Les marbres décoroicnt
d’ancienne date leurs palais et leurs maisons ;
mais depuis le milieu de ce siècle , les jets
d’eau ont contribué à embellir et rafraîchir leurs
jardins. Parmi le grand nombre des maisons de
ce genre , que possède l’Empereur Kien-Long
actuellement régnant , nous parlerons d’abord
de celle ^YuQn-min^^Yuen , qui est la plus
connue en Europe, puis de quelques autres dont
on nous a' envoyé des relations qui ne se trou¬
vent pas dans les ouvrages imprimés.
La Riaison de plaisance à' Yueii-viing-Yuen,
^inYong-Tching ^ère àe Kien-Long , a fait
bâtir dans le voisinage de celle que Kang-hi ,
son père, avoit à Tchang-tchun-Yuen , fut
endommagée par le tremblement de terre du
3o novembre à un tel point qu’elle ne
put être réparée qu’en y employant des sommes
immenses.
Elle est située nord-ouest, et placée au mi¬
lieu d’un bourg qui contient plus d’un million
d’habitants : elle a différents noms, conioie on
le voit 5 nouvelle édition des Lettres édifiantes,
tom. XXIV, Lettre du P. Benoist, p. 879.
La partie de ce bourg , dans laquelle les
Missionnaires françois ont une petite habita¬
tion, pour y loger ceuit d’entrWx qui sont
occupés à travailler dans le palais de l’Empe-
î6o Des Jardins Chinois,
reur , s’appelle du nom du bourg entier, Hai-^
tien. La maison de plaisance du Prince, com¬
posée d’une suite de palais , plus ou moins
grands, plus ou moins magnifiques, et dont
quelques-uns sont des Léon, ou des bâtiments
à plusieurs étages ; d’autres des pavillons dans
le goût françois et dans le genre italien, se
nomme Yuen-ming-Yuen , ou jardin d’une
clarté parfaite. La maison de l’Impératrice,
mère, qui se noramoil Hiao-cheng, tout près
de celle de S. M. s’appelle Tchang-chun-j'uen,
c’est-à-dire , jardin où règne un agréable prin¬
temps. Une autre maison de plaisance, peu
éloignée de celle-ci, se nomme Ouan-cheou-
chan, ou montagne d’une longue yie ; sa des¬
cription sommaire se trouvera dans l’article III.
Une autre à quelque distance de-là , est nom¬
mée Tsing-ming-yuen , jardin d’une brillante
tranquillité.
Au milieu de la maison de plaisance de l’Em¬
pereur, est une montagne appelée Yu-tsiuen-
chan J montagne d’une source précieuse : effec¬
tivement cette source fournit de l’eau à toutes
les maisons précédentes , et encore à un canal
jusqu’à Pékin; mais depuis que Kien-Long à
fait couvrir toute cette montagne de magni¬
fiques édifices , cette source quoiqu’ abondante
encore , est diminuée de moitié.
A l’entrée des jardins est placé le Jou-y-
koan, bâtiment où travaillent les peintres Chi¬
nois et Européens, ainsi que les Horlogers F ran-
çois qui y font des automates ou différentes
machines,
Chapitre V. i5i
machines , et des ouvriers en pierres précieuses
et en ivoire. Outre ce laboratoire intérieur, qui
est visité de temps en temps par l’Empereur , il
y a autour du palais un nombre d’autres labo¬
ratoires de toutes espèces , où beaucoup d’ou¬
vriers sont continuellement occupés à toutes
sortes d’ouvrages pour l’ornement du palais ,
qui comme on l’a dit , eSt d’une étendue im¬
mense , et réunit dans son intérieur ce que les
quatre parties du monde ont de plus recherché
et de plus curieux. L’atelier des ouvriers occu¬
pés à travailler en cartonne doit pas être oublié,
car ils font ces sortes d’ouvrages avec une pro¬
preté qui surprend.
Chaque année l’Empereur , après avoir passé
les trois premiers mois à Pékin, se rend au com¬
mencement du printemps avec toute la cour à
Yuen-ming-Yuen , dont l’air est plus pur que
celui de la capitale. Il y fait sa résidence le reste
de l’année , à l’exception de l’automne qui est
le temps de ses chasses en Tartarie, et de petits
voyages qu’il fait à Pékin , lorsqu’il y est ap-
jielé par quelque cérémonie, mais la cérémonie
finie il retourne à sa maison de plaisance.
Le parc de Géhol ( i ) , qui est le Fontaine¬
bleau, ou la maison de chasse de l’Empereur
dans la Tartarie, contient 36 palais, dont nous
avons les planches ou gravures légèrement colo-
(i) Les descript. des palais de Géhol sont plus amples
dans le Voyage de M. Huttner , pag. a5o , que dans
les autres relations précédentes.
P rem. Part,
L
î62 Des Jardins Chinois,
rées : elles forment un volume mince,
oblongo, que le P. d’fncarville avoit envoyé
de Pékin en 1751 , à M. G. . . mais sans aucune
explication des édifices.
La lettre, suivante de M. Bourgeois, en date
dç Çékin , octobre 1 786 , nous a donné , selon
nos demand:es , des éclaircissements importants
et nécessaires , pour siiivre mieux la description
de la maison par le frère
Àuiret : elle fournit en meme temps des expli¬
cations sur rélpge du P. Benoist et de ses
travaux hydrauliques : on trouvera ( copime
nous l’avons dit), la description et l’éloge entier
dans les Lettres édifiantes.
« Hai-tim^n est un gros bourg, éloigné
d’enyirop deux lieues (k) du palais qui est au
centre dq Ip ville tartare de Pékin. On peut y
aller paj; deux des neuf portes , celle du Sep¬
tentrion et celle de l’Occident : ces deux portes
en sont àrpeu-près à égale distance , c’est-à-
dire à, une liçue et demie. L’Empereur sort or-
dinairenient de Pékin par la porte de l’Occident :
de cette porte Hai-tien et au parc de ce
Prince, qui lui est contigu, il y a un chemin
de pierres'qui seroit superbe, s’il étoit construit
avec solidité, mais il se gâte presque aussitôt
qu’il est réparé , parce que les pierres de taille
dîbnt il est pavé sont mal- posées, et qu’elles ne
tardent pas à. se déranger.
» La. population ^Hai-tien peut monter à
cinquante mille habitants j ce n’est pas un bel
endroit, il n’a de passable que quatre ou cinq
Chapitre V. i63
mes qui couduisent au parc de l’Empereur ,
ou est Yiien-ming-YueJi- Ce parc est d’une
enceinte d’environ deux lieues, sans compter
une autre enceinte fort vaste , nommée Ouan-
cheoii-dian , où alloit quelquefois le père de
l’Empereur régnant , et dont la description
terminera ma lettre.
« C’est dans sa circonférence de deux lieues
(et selon d^autres relations, d'une lieue de tour),
que sont renfermés, non seulement les palais
de Rien-Long et ses maisons de plaisance , mais
encore les trois autres palais dont parle le frère
Attiret, et en particulier celui où logeoit l’Im-
pératrice , mère , avec toute sa cour.
)) Vous verrez donc, M., 1°. qu’il ne s’agit
f)as de trois ou quatre palais : car je vous envoie
es planches , gravées en bois, de cinquante
maisons impériales (i) qui sont toutes situées
dans le même endroit, dont Yuen-ming-^
Yiien n’occupe qu’une partie. Cependant
comme c’est à Yuen-ining-Yuen que l’Empe¬
reur se plaît le plus, et que c’est-là qu’il a fait
bâtir des palais où il demeure quand il n’est
pas à Pékin , on donne à toute l’enceinte le nom
de Yuen-ming-Yuen.
» Nous avons , comme vous le savez , une
maison à Mai-tien pour nos Missionnaires ar¬
tistes, qui sont obligés d’aller tous les jours au
Jou-j-quoan , quand l’Empereur est à Yuen-
Ci) J’ai gardé les 5o planches gravées en bois : elles
sont de fonnat; grand in-V-
L a
i64 Des Jardins Chinois,
ming-Y'uen.Jou-f-quoan, signifie maison d’amu¬
sement : l’endroit où logent nos pères à Haï¬
tien , n’est qu’à un pas de l’extrémité méridio¬
nale du parc : c’est-là précisément qu’on voit le
palais bâti autrefois par Kan-lii, et habité en¬
suite par l’Impératrice mère. Pour se rendre au
Jou-y-cjuoan J les Missionnaires parcourent le
côté oriental du parc pendant une demi-heure :
l’Empereur y va souvent pour se délasser. De-là
aux maisons Européennes, qui sont comme le
Jou-y-quoan , dans le terrain proprement dit
Yuen-ming-Yuen , il y a plus d’un quart-
d’heure de chemin. C’est dans ce quartier seul
que l’on voit des jets d’eau, des gerbes, des
cascades, des nappes, etc. ailleurs il n’y en a
pas.
)) L’Empereur est sur son trône , partout où
il est : chaque maison européenne en a un : ce
trône consiste en une grande estrade ornée et
élevée de quelques degrés. Ci-devant je vous ai
envoyé le revêtement ou la garniture, en étoffe
jonquille et brodée , de ces trônes , fauteuils
ou canapés : elle est composée de cinq mor¬
ceaux , etc.
>) Vous jugerez mieux de ces maisons euro¬
péennes bâties à Yuen-ming-Yuen ^ par les
XX grandes planches gravées qui les représen¬
tent, que je vous envoie. C’est le premier essai
de gravure sur cuivre fait en Chine, sous les
yeux et par les ordres de l’Empereur (Z). Ces
maisons européennes n’ont que des ornements
( prétendus ) européens , pour en montrer le
Chapitre V. i65
costume. Il est incroyable combien le Souverain
est riche eu curiosités et en magnificences en
tout genre , venues de l’Occident.
» Vous me demandez si l’Empereur a des
glaces de Venise et de France; il y a plus. de 3o
années qu’il en avoit déjà un si grand nombre,
que ne sachant où les placer, il en fit couper
une quantité de la première grandeur, pour faire
des carreaux de croisées à ses bâtiments euro¬
péens. Dans la salle qu’il a fait nouvellement
bâtir pour placer les Tapisseries de la manufac¬
ture des Gobelins, que la Cour de France lui
a envoyées en 1767, il y a partout des trumeaux
magnifiques. Observez que cette salle , d’une
dimension de 70 pieds de long , sur une belle
largeur proportionnée, est si remplie de ma¬
chines, qu’à peine trouve-t-on au milieu un petit
chemin pour passer : et telle de ces machines,
a coûté deux ou trois cent mille livres, parce
que le travail en est exquis , et que les pierres
précieuses dont on les a enrichies , sont en grand
nombre.
2”. » Vous souhaitez savoir si les belles eaux
jaillissantes du parc d'Yiieii-mmg-Yuen vont
encore , et si , depuis le décès du P. Benoist ,
nous avons des Missionnaires en état de réparer
les défauts des conduites, etc. Quand on se
destinoit à venir en Chine, on apprenoit en
particulier les arts qui pouvoient en ouvrir la
porte et y être utiles ; en sorte qu’il n’y a guère
de Missionnaire qui avec le secours des livres,
n’ait assez d’avance pour faire ce qu’on peut lui
L ‘6
ï66 Des Jardins Chinois,
demander. Ici, reiativèment aux Chbiii-fa^
ou jets et gerbes d’eau, etc. tout le monde s’en
tireroit, mais c’est maintenant un talent inutile,
du moins pour le moment La machine qui fait
monter les eaux dans le château d’eau ( quoique
formée avec bien des peines par le P. Benoist),
s’est à la vérité dérangée ou usée à la longue.
On n’a pas cherché à la réparer , et les Chinois
qui n’abandonnent que forcément leurs anciens
usages , y sont revenus promptement , connois-
, sant seulement pour tous travaux l’emploi des
bras. C’est dans cette nation un système poli¬
tique , d’employer et de faire vivre des gens dont
la foule prodigieuse embarrasse, et dont l’oisi¬
veté est dangereuse. Par exemple , on sait quand
l’Empereur doit aller se promener dans le quar¬
tier des bâtiments européens ; un ou deux jours
auparavant , on emploie tant de monde à porter
l’eau que le bassin immense du château d’eau
est suffisamment rempli , et les eaux jouent sur
le passage de l’Empereur.
» Si l’on s’aperçoit que les tuyaux se déran¬
gent et qu’il y ait perte d’eau considérable, on
cherche à reconnoître exactement l’endroit fau¬
tif, on rapproche les conduites en les rele¬
vant et en donnant le moins de prise possible à
la perle des eaux; et tout est momentanément
rétabli dans l’ordre : c’est par ces moyens sim¬
ples , mais qui pourroient être d’une plus grande
durée, que les eaux jouent encore magnifique¬
ment aujourd’hui, Sans doute qu’à la longue, il
faudra que les Européens reprennent ces ou-
CllAPITRE V. 167
vrages , mais il y a ici du monde en état de faire
les réparations^ et même de construire de nou¬
velles machines hydrauliques. Les conduites
principales sont de la grosseur du corps d’un
homme : moyennes et grosses elles sont en
cuivre ; ainsi on peut perdre beaucoup d’eau
et en avoir encore de reste.
» PARMilespalais qui sont dansle parc d’ Yueit-
ming-Yuen , il y en a qui ne sont que des lièüx.
de repos, quand le Prince va se promener dans
ses jardins : les autres sont habités par la famille
Impériale. Chac|ue Prince , fils de l’Empereur,
a un quartier déterminé ave'c ses dépendances ,
ses officièrs, ses gens, etc. À l’âge dè 25 à 3o
ans , il obtient ordinairement un Régulât , et
alors il quitte Yuen-ihing-Yuèn pour v'éni’r ’à
Eékin. Çl baque quartier de cette ville est décoré
de grands palais pour des Régulos,et beâueô'up dé
ces édifices ont été élevés sous la Dynastie précé¬
dente. Ces Régules avec tout leur môùdé sont en
état d’arrêter des émeutes , et de faitè éteindre
les incendies : ils volent surtout des premiers au
feu, quand il est dans l’enceinte du palais.
» J’ai encore à vous parler de Ou'an-cheou-
chan ; qui est un des plus jolis endroits de la
Chine ; il est presque contigu à Yuen-ming~
Yuen, n’en étant séparé que par une chaussée j
et il présente une montagne détachée de cettej
chaîne immense d’autres montagnes , qui com¬
mençant à 70 lieues d’ici, sur les bords de notré
mer orientale , va se terminer aux confins dç
l’Europe , pu peu s’en faut.
i6é Des Jardins Chinois,
» Yong-tching a orné cette montagne de
quantité de beaux bâtiments cliinois ; il y en a
de différentes hauteurs ; la cîme est couronnée
d’un palais superbe qui se voit de plusieurs
lieues. Au bas de cette montagne, du côté du midi,
il y a une nappe d’eau de l’étendue de près d'un
quart de lieue ; elle baigne en partie une terrasse
par laquelle finit le pied de la montagne. Au
milieu des eaux il s’élève je ne sais combien de
bâtiments chinois de toutes formes. On tient
sur cette espèce de lac des barques magnifique¬
ment ornées, semblables à de petits vaisseaux;
elles donnent quelquefois le spectacle d’un com¬
bat naval. L’Empereur régnant aime beaucoup
ce site : il avait envie d’en faire sa maison de
plaisance , mais l’étiquette et la coutume , qui
ont tant d’empire sur l’esprit des Chinois, se
sont opposés à son goût et à son désir. Un Em¬
pereur doit lui-même bâtir son palais , et il ne
peut pas demeurer, dans aucun de ceux qu’ont
habité ses prédécesseurs.
«Tels sont, M. les renseignements que
vous m’avez demandés ».
Une lettre plus nouvelle encore de M. Amiot ,
sous la date de 1789 (1), confirme ce que M.
Bourgeois, son collègue vient de dire sur la né¬
gligence de l’entretien des machines hydrauli¬
ques, et sur ses causes.
« Les grands qui sont préposés pour veiller à
l’entretien des jardins et des maisons de plai-
(1) Mém.des Miss, de Pékin, tom. XIV, 627.
CiiApiTRï V. i6g
saûce de l’Empereur , ont trouvé que les ma¬
chines hydi-auliques construites sur le modèle
de celles d’Europe , sous la direction des Euro-
1)éens , étoient d’une dépense trop grande et
lors de la portée ordinaire des Ouvriers cliinois ;
d’autre part les Eunuques , gardiens des lieux
où sont ces machines , craignant qu’on ne les
rende responsables des dérangemÈnts qu’elles
éprouvent, font tout leur possible pour empê¬
cher ces grands de faire travailler à leur répara¬
tion. Il résulte de ce concours quelles sont
aujourd’hui toutes délabrées, celles du moius
qui sont faites pour élever les eaux. Ces eaux
jouent cependant toutes les fois que, dans la
belle saison , l’Empereur choisit la maison eu¬
ropéenne pour terme de sa promenade. La mé¬
thode qu’on emploie alors est simple. . .
» Les Grands et les Eunuques ont à leurs
ordres des hommes toujours prêts à travailler ;
ils les emploient à puiser dans la rivière avec des
sceaux d’osier, et à porter ces eaux dans le grand
réservoir qui fournit aux différents canaux ,
celles nécessaires aux différents jeux ; et comme
ces hommes sont en grand nombre, et que la
rivière n’est qu’à deux pas, il ne faut pas beau¬
coup de temps pour suppléer à la machine ».
Les explications précédentes sont données
par des Missionnaires françois, aux récits des¬
quels on ne croyoit pas plus qu'à ceux de leurs
prédécesseurs.
IMous terminerons cet article par l’assertion
ijo Des Jardins Chinois,
de M. Van-Braam, dont la relation, parvenue
récemment en Europe , vient d’être traduite du
Hollandois en F rançois. Sa nation est flegma¬
tique, elle ne s’entliousiasme pas aisément : on
lui donnera jieut-être plus de confiance.
« Non, dit-il , on ne peut pas faire une pein¬
ture fidèle d’une maison de plaisance chinoise
( Impériale ). Tout y est entremêlé, et semble
prêt à se confondre , mais le triomphe du génie
est de sauver le plus petit désordre , dont un œil
délicat pourroit être blessé. A chaque instant
une combinaison nouvelle offre une nouvelle
variété , d’autant plus agréable et surprenante ,
qu’il a été moins possible de la prévoir , et la
surprise s’entretient sans cesse, parce que cha¬
que moment d’examen produit une scène qui la
renouvelle (i) ».
Articie III.
Cet article III sera forriié d’extraits de lettres
que M. Boui'geois m’a adressées en 1786, et
contiendra la description ,
io.Des vingt grandes planches des palais Eu-
■ ropéens düYuen-ming-Yuen ; 2°. celle de six
peintures de maisons de plaisance du même parc.
U II y a trois ans , Monsieur, que l’Empereur
voulut avoir le plan de ses maisons européennes
bâties à pour les joindre à
ceux des palais Chinois qui avoient été levés
Cl) Trad. del’Ambass. Hollandoise,VoOT.I, in-4°.32i.
Chapitre V- i^i
sur ses ordres. Il appela deux ou trois disciples
du frère Castlglione ; iis travaillèrent, pour ainsi
dire , sous les yeux de ce Prince qui corrigea
souvent leurs plans , puis il les fit graver sur le
cuivre, et c’est le premier Æ'j'vai du talent chinois
pour la gravure en taille douce.
(( Par le moyen des deux Peintres élèves de
Castiglione, je suis venu à bout d’avoir un exem¬
plaire des planches que je vous envoie. C’est un
des deux qui a tracé le plan général, et la situa¬
tion respective de tous les bâtiments européens
à Yuen-ming^Yuen ; l’autre avoit commencé à
mettre en couleur la première planche, mais il
tomba malade et n’acheva pas. J’ai mis son es¬
quisse , toute imparfaite qu’elle est , dans la
caisse «.
Cet envol précieux , avec la lettre ci-dessus,
m’est parvenu à la fin de 1 787 , et certainement
ilétoit parti de Pékin dès 1785. Les XX plan¬
ches gravées sur cuivre , comme collection de
grandes estampes , sont chose rare ici, puis¬
qu’elle présente la première tentative des Chi¬
nois dans ce genre de gravure , et du tirage
qu’ils ont hasardé. Malgré toutes les imperfec-
fcclions que les Artistes françoiset les amateurs
d’estampes pourront y trouver , il est difficile
de s’empêcher d’admirer la facilité de ce peujple
patient et laborieux , à imiter les modèles qu’on
lui met sous les yeux. On a de plus à considérer
que ces vingt estampes nous font connoître des
édifices nombreux et fort singuliers réunis dans
le même lieu, et distant de 4,000 lieuqs de nous.
i-'i Des Jardins Chinois,
Ce nouvel art acquéreroil des perfections , si les
Chinois orgueilleux ne méprisoient pas ce que
les Européens pourroient leur enseigner.
J’ai donné dans le temps un grand soin à la
conservation de ces estampes , tirées sur un pa¬
pier trop foible, quoique passé à l’alun. En dou¬
blant chaque feuille d’une feuille de papier de
France mince , je les ai toutes préservées d’un
déchirement inévitable de la part de celui qui
les toucheroit sans précaution. Il peut exister
en France un second exemplaire de la même col¬
lection , qui étoit entre les mains de M. Berlin
le Ministre ; mais dans ses malheurs , dans la
dispersion de son magnifique cabinet de curio¬
sités chinoises, et lepeu d’ari’angement et d’ordre
qui y étoit, il est possible qu’on n’ait fait aucune
distinction de ce rouleau d’estampes, et qu’il
soit perdu.
Ce détail me rappelle des souvenirs bien
tristes. En 1793 , avant ma détention qui a été
si longue, dégoûté déjà de mes livres et de mes
curiosités de Chine rassemblées à Paris et à Saint
Brice , en raison d’un partage que mon séjour
dans la capitale et à la campagne nécessitolt ; l’es¬
prit en proie à de noirs et sinistres pressen¬
timents, dont les suites se sont cruellement
réalisées , j’ai consenti à céder le Recueil des
estampes , des palais , etc.; mais j’avois leur des¬
cription , faite par un ami connu par son goût
d’érudition , son amour pour les arts , et par
l’ouvrage qu’il a publié en 1784? sur les Tem¬
ples anciens et modernes , avec de savantes
Chapitre V. 178
observations^ vol. grand m-S°. avec fig.,; et je
donne cette description que j’ai conservée, avec
ses observations sur l’architecture desbâtimenls.
Ce n’est plus moi, c’est mon ami qui écrit (i).
1°. Description des XX Estampes.
Ce sont moins des descriptions rigoureuse¬
ment exactes et complètes de ces palais, qu’un
moyen pour les curieux de démêler et de saisir
plus facilement les parties principales de chaque
édifice. Les détails en sont immenses , et on peut
même ajouter que l’architecture , telle qu’elle
est pratiquée en Europe, manque de termes pour
rendre celle que les Missionnaires appellent à la
Chine, Architecture à T Européenne . Quant aux
proportions, il est impossible de les indiquer,
parce qu’aucun de ces palais n’est accompagné
de son plan géométral.
Planche I. Les Jets d’eau.
Cette planche représente un palais flanqué
de deux pavillons isolés , et établi sur une ter¬
rasse qui règne dans toute la longueur de l’édi¬
fice , et qui se termine circulairement aux
extrémités.
Le palais est composé d’un rez-de-chaussée
(1) M. Mai , (le P. Avril , jésuite) mort depuis à.
S. Denis , a justement mérité les regrets de ceux qui
ont connu la douceur de ses moeurs , sa modestie , sa
«gesse de conduite, ses vertus et son érudition.
1)es Jahoins Cm w ois,
et d’mi étage , décorés l’un et l’autre de pilas¬
tres, et portant un comble plutôt chinois qu’eu¬
ropéen par sa forme , ses proportions et ses or-
jiemeûis.
Trois arcades au rez-de-chaussée; trois
fenêtres à l’étage supérieur. L’arcade du milieu
au rez-de-chaussée est pleine, et ressemble à
une niche , dans laquelle est, à ce qu’il paroît,
un trône d’on PEmpereur contemple sans doute
les jets d’eau.
Au palais tiennent de droite et de gauche
deux ailes en arrière-corps, décorées aussi de
pilastres , et portant un entablement qui ne
s’élève qu’à la hauteur de celui qui couronne
le rez-de-chaussée du palais , et dont il paroît
être une continuation : ces ailes portent une
balustrade.
Les pavillons isolés n’ont aucun ordre d'ar¬
chitecture ; ils sont à pans coupés, et forment
dans leur plan un octogone. Les grandes faces
de l’octogone sont percées chacune d'’une fe¬
nêtre, et flanquées de deux massifs en ressaut,
avec panneaux et entablement. Les petites faces
n’ont que des panneaux, et leur entablement
a quelques membres de moins que celui des
massifs qui flanquent les fenêtres. Le comble
est pyramidal,, divisé dans sa hauteur par une
large bande agraffée aux angles des pans cou¬
pés, et terminé en plate-forme qu’entoure uue
balustrade.
Les extrémités de la terrasse générale , sur
Chapitre V. 176
laquelle sont plantés les pavillons isolés , sont
ornées de pilastres en bossages quarrés , et d’ar¬
cades pleines avec archivoltes et impostes. La
voussure ou abside des arcades est en coquille.
On descend du palais dans le jardin par un
perron circulaire à double rampe avec balus¬
trade.
A quelque distance de ce perron , et à l’en¬
trée du jardin est un vaste bassin d’un contour
régulier , et élevé au-dessus du sol. Au milieu,
du bassin s’élève un grand morceau de sculp¬
ture composé de deux vasques supérieurs l’un à
l’autre , et d’un diamètre difïérent. Dans le 2U’e-
niier sont quatre dauphins, dont la gueule, ou¬
verte vers le ciel , lance de l’eau qui retombe
dans le grand bassin. La secondé vasque porte
quatre espèces de candélabres , de la sommité
desquels jaillit aussi de l’eau. Enfin , ce morceau
est couronné par une sorte de champignon , sur¬
monté d’une fleur, dont le centre donne pas¬
sage k la, principale gerbe d’eau. Cette gerbe
retombant sur elle-même, couvre le champi¬
gnon qui lui donne naissanpe , remplit succes¬
sivement les deux vasques inférieurs , et forme
trois cascades avant d’arriver aubassin. Çe bassin
est entouré d’une riche barrière qui. donne pas¬
sage par quatre ouvertures. Des boulingrins gar¬
nis aupourtour d’arbustes, de buissons de fleurs,
de cippes, destinés à porter des vases,, etc. for¬
ment, l’accompagnement du bassin. De droite
et de gauche, spm rochers et des arbres,
176 Des Jardins Chinois,
PlancheII. Bâtiment (Boit l’Empereur voit
les jets d’eau.
Ce bâtiment, comme celui de la première
Planche, est composé d’un gros pavillon à
double ordre de pilastres, et de deux ailes en
arrière-corps d’un seul ordre. Le pavillon a
six fenêtres, trois au rez-de-chaussée, et trois
à l’étage supérieur. Chacune des deux ailes a
deux fenêtres.
Une première terrasse, qui porte tout l’édi¬
fice, a dans son milieu, en face du pavillon,
un perron circulaire à double rampe, qui se
termine à un large palier. Sur ce palier, et dans
une espèce de fer à cheval , produit par le con¬
tour des rampes , est une niche flanquée de deux
colonnes qui soutiennent une arcade, dont l’ab¬
side est en coquille. Dans cette niche est le trône
d’où l’Empereur voit les jets d’eau.
Aux extrémités du palier commence un se¬
cond perron circulaire à double rampe, comme
le premier , qui vient rendre sur une seconde
terrasse. C’est sur celle-ci qu’est établi un vaste
bassin , entouré sur ses bords de vases de fleurs
et de figures de différents animaux, oiseaux et
quadrupèdes , qui lancent des gerbes d’eau par
le bec ou par la gueule. La principale gerbe est
au centre du bassin, et jaillit perpendiculaire¬
ment de la gueule d’un dauphin. Ce bassin a
encore à ses extrémités deux grandes gerbes
perpendiculaires qui partent de deux vases.
Tout
Chapitre V. 177
Tout le long de cette seconde terrasse règne
une balustrade, au-dessous de laquelle est une
pièce d’eau que l’on passe à l’extrémité de la
gauche sur un pont de trois arches.
Sur le sol de cette seconde terrasse sont pla¬
cées à droite et à gauche deux galeries en hé¬
micycle , lesquelles ne s’élèvent que jusqu’au
niveau de la première terrasse. Ces deux galeries
se terminent à deux gros pavillons octogones.
Celui de la gauche communique par une seconde
galerie à une espèce d’arc de triomphe , portant
en amortissement à son sommet un cadran à
l’européenne. Le pavillon de la droite est flan¬
qué de grosses masses de rochers entremêlés
d’arbres.
Planche II. Suite.
Elle représente le même palais esquissé
pour les couleurs , mais il n’y en a qu’une
petite partie sur la gauche dont l’enluminure
soit assez terminée pour qu’on puisse distin¬
guer les objets.
Planche III. Chdteau-d’eau , ou la Machine
du Val-Saint-Pierre.
C’est un corps-de-logis composé d’un rez-
de-chaussée, et d’un étage ; celui-ci percé de
cinq fenêtres, celui-là de quatre fenêtres et
d’une porte. En face du palais est un jardin en
boulingrins, bordés d’arbustes, taillés comme
l’étoient autrefois les ifs dans les jardins de
l’Europe.
P rem. Part,
M.
lyS Des Jardins Chinois,
A ce corps-de-logis dent une aile d’un simple
rez-de-chausséei A droite et à gauché sont en¬
core des rocherà et des arbres.
Planche IV. Porte donnant entrée dans
un Jardin, ou petit Parc.
C’est une arcade flanquée de deux colonnes
avec entablement, surmonté d’ornements lourds
et bizarres. Aux pieds des colonnes sont deux
cippes sur lesquels posent deux lions accroupis ,
tels qu on les voit à la porte de l’arsenal de
Venise.
Le mur d’Ericéinte de Ce jardin est otné de
panneaux séparés par des pilastres. Unê partie
de ce mur porté sur un poUceaU sous lequel
passe une rivière qui, se repliant sur la gauche,
tient passer sous un second ponceau , et dé-là
sous un troisième , en face de la porte d’entréé.
Les deux côtés de celui-ci sont garnis dè bàlus-
tt-adesi Au-delà du mur d’enceinte s’élève un
édifice, dont on n’aperçoit que la partie supé¬
rieure en perspective.
pLANCnË V. Labyrinthe.
Ce labyrinthe , de forme quarrée et placé
dans un bois, est eüvironnè d’un niur qui forme
sa première enceintè. En dedans de ce mur est
une rivière qui sert de seconde enceinte, et
dont le lit est bordé de rochers entremêlés de
Î liantes et dé fleurs. Cette rivière embrasse le
abjrlnlhe par ses quatre côtés. Des ponceaux
Chapitre V. 179
de bois, et de grandes portes dans le goût de
celles de nos jardins, donnent entrée dans le
labyrinthe.
A-peu-près au centre du labyrinthe s’élève
un édifice octogone établi sur un soubassement
circulaire. Les grandes faces ont des arcades,
les petites des fenêtres. Les arcades sont flan¬
quées de colonnes avec un entablement régnant
au pourtour de tout l’édifice. Au-dessus de
l’entablemeùt s’élève une calotte en cul-de-four,
surmontée d’une petite lanterne. Un escalier
circulaire, embrassant le soubassement et orné
d’une balustrade, conduit à l’intérieur du bâti¬
ment, au centre duquel il y a, à ce qu’il paroît,
un trône d’où l’Empereur peut voir le labyrinthe
de tous côtés. A l’entrée du labyrinthe , du côté
de l’orient, est un petit casin d’une construction
simple.
Planche VI.
Le plan et l’ordonnance du corps principal
de ce morceau , annonce plutôt un portique
donnant entrée dans un jardin, ou le terminant,
qu’un bâtiment propre à être habité. Il tient
sur la gauche à une galerie basse ; on aperçoit
sur la droite une pièce d’eau, où un vaisseau à
l’européenne paroît faire naufrage. Les colonnes
de ce portique posent sur des piédestaux , ont
des bases et manquent de chapiteaux. L’en¬
semble est plutôt Chinois qu’Européen.
Planche VII.
Voici encore un morceau qui paroît n’être,
M a
i8o Des Jardins Chinois^
ainsi que le précédent, qu’une entrée ou ùné
extrémité de jardin , parce qu’on n’y voit rien
qui caractérise un bâtiment propre à être ha¬
bité. Au premier coup-d’œil, il annonce plus
qu’aucun autre du recueil, l’exécution d’une
ordonnance d’Architecture grecque ; mais en
examinant ses détails, on ne tarde pas à y décou¬
vrir les bizarreries les plus extravagantes. Qu’on
fasse attention aux chapiteaux des colonnes, aux
différentes parties de l’entablement, à la forme
de l’arcade du milieu , aux ornements des
niches, à la balustrade qui règne le long de
l’entablement, etc. on y découvrira tous les
principes, toutes les licences consignés dans
l’œuvre gravé du Borromini, et consacrés dans
presque tous les édifices construits par lui ou
par ses élèves d’après ses dessins. En face de
ce portique est une rivière, que l’on passe sur
un pont garni de balustrades , et qui coule dans
un lit bordé, à l’ordinaire, de rochers.
Planche VIII.
Petit bâtiment élevé sur une terrasse, percé
de trois fenêtres , et orné aux deux extrémités
de pilastres rustiques. La terrasse décorée d’une
balustrade, fait avant-corps vis-à-vis de la fe¬
nêtre du milieu. Sous cet avant-corps est pratiqué
un souterrain', dans lequel on pénètre par une
porte, accompagnée à droite et à gauche d’une
espèce d’œil de bœuf grillé ; ce qui semble
dénoter que ce souterrain est une salle basse,
où on se retire pour respirer le frais. La terrasse
C n APITRE V. l8l
est appuyée clans toute sa longueur de pilastres
eu bossages.
Du niveau de la terrasse, part à chacjue ex¬
trémité un perron circulaire qui rend dans le
jardin.
Sur le sol du jardin à gauche, est un pa¬
villon octogone , ouvert de quatre côtés par
des arcades, et séparé du bâtiment ci-dessus
par un canal, que l’on traverse sur un pont d’une
construction aussi bizarre c|u’elle est riche.
Planche IX.
Cinq pavillons eu bambou , posés en hémi¬
cycle , et ouverts de tous côtés , d’où l’on voit
les jets d’eau. Ces pavillons sont liés l’un à l’autre
par des galeries aussi en bambou.
Planche X.
Batiment à dix croisées de face , composé
d’un avant-corps au milieu avec attique, et de
deux pavillons aussi en avant-corps aux extré¬
mités. Ces trois parties de la façade sont déco¬
rées de pilastres , et de deux colonnes qui flan¬
quent la porte. Cette porte rend au-dehors , sur
un palier d’où partent à droite et à gauche deux
escaliers , dont les divers contours viennent se
terminer à une cour ou â un jardin.
Des deux côtés de chaque escalier , règne une
suite de jets d’eau qui s’élancent de vases placés
sur les rampes, et suivant leurs contours. Ils
M 3
iSi Des JARiiiNS Chinois,
produisent le même effet que les jets d’eau qui
bordent la cascade de Saint-Cloud , ou ceux du
perron qui, à Versailles, conduit de la fontaine
du dragon à la terrasse. Toutes ces eaux vien¬
nent se rassembler dans un bassin de forme
triangulaire.
Sur deux des côte's du triangle , sont placés
douze animaux de différentes espèces, six de
chaque côté. Ce sont ces animaux qui donnent
au bassin la dénomination horloge d’eau ^
parce qu’à chaque heure du jour , et selon le
nombre des heures, ces animaux lancent par la
gueule des gerbes d’eau qui retombent parabo-
Jiquement au centre du bassin.
Au sommet du triangle tourné vers le palais ,
est un groupe de rochers surmonté d’une vaste
coquille d’où sort encore un jet d’eau ; il en
tombe aussi eu cascades de toutes les parties
du groupe de rochers. Enfin , vis - à - vis de ce
groupe, etàlabase du triangle, est la plus grosse
gerbe d’eau, qui prend naissance dans un grand
vase élevé au-dessus du niveau du bassin.
Ce bassin est accompagné à droite et à gauche,
de deux espèces de pyramides , d’une compo¬
sition si bizarre , qu’il n’est pas possible d’en
donner l’idée et la description. On omet ici bien
des accessoires qu’un œil un peu exercé pourra
saisir , mais que la plume ne sauroit rendre.
Planche XI.
Palais d’un aspect assez imposant, mais dans
Chapitre V. i83 •
les parties et les ornements duquel on ne trouve
pi plus de proportions, ni plus de goût que dans
les autres. On aperçoittlans les jardins des saules
pleureurs.
PLAJSrGHE XII.
Seconde vue du palais de la planche XI- Ce
palais est rempli de jets d’eau , et son perron
rappelle le palais de Çaprarola, près de Viterbe
en Italie.
Planche XIII.
Troisième vue du palais de Ja planche XL
Planche XIV.
Batiment construit pour placer les tapisse¬
ries des Gobelins , que la Cour de France avoit
envoyées à l’Empereur. Cet édifice est d’tui as¬
pect très-agréable ; il est élevé sur up,e t,erra$se
où l’on arrive par un perron circulaire à double
rampe, d’une composition plus simple, et moins
chargée d’ornepients bigarres , que la plupart des
perrons qu’on voit dans les autres planches. Ce
palais qui n’est pas fort élevé , et qui n’a qu’un
rez-de-chaussée, est cotnposé d’un corps priiir-
cipal, flanqué de deux pavillons en ayant-corps.
Le plan du bâtiment, et rordonnançe des fe¬
nêtres de la façade , annoncent une distribntion
noble et commode dans l’intérieur.
Planche XV.
Partie de jardin dans laquelle sont rassern-
M 4
i84 Des Jardins Chinois,
blés des jets d’eau de toutes les formes , mais
surtout deux superbes pyramides d’eau d’une
élévation considérable. L’objet principal est un
grand morceau d’architecture, traité com me dans
toutes les planches précédentes. Un mascaron
placé au haut de la pièce du milieu de cette com¬
position , jette par sa gueule un volume d’eau
dans un bassin en coquille , d’où elle tombe en
cascades dans six autres bassins inférieurs : toutes
ces eaux se rassemblent dans un grand bassin,
au milieu duquel est un cerf en pied , dont le
bois lance de l’eau par chacun de ses andouillers :
de droite et de gauche sont des chiens de chasse
représentés courants, qui lancent de l’eau par
la gueule contre le cerf.
Planche XVI.
Trône d’où l’Empereur voit les choui ou jets
d’eau opposés. Architecture , sculpture , déco¬
ration, etc. dans le goût ordinaire.
Planche XVII. Arc de triomphe.
L’architecture grecque y est plus recon-
noissable que dans aucun^des édifices précédents;
mais on y trouvera encore des licences et des bi¬
zarreries si multipliées, qu’on lui refusera le titre
d’ouvrage , véritablemen t traité selon les propor¬
tions et le bon goût de l’architecture d’ Athènes
ou de Corinthe.
C H APITRE V.
i85
Planche XVIII.
Montagne factice sur laquelle il y a un
Ting-tsé,
Planche XIX.
Autre arc de triomphe , mais traité d’une
manière encore moins sage, moins légère, moins
agréable que celui de la planche XVII.
Planche XX. Perspective.
On peut croire que la dénomination de pers-
pective a été appliquée à cette planche , parce
(ju’elle représente l’extrémité orientale du vaste
terrain sur lequel sont construits les divers édi¬
fices qu’on a vus ci-devant. On aperçoit dans le
lointain de hautes montagnes, vers lesquelles
l’œil est conduit par deux rangées de maisons
qui forment une rue, et interceptent de droite
et de gauche tous les autres objets. Ces maisons
sont séparées du parc par un large courant d’eau.
Il faut remarquer à l’entrée de la rue , les
deux grandes portes placées sur le.premier plan.
Elles sont exactement dans le goût des portes
rustiques , telles qu’on les voit à l’entrée de nos
jardins; c’est du toscan : les maisons ressemblent
assez aux édifices d’une petite ville, ou d’un
gros village d’Europe.
Tout ce morceau pourroit servir de décora¬
tions de théâtre , pour une action bourgeoise
386 Des J AROiNs Chinois,
qui se passeroit dans une ville de province , si¬
tuée sur le bord de la mer ou d’un grand fleuve.
Observations .
Dans les courtes notices qu’on vient de lire ,
il est souvent parlé de colonnes, de pilastres,
d’entablements , d’arcades , etc. et comme il s’y
agit de palais dits à V Européenne , de palais
d’une grande magnificence, de palais construits
pour l’Empereur de la Chine , on est naturelle¬
ment porté à croire que tout y présente la pu¬
reté , la noblesse , la richesse de l’architecture
Grecque , et que ces palais ressemblent, par le
bon goût de leur construction , aux plus beaux
édifices de l’Italie et de la France. C’est-à-peu-
près l’idée qu’en donnent les Missionnaires, et
on l’adopte sans peine , quand on songe que c’est
le célèbre frère Castiglione , Peintre italien ,
jqui a formé les plans et donné les dessins de ces
palais.
Il est pourtant vrai que le plus habile Archi¬
tecte et que l’Amateur le plus éclairé ne pour-
roient pas caractériser le genre d’architecture
employé dans ces palais à l’Européenne ; et que
le seul nom qu’on puisse lui donner , est celui
éUltalo-Gothlco-^Chinois.
C’est de l’Italien , de la fin duXyiI'”®. siècle,
et du commencement du XVIII™*!. tel qu’on
le voit dans Borromini, Guarini, Bibiena, etc.
lourd et tourmenté J bizarre assemblage d lom-
que , de Do.rique , de Toscan ; quelques mcm--
Chapitre V- 187
Lres qui indiquent ces différents ordres, nul
morceau qui les rende en entier, et dans l'exac¬
titude qui convient à chacun d’eux.
C’est du Gothique par le gigantesque, ou le
mesquin des proportions , par le sec et le con¬
tourné des formes.
C’est du Chinois , par la multiplicité et le
dessin des ornements, qui n’ont rien de com¬
mun avec ce qu’on voit en Europe.
Faut-il attribuer une pareille confusion, à
un défaut de goût pour l’Architecte? On est
tenté d’en soupçonner quelque chose, quand on
fait attention que le genre du frère Castiglione,
étoit plus la perspective et les grands effets de
l’optique que l’histoire. Tout dans ses compo¬
sitions , concourt à persuader qu’il avoit plus
étudié les extravagantes hardiesses des Artistes
cités plus haut , que les sages ordonnances de
Palladio , Michel-Angé , Scamozzi , etc. Ses
yeux étoient familiarisés avec les décorations
théâtrales de l’Italie, et il semble en avoir porté
le fracas et le désordre dans la construction des
palais de Kien-long.
Peut-Être aussi pensa-t-il que l’Architec¬
ture grecque, exécutée dans toute la rigueur
des rcgdes, paroîtroit froide et monotone à des
yeux Chinois. Il se livra donc à son imagina¬
tion , un peu dépravée par ses modèles ; et en
prenant d’elle de quoi satisfaire son goût parti¬
culier, il se rapprocha de la manière chinoise
Tti lui étoit imposée.
i88 Des Jardins Chinois,
Quant à la partie hydraulique, on ne peut
trop admirer le grand nombre et la variété des
jets d’eaux qui animent les jardins de ces palais.
On observe, en terminant cette description,
que depuis la situation du premier bâtiment ,
représenté planche I , jusqu’à la perspective
planche XX et dernière, le terrain va toujours
en montant et s’élevant par terrasse.
Le Parc à'Yuen-ming-Yuen, indépendam¬
ment des palais Enropéens qui sont entachés du
goût chinois que l’Empereur a voulu leur don¬
ner ( I ) , malgré les dessins faits par Castiglione,
Missionnaire jésuite italien, contient dans sa
vaste étendue un plus grand nombre de maisons
de plaisance , purement à la manière chinoise.
Le goût national sans mélange s’y montre entiè¬
rement, et en est plus piquant (2).
C’est en conséquence de ma correspondance
et de mes questions, qu’on a eu la bonté de m’en¬
voyer les peintures ( annoncées au commence¬
ment de cet article ) , de six de ces maisons de
plaisance , pour rapprocher davantage de mes
(1) M. Staunton fait l’éloge de Castiglione, il relève
des défauts choquants de perspective, qui n’ont pas
dépendu de lui , dans ses peintures , mais que les ordres
absolus, et le goût national de l’Empereur ont exigés.
Ambass. de JL.Macartney. Tom. III , in-8®, pag. 180
et suiv.
(2) J’ai la gravure en bois , de format grand in-4®.
venue de Pékin , de 26 de ces maisons de plaisance ;
indépendamment de celles au trait en demi-lavis, qui
ornent le parc de Gehol en Tartarie. Ces dernières
sont dans un petit recueil particulier.
Chapitre V. 189
yeux la vérité d’objets si étrangers : elles ont été
faites par les Peintres du palais impérial. Je les
ai mises lors de la réception en portefeuille ,
sans les regarder dans nos temps d’orage ; mais
quelque calme ayant succédé, et mes chagrins
particuliers m’obligeant à un délassement, aune
distraction , j’ai repris à Paris des livres et des
portefeuilles.
Les six tableaux ou peintures d’un coloris
frais et charmant , m’ont présenté un ciel sans
nuage, une terre heureuse, un sol fertile, des
jouissances douces , paisibles et assurées pour
ceux qui habitent ces contrées sous l’empire de
lois immuables. J’ai soupiré et rendu grâce à la
providence, de me permettre sans risques l’émis¬
sion de mes soupirs , et j’ai fait des vœux pour
que l’aurore du bonheur qui se lève sur ma
patrie , ne trompe pas mes espérances (1).
Considérant alors mes six peintures plus
attentivement , et me rappelant le goût et la
plume agréable de M. Morel , auteur de la
Théorie des Jardins , je l’ai prié de suppléer à
mon incapacité absolue , et de me donner la des¬
cription de ces six sujets. Il a bien voulu se prêter
à mon désir , et l’on reconnoîtra facilement son
faire et sa touche dans les descriptions suivantes.
Il falloil joindre au talent d’écrire sur un art,
les yeux , l’expérience , la langue et la pratique
d’un architecte épris de l’amour des jardins , et
aussi capable d’en donner de nouveaux modèles.
(i) Article écrit avant l’an VII.
190 Des Jardins Chinois,
en imitant et secondant la nature. C’est le but
vers lequel l’Artiste si estimable dont je parle ,
ayant le secret de son talent , mais né sans am¬
bition pour s’en procurer le fruit, s’est toujours
dirigé , en ne séparant point dans ses composi¬
tions Tulile de l’agréable.
2°. Description de six Tableaux {ou Tein¬
tures ) Chinois , représentant des Maisons
de plaisance dans les Jardins ( le Tare ) de
{Empereur Kien-long à Yuen-ming-Yuen.
Tableau I.
Ce tableau, où les objets sont représentés à
vue d’oiseau , offre une vaste étendue d’eau qui
embrasse trois îles liées l’une à l’autre par deux
ponts. Toutes ces îles sont bordées de petits ro¬
chers : ici ils sont jetés sans art, et laissent dans
leurs interstices assez de vides pour y planter des
arbres ; là ils sont rangés avec plus d’ordre ; on
en voit cependant parmi eux quelques-uns
brutes , qui s’élèvent au-dessus de leurs voisins.
Ces rochers paroissent avoir pour objet autant
l’agréable que l’utile ; mais s’ils remplissent ce
dernier objet en garantissant le terrain des dé¬
gâts que cause le mouvement des eaux , leur ar-
rangementn’estpas assez conforme auxaccidents
de cette espèce pour remplir l’autre.
Quatre corps de bâtiments, que renferme
une cour quarrée , occupent toute la surface de
la grande île. La face la plus apparente offre une
décoration très-réguHère ; elle est composée d’un
Chapitre V. 151
avant-corps dans le milieu , appuyé de deux pa¬
villons terminés par le pignon d’une galerie, qui
sert de chaque côté à communiquer aux faces eu
retour. Tous ces bâtiments sont élevés sur un
socle continu qui les porte avec grâce, et tous ,
à l’exception d’un seul pavillon, n’ont qu’un rez-
de-chaussée.
L’céil est agréablement affecté de la belle pro¬
portion de Cette façade , le rapport de la hauteur
à rétendùe dé chaque partie, la sur-^élévâtion du
corps du milieu , la tour quarrée qui le fait py-
ranlider , la forme et la proportion dés combles ;
tout cet ensemble , s’il n’a pas la magnificence
et la noblesse de l’architecltire grécque, ni celle
qUe Supposent les édifices d’un puissant Empe¬
reur j cet ensemble, dis-^je, a des mouvements
si doux, l’accord en ést si flatteur, lés peintures
sont si fraîches, les toitures si richement colo^
rées , l’aspect en est si brillant et si gai , qu’il in¬
vite à y faire son habitation.
La grande saillie des égoûts des toits, soutenue
par des colonnes simples à la vérité, mais dont
la forme et les proportions sùflisent à leur des¬
tination, doit enfcore ajouter au charme de l’ha¬
bitation. Ces égoûts saillants défendent les bâti¬
ments del’eflét destructeur des pluies,et de latrop
jurande vivacité des rayons du soleil : ils procu¬
rent autour des bâtiments une galerie couverte,
renfermée par d’ingénieuses barrières à hauteur
d’appui. Cet arrangement aussi agréable qu’utile,
Conviendroit parfaitement à nos maisons de cam¬
pagne } elles auroient sous cette forme un aspect
192 Des Jardins Chinois,
plus champêtre ; elles conserveroient plus long¬
temps leur première fraîcheur ; l’hahitatiou en
seroit plus salubre, sans se soumettre cependant
à remplir nos façades d’ouvertures sans trumeaux
intermédiaires, comme celles que nous présen¬
tent ces hàliments ; car cette manière ne sauroit
convenir à nos climats septentrionaux.
L’aile en retour sur la droite n’est pas d’une
décoration régulière ; elle n’a pas même une con-
tiguité de bâtiments. A la suite de la galerie cou¬
verte, qui sert de communication entre la façade
principale et celle en retour , est un petit pa¬
villon suivi d’un autre, le seul qui soit surmonté
d’un premier étage, étage qui jouit de la même
galerie que le rez-de-chaussée. Un mur de clô¬
ture lie ce dernier pavillon aux corps-de-logis
qui forment la troisième face du plan quarré.
Ces bâtiments, de différentes proportions, sont
séparés par des cours particulières.
Enfin, la quatrième face, dont la perspective
du tableau ne montre que la façade sur la cour,
paroît être régulière. Comme la première, elle
a un avant-corps dans le milieu, flanqué de
deux ailes , mais les proportions et la décoration
sont différentes de celle de la première face. Ce
corps-de-logis annonce plus de profondeur :
l’avant-corps est couvert en terrasse, ainsi que
les deux arrière-corps , ce qui forme la grande
différence dans la composition de cette -façade
avec la première. L’un des deux arrière-corps
est une galerie qui pourtourne une cour quar-
rée, l’autre a sa galerie en dehors pour observer
Chapitre V. 198
la régularité avec son aile correspondante, et
galerie semblable du côté de la cour. Ces deux
galeries renferment , mais sans le toucher , un
bâtiment aussi couvert en terrasse. Toutes ces
terrasses sont ornées de balustrades en bois d’une
proportion et d’un dessin agréables.
Voila quelles sont et la disposition et la dé¬
coration de cette masse de bâtiments : il faudroit
connoître les mœurs , les habitudes nationales
pour raisonner pertinemment de la distribution
intérieure que cet ordre de bâtiments suppose.
Mais il me semble que nous pourrions nous-
mêmes trouver dans cette disposition des dis¬
tributions, adaptées à nos besoins.
Tous ces bâtiments, construits en bois, sont
portés sur un socle en maçonnerie : cette cons¬
truction en bois, par la facilité avec laquelle
les différentes pièces de charpente se lient, est
plus propre à résister aux secousses et aux ébran¬
lements des tremblements de terre qui ne sont
pas rares à la Chine.
L’Architecture chinoise n’ est ni aussi grande
ni aussi imposante que la nôtre , parce que les
matières dont nous nous servons , nous en four¬
nissent le moyen ; mais quel charme , quelle
grâce n’ont-ils pas donné à la leur ! Que l’on
compare les bâtiments qu’ils ont élevés avec
cette njatlère , aux bâtiments où nous l’em¬
ployons , et l’on s'apercevra de tout ce qu’il a
d’ingénieux , et quel parti ils ont su en tirer !
Ils ont aussi perfectionné les formes de leurs
Frein, Fart. N
194 Jardins Chinois,
toitures ; leurs ■couvertures en tuiles de faïence,
peintes des plus vives couleurs, sont légères
et paroissent mettre eKacteraent leurs bâtiments
à l’abri des eaux. Cela se présume de la variété
des formes et du peu de pente des toits : le goût
a profité de cette facilité pour donner aux com¬
bles d’agréables proportions.
Tons les bâtiments cbinois étant dirigés sur
les memes principes, on est entré, à l’égard
de ceux de ce premier tableau , dans quelques
détails, qui épargneront des répétitions quand
on rendra compte des autres.
En suivant les différents objets de ce tableau,
on voit une île plus petite au-delà de la grande :
elle est remplie presqu’entièrement par des bâli-
nrents , mais ils sont moins imposants par leur
masse et leur décoration. Des quatre côtés de la
cour qui est quarrée, il y en a deux occupés
par des bâtiments , les denx antres ont tin mur
pour clôture. 'Derrière les bâtiments du fond ou
découvre encore une seconde cour. 'Probable¬
ment cette masse de bâtimentsdétackés est des¬
tinée aux officiers et .serviteurs du maître et à
sa suite.
'La troisième île se trouve sur le devant du
tclbleau ; elle est la plus petite, et ne paroît
destinée qu’à l’agrément. Elle est terminée par
un tertre ou monticule ; dans le centri@"est uu
kiosq.ue exagone ouvert, dont'le toit est porté sur
six colonnes. Sur le devunt un banc de pierre,
et au bord des eaux parmi les petits rochers qui
Chapitre V. 195
bordent l’île , deux saules de la classe de celui
qu’on appelle oriental , ornent ses rives.
Les deux ponts, qui ?ervei;it de communica¬
tion aux îles entr elles, sont de même forme.
On ne voit pas si les angles qui se remarqueut
entre chaque travée proviennent du plan, ou si
elles expriment des pente? dans les deux travées
intermédiaires entre les trois autres : ce dernier
effet supposeroit le sol de ces îles à différents
niveaux , mais l’égalité de hauteur des pieux fait
rejeter cette dernière supposition.
Quant au site, ce tableau offre piCu d’obser¬
vations. On n’y voit qu’une surface d’eau d’upe
graij^e , étendue, terminée ^ l’horizon p^ir des
nunitagnes qui, par leur éloignement, sn cionr-
fondeut av.ec lui. Ces trois îles sont le prlnei^al
£t presque les seuls accidents ,de cette co:mposi:-
tiou. On remarque deux nrbres dans la grande
cour , dont les pieds sont enveloppés par des
socles, et d’autres jetés sans symétrie dans dif¬
férents points de ces îles. Les eaux environnantes
sont recouvertes de nénuphars en fleurs (1) , que
nous aurions soin de détruire , loin de chercher
à les cultiver,. Nous répugnons à ce genre de
végétation aquatique auqum les Chinois mettent
unprix ; nous préférons des eaux nettes et pures,
et nous les croirions salies par les plus belles
productions de cette espèce.
(i) Le Nénuphar de Chine a des fleurs d’une beauté
ravissa,nte. .Cefui d’Etucpe appwcjhe pas et ne peut
en donner l’idée. Voyez Hist. Nat. Fleurs aquatiques,^
l’ article Nénuphar , et celui Lien-hoa.
N 2
196 Des Jardins Chinois#
Tableau JN». II.
Le principal objet de ce numéro est encore
une île dont on n’aperçoit que les deux extré¬
mités. Elle est chargée d’un grand assemblage de
bâtiments divisés par des cours et liés entr’eux
par des galeries. Les bornes de la planche n’ont
pas permis de faire entrer la totalité de cette
grande collection de bâtiments , mais elles la
laissent présumer. Tous les bâtiments sont ré¬
guliers , eu égard aux différentes cours qu’ils
renferment. A leur étendue et à leur élévation
près, tous sont du même genre, de même struc¬
ture et de même décoration que ceux du n». I.
Un seul , dans le fond , plus en évidence que
les autres, a un toit plus élévé : il est porté sur
des colonnes, et recouvre une terrasse; les au¬
tres n’ont qu’un rez-de-chaussée.
On se dispensera d’entrer dans aucun détail,
mais on ne doit pas se taire sur leur monotonie
et leur ressemblance. On fera observer qu’aucun
de leur toit ne forme croupe sur les pignons
qui se montrent avec leur pointe. Pour faire cir¬
culer les galeries dans la totalité du pourtour de
leurs bâtiments , ils jettent un petit foit d’une
moindre pente , à chaque face de leur pignon ;
et cela avec assez d’art pour ne pas troubler la
décoration , ni altérer les formes agréables de
leur toiture.
Le site général de ce tableau est un grand lac,
terminé par des montagnes cjui reçoivent beau-
Chapitre V. 197
coup d’accent de leurs formes pyramidales. En
fuyant elles désignent difïérents plans qui se dé¬
gradent avec assez de grâce, et vont se réunir à
l’horizon. Les eaux , en s’étendant jusqu’aux
pieds de ces hauteurs , en marquent les diffé¬
rentes saillies , et donnent à la ligne qui les ter¬
minent un grand mouvement , et un effet très-
pittoresque. Entre deux croupes de montagnes,
et dans l’espèce de vallon qu’elles forment, <on
aperçoit un bâtiment à deux toitures : il est à
présumer par sa forme , et la place où il a été
mis , qu’il est destiné à faire jouir d’une vue
étendue.
Les arbres distribués dans les cours et aux
environs des bâtiments , sont jetés sans ordre et
avec négligence. Par l’attention qu’a eu le Pein¬
tre de les diversifier par leurs formes et leurs
feuillages , on en distingue quelques espèces ,
et surtout celle des arbres verts.
Au-devant d’une partie d’eau, sous la forme
de canal irrégulier qui sépare File du continent,
est un pont d’un dessin plus bizarre qu’agréa-
hle, et dont les deux pentes sont si fortes, qu’il
est difficile de croire qu’ elles soient praticables.
11 paroît construit en maçonnerie : à la gauche
en est un autre, mais il est de bois , à deux pen¬
tes comme un toit. Du reste , les petits rochers
qui entourent les eaux ne sont ici ni plus natu¬
rels ni plus variés que dans le premier tableau.
Tableau III.
Ce tableau présente encore des îles chargées
N 3
198 Des Jardins Chinois,
de bâtiments au milieu d’un gralid lae : tous ces
lacs soUt, d’après les felàtions , composés et faits
de mains d’hommes. Les principaux bâtiments,
sont sur Un sol qui semble par un point sé réu¬
nir aux montagnes qui sont au - delà. Cës bâti¬
ments plus somptueux que ceux dés deux ta¬
bleaux précédents, forment trois corps rangés
parallèlement les uns au-dèvant des autres , et
séparés par des cours. A l’exception des trois
pavillons en saillie sUr les eaux, tous les autres
bâtiments ont un premier étage. Celui qui se
présente sur le premier rang, est à deux toi¬
tures ; de chaque côté est un pavillon de moin¬
dre étendue qui se montre par le pignon , et lié
au grand par une galerie tant au rez-de-chaussée
qu’au premier étage. Les deux tâtiments der¬
rière celui-ci, présentent les memes masses, si
ce n’est que les pavillons sur les ailes , offrent
leur face quarrée , ce qui produit une variété
qui n’est pas indifférente.
Le rapport dé chaque partie est très-bien pro-
poriioné au tout, et plaît à l’œil. Aù devant de
tous cës bâtiments , est un quai qui les élève au-
dessus des eaüx. Lé mur de cé quai est iriter-
fonipu dans la direction de sa ligne , par trois
sâilliêS forniaht différents ressauts parallèles à
Èeux dès pavillons qu’ils portent. Cette compo¬
sition ést plüs riche qu’aücunè dé celles des au-
trés tabléatix ; son èffèt est aussi àgréàble que va¬
rié, malgré le parallélisme des trois corps de bâ¬
timents. Il est bon de rèmàrqüér qu’on a eu l’at¬
tention de donner moins d’étendue aü pavillon
ChapitkeV. 199
en saillie du milieu , pour moins obstruer la
vue de la principale habitation : on voit encore
que le sol des quais est pavé en carreaux à huit
pans.
Il est fâcheux que cet ensemble soit gâté par
une sorte d’arc de triomphe, placé au bas du
perron de la première façade. Cet ornement dont
on ne comprend pas le besoin, est composé de
trois petits toits portés sur deux maigres colon¬
nes; il semble n’être là que pour porter une ta¬
ble dans laquelle on aperçoit une inscription ;
on en a placé une semblable entre les deux toits
qui recouvrent le bâtiment du milieu.
Les deux pavillons en saillie sur l’eau , qui
sont aux deux extrémités , sont d’une élégante
composition. Des quatre porches qui occupent
chaque face , celui de derrière se réunit à une
galerie qui forme le quai par ses deux bouts , et
met les pavillons en communication avec le corps
principal. Des barrières à hauteur d’appui ser¬
vent de garde-foux au quai , et circulent autour
de trois pavillons isolés : elles s’ouvrent vis-à-vis.
des perrons qui descendent à l’eau ; les cours
sont embellies par des arbres et des vases.
Tout cet assemblage de bâtiments a un grand
mouvement, tant dans les plans que dans les
élévations. Quoique des constructions en bois ,
telles que celles ci , soient maigres et plus lé¬
gères qu’imposantes ; quoique chaque partie soit
du même genre de décoration , les saillies, les
hauteurs, les renfoncements tiennent lieu de la
variété qui leur manque d’ailleurs. La propreté
200 Des Jardins Chinois,
apparente, la vivacité des couleurs, l’éclat et la
variété de celle des toits , ces barrières de formes
élégantes , ces colonnes multipliées , ces socles
continus qui les portent , enfin ces galeries de
communication qui régnent au rez-de chaussée,
et forment balcon continu au premier étage, tous
ces détails présentent un ensemble qu’on ne sau-
roit voir sans plaisir et sans intérêt , d’autant
mieux qu’il s’associe très-bien au paysage dans
lequel il est placé.
Je ne peux m’empêcber de remarquer que
quand nous avons voulu imiter ce genre d’ar¬
chitecture , nous en avons pris ce qu’il avoit de
bizarre et de mauvais goût , au lieu d’avoir imité
ce qu’il a de censé et d’agréable.
V oici un genre qui tient au génie particulier
de l’architecture du pays, et dont je ne connois,
quoique agréable et même piquant, aucun exem¬
ple chez nous. Près du pavillon en saillie sur la
gauche, est un pont qui mène dans l’île voisine :
ceite île est occupée par une partie d’une longue
galerie , qui après avoir fait deux ou trois re¬
tours , se continue et traverse un bras du canal ,
et va sur le continent opposé faire les mêmes re¬
tours qu’on lui a vu faire dans l’île. Le toit de
cette longue galerie , laquelle doit avoir plus de
cinquante toises de développement , si l’on en
juge par les espacements des colonnes ; le toit ,
dis-je, de cette galerie est porté par ces mêmes
colonnes; les deux extrémités sont appuyées cha¬
cune par un pavillon , et un troisième au milieu
des eaux marque le centre. Ce genre de compo-
Chapitre V. 201
siiioif très - agréable , et d’une jouissance pi¬
quante, rappelle le beau pont de Palladio, si
souvent copié dans les jardins d’Angleterre; mais
ici cette galerie , partie sur la terre , partie sur
l’eau, présente l’idée d’une promenade variée et
à couvert , dont le pont de Palladio n’olFre pas
l’idée, et rend cette composition tout autrement
intéressante.
Je passe sous silence et le pavillon élevé sur
l’eau , et soutenu par des pieux , qu’on voit à la
tête de l’île à gauche , et les deux bâtiments sur
la pointe à droite, et même les deux masses de
bâtiments du même côté ; mais au-delà, leur dis¬
position se fera mieux sentir' à l’aspect que par
leur description. Je ne peux pas cependant ou¬
blier le plus grand des deux ponts qui se font re¬
marquer sur le devant du tableau : sa con struction
bizarre ne peut être justifiée queparla nécessité
de laisser un passage libre à la navigation ; car la
partie sur-élevée eût pu être de meilleur genre
et plus légère.
L’ensemble général du paysage n’est ni sans
variété , ni sans intérêt. Le jeu des montagnes ,
comparé au niveau de la surface plate des eaux,
rend toujours, par l’opposition, cette associa¬
tion très-piquante et d’un grand effet : les grandes
saillies , et les grands renfoncements que cette
surface reçoit de la forme de ces bords, sont très-
variés. Quelques arbres, qui sont en trop petite
quantité , ne laissent pas de bocager la scène ;
mais on ne sauroit n’en pas désirer sur les mon-
302 Des Jardins Chinois,
tagnes qui , trop rapprochées de l'hahitation , ne
laissent voir qu’un aspect sec et repoussant.
O N porteroit sans doute un jugement plus
exact sur le paysage , si le pinceau de l’Artiste
avoit autant de vérité dans les effets qu’il montre
d’exactitude dans les formes. Mais on sait que
l’art delà peinture n’est pas encore parvenu , à
la Chine , au point de perfection où il est arrivé
en Europe, et qu’ayant prévenu tous les peuples
dans l’invention des arts , ils sont restés , par or¬
gueil , en arrière dans leur perfectionnement.
Tableau IV.
Quoique les Kâtiments de ce quatrième tableau
ne présentent ni une décoration , ni un genre
d’architecture nouveaux , cependant leur dispo¬
sition montre l’objet auquel ils sont appliqués
d’une manière plus précise. On distingue l’en¬
trée principale, précédée de deux pavillons, pro¬
bablement destinés aux gardiens de cette entrée.
Un pont jeté sur un canal de clôture, entre deux
murs , sert à le traverser. Ces dispositions sont
communes avec celles que nous mettons en usage.
Ce pont conduit à un bâtiment qui , avec deux
ailes en arrière-corps, compose le premier corps-
de-!ogis. Derrière est une grande cour pavée , au
fond de laquelle on voit le principal corps-de-
Jogis ; il est isolé , mais deux galeries le lient à
deux pavillons en retour. Sur les côtés sont des
bâtiments secondaires renfermés dans leur cour
respective. Deux portes percées dans les murs de
Chapitre V. 2o3
clôture J sont ornées cliaeüne d’un joli portique
en saillie sur le mur , et en rompt l’uniformité.
Toujours même décoration, même construc¬
tion, même toiture, même soubassement, même
corridor et même galerié , sinon qrte celles de
ces bâtiments ^ ci sont sans barrières à hauteur
d appui.
Lé paysage est un peu plus peuplé d’arbres ,
et toüJOurs jetés sans symétrie. Au-delà des
bâtiments on voit d’un côté une composition de
rochers, aüxqüels on a donné plus d’importance
qu’à Ceux qui bordent les eaux, et dont quelques-
uns très- brutes s’élèvent en quilles. De l’autre
côté sont des hauteurs qui ont beaucoup d’aspé¬
rité et de roideur. Une sorte de ravin entre deux
des plus apparentes montagnes ', laisse voir un
escalier rustique pour gravir moins diflicilement
sur ces hauteurs. Ces masses de montagnes ap¬
puient d’une manière avantageuse celle des bâ¬
timents , et servent de repoussoir au lointain ,
qui n’est qu’une grande surface d’eau , terminée
à une assez grande distance par des montagnes
très - hardies par leur hauteur et l’isolement de
leur pointe.
Toutes ces eaux, toutes ces îles, toutes ces
montagnes sont des fruits de l’art et de l’iüdus^
trie. Les Chinois se sont plus à imiter lestàbleaux
de la nature; et c’est d’eux que nous avons pris
depuis peu ce goût si sensé, pour servir de règle
à la composition de nos jardins, et le stihstituèr
à l’insipide et géométrique uniformité tjüi nous
servoit de guide auparavant. Mais le yrài goût
2o4 Des Jardins Chinois,
des arts d’imitation plus perfectionné chez nous,
a fait éviter aux bous Artistes les puérilités, les
détails minutieux et le vice de proportion qu’on
trouve dans les compositions des jardins chinois.
Ils n’ont pas chez eux, comme nous, l’usage heu¬
reux d’embellir la surface du terrain par la ver¬
dure , si fort amie de l’œil , mais on leur doit
remercîments et reconnoissance de nous avoir
donné un exemple que nous aurions pu nous-
mêmes leur donner , si cet art n’avoit pas été re¬
tardé dans ses progrès par la préférence accordée
aux formes régulières qui nous ont séduites si
généralement et si long-temps. Par suite du génie
national de ce peuple (immuable dans sesusages),
il arrivera que les jardins de ce genre se seront
perfectionnés chez nous , tandis qu’ils langui¬
ront dans la médiocrité où ils sont chez eux.
Tableau N®. V.
La disposition de la masse debâtiments qu’offre
ce tableau, quoique singulière et neuve, n est pas
nue de ces productions du hasard ; elle paroît ,
par ses avantages, être le fruit du raisonnement.
Sa position , au milieu des eaux , n’est pas ce qui
la distingue; elle a pour objet d’en faire un lieu
de retraite isolé de toute part. Huit pavillons
composent ce groupe ; on pourroit représenter
leur entrelacement par deux Z qui se croisent à
angle droit dans leur milieu , comme ce carac¬
tère le fait voir. Ces huit pavillons sont de même
proportion et identiquement semblables. De
cette disposition il résulte qu’il y a un point au
Chapitre V. 2o5
centre qui communique partout ; premier avan¬
tage. Le second , c’est que chaque pavillon , tant
les intérieurs que les extérieurs , participent aux
vues du dehors , même sur leurs deux faces. Les
quatre pavillons extérienrs sont séparés des in¬
térieurs par l’eau, et se communiquent, au moyen
de chacun un pont , et les pavillons intérieurs
font pont eux - mêmes pour communiquer aux
extérieurs.
Tous ces pavillons sont portés sur autant de
massifs en maçonnerie, et les exhaussent fort au-
dessus des eaux. Le caractère d’architecture n’a
d’ailleurs rien de nouveau. On ne sauroit néan¬
moins disconvenir que cette disposition ne soit
très-ingénieuse. Avant que de quitter les bâti¬
ments , il ne faut pas dédaigner de jeter un re¬
gard sur lepàvillon àgaucheaU-devant du tableau.
Par sa forme il offre vingt faces , quatre avant-
corps de chacun trois faces , quatre parties en
arrière-corps , chacune de deux : elles envelop-
Îient une pièce quarrée qui est au centre, et dont
e toit porté par un attique, s’élève en pointe au-
dessus de tous ceux qui l’environnent. Le toit
des quatre avant - corps est à deux égoûts avec
pignon ; les arrière-corps sont à un seul égoût.
foute cette masse porte sur un empâtement gé¬
néral qui l’élève et la sort de terre. Peut - être
que chaque partie plus élevée eût eu plus de grâce,
car la masse générale paroît un peu large pour
sa hauteur.
On ne peut que présumer la distribution de
celélégant pavillon; elle peut n’êtrequ’une pièce
3o6 Des Jardins Chinois,
dont la partie du milieu plus élevée, est soutenue
par quatre coloniies , et qui laisse circuler autour
d’elle , en forr-ue de galeries , les parties qui lui
sont adaptées , ou bien la partie du milieu peut
former une pièce quarrée éclairée par l’attique ,
etdiacune desparties environnantes peut former
autant de pièces subordonnées à la principale.
Que les eaux ainsi que les hauteurs -dont elles
sont euvironnées , soient factices o,u naturelles ,
la composition en est agréable par la variété des
formes et des acciden.ts ; mais il est visible que
la chaussée qui forme uiie île cjirpulair.e, soit
par ses contours et ses fortnes , soit par son
exacte planimétrie, et par les petites pierres
sous la forme de rochers qui la bprdeni des
deux .côtés ^ il est, d.i&“}e, très-apparent que
cette chaussée est fixité Je main d’homme. Elle
peut procurer ,une promenadç çissez agréable
entre deux eaux, m^is les dispositions et les
détsi-ils ne sont pas, dpssiués avec goût, et .man¬
quent de yérité. Quelques petits bâtiojeuts en¬
core, quelques arbres dispersés plutôtque massés
avec intelligence, des ponts jetésdans nette scène
l’anime:!!,!, et la peuplent ,a aeçUcOits variés. 11
ne faut pas oublier de faire remarq.uerque chaque
face du .bâtinient principal placé au centre du
paysage, jouit d’uu point de vue qui lui est par-
tictilièr. Toutes çes obseryatious,quine sont que
le développement des vues qu’a eu l’artiste , dans
la composition, supposent de l’imagination, des
idées et memeJu gO’ût. Les différents avantages
qui résultent de nette eompositiOn , seroient
Chapitre V. 207
l’objet d’un programme d’architecture difficile à
remplir.
Tableau VI, et dernier.
Ce sixième tableau n’est pas le plus inté¬
ressant. L’objet principal est encore une île :
elle est longue , étroite et peu agréable dans ses
formes. Le bâtiment le plus considérable est
composé de quatre faces semblables, qui ren¬
ferment une cour quarréc, divisée elle-même
en quatre autres petites cours par deux bâtiments
en croix. Cette disposition n’est ni ingénieuse
ni agréable. La partie de bâtiments intérieurs
est sans vue et sans air, et la masse générale est
uniforme et lourde : sur la droite, deux pavillons
à la suite l’un de l’autre et couverts en terrasse,
sont d’un dessin plus heureux ; à leur extrémité
chacun a un porche assez élégant : l’un est ouvert
et l’autre fermé. Le vide qui sépare les deux pa¬
villons, est couvert par la liaison de la terrasse
qui les recouvre. On remarque au-devant du
plus petit pavillon, un berceau en treillage om¬
bragé par un seul arbre, dont les brandies s’al¬
longent de .droite et de gauche pour le recouvrir
de leurs feuilles. D’autres fabriques et quelques
ponts répandus dans le paysage , qui est lui-
même sans caractère, n’en est pas enrichi.
J’iGNOPiE absolument la nature et le but des
cultures renfermées, et divisées par des espèces
de chaussées qu’on voit au-delà et attenant l’île :
elles tiennent à des objets dont je ne connois
pas Tusage.
Fin de la Descript. des P'I Tableaux.
3o8 Des Jardins Chinois,
Les Arts anciens sans culture et presque
éteints en l’an VI, dès qu’on lés compare avec
des temps précéden ts ; la fortune répandue en
tant de mains nouvelles, et enlevée à ceux qui
l’avoient en partage ; le goût national changé ;
les ouvrages d’agréments et ceux utiles, ceux
que l’austérité de l’histoire , au milieu du dé¬
chaînement libre des passions, ne tenteroit qu’a¬
vec risques de produire , ne laissant la carrière
ouverte qu’aux auteurs trop intéressés à déguiser
la vérité ou à la pervertir ; il résulte qu’on est
contraint avec un peu de sagesse, d’attendre
des temps plus heureux ou moins agités. Alors
nos penchants naturels pourront revenir, et les
écrits politiques et polémiques ne couvriront
plus, comme ils le font la surface de la France :
alors les journaux, notre seule littérature ac¬
tuelle, se dessécheront. Qu’il sera satisfaisant
ce moment du réveil des arts, et de la cessation
de la profonde léthargie des esprits ! Commerce,
vraie liberté , propriété réelle, vous ranimerez,
vous vivifierez nos belles provinces et leurs ha¬
bitants industrieux. (Ce moment est arrivé sous
le premier Consul Bonaparte, à qui l’on doit la
gloire de la France, l’agrandissement des pro¬
vinces qui en dépendent, et la paix générale
donnée par lui à FEurope, en Fan IX de là
République ).
Qui ne déslreroit, par exemple, que les six
tableaux qu’on vient de décrire fussent gravés
légèrement au trait, de format au moins in-4°,
pour être ensuite colorés d’après les modèles. Ce
traité
Chapitre V. 209
traité peu volumineux des jardins cliiuois en
lireroil un grand avantage : il parlerolt aux yeux
d’une manière plus intéressante ; mais il faut un
particulier riche pour avancer les frais, soit de
gravure et du tirage des planches, soit de la pein¬
ture : il faudroit aussi un UJiraire en état de
faire une édition soignée et distinguée. Ces états
sont rares, pour ceux capables autrefois de ces
entreprises, ou pour les amateurs qui en don-
noient les fonds.
Article IV. Détails sur la ■ décoration inté¬
rieure des Palais de r Empereur ^ et, sur ses
ameublements , tirés en partie des Lettres
Edifiantes, de quelques autres lettres ma¬
nuscrites du P. Benoist y ef du tome XV des
inémoires des missionnaires de Pékin.
Dans le palais de Pékin environné de jardins,
la salle du trône est précédée d’un perron couvert,
qui a quinze pieds de profondeur sur trente de
large , et qui est soutenu par deux rangs de colon¬
nes : ce perron élevé de qua^tre pieds aii-dessus
du niveau de la cour , est dé plein pied avec le
Savé de la salle, au milieu de laquellede trône
e l’Empereur s’élève de quelques degrés. De la
cour on monte à ce perron , par des escaliers de
pierre qui régnent dans toute la longueur du bâ¬
timent, dont la face regarde le midi.
Au milieu de chacune dès faces de cette salle
orientées nord et sud et suivies d’autres pièces ,
est une porte à deux battants de dix pieds de
Prem. Part. O
üio Des Jakdins Chinois,
haut : dans le contour de ces deux battants rè¬
gne un cadre de menuiserie dont le bas , à la
hauteur de trois pieds , est plein. La boiserie qui
remplit le reste du cadre est toute à jour, et
forme des fleürs, dès Caractères et divers au¬
tres dessins. Elle est unie au-dedcans de la salle,
et polir l’éclairer, recouverte de papier; en de¬
hors elle est ornée de sculptures, dorures et ver¬
nis de différentes couleurs. Ces deux portes, à
moins qu’il ne fasse un grand vent, restent pres¬
que toujours ouvertes, parce qu’en hiver on y
suspeUd des Lien - tzées : il y en a de trois es¬
pèces, celui d’hiver, celui d’été, et celui du
printemps ét d’automne. Le Lien-tiée d’hiver ,
est fané étoffé de damas piqué et épais, tendu
ëü haut et èn bas par des rouleaux de bois bril¬
lant de clous dorés et de vernis ; celui d’en haut,
est suspendu sur la porte à des anneaux sur les¬
quels il jduei Chez l’Empereur il èst en soie et
en broderie. Le Lièn-tzée àe printemps et d’au¬
tomne n’est que doublé , et celui d’été est un
treillis composé de filets de bamboüs fendus et
réduits à la grosseur d’un fil d’arclial ; ces fils
de bambous sont unis comme s’ils avbient passés
à la filière ; et joints en forme de treillis par des
fils dfe soie colorée ; qui forment sur ce treillis
dés dessins agréables à la vue. Ils se roulent et
déroulent comme une étoffe de soie : ils permet¬
tent au vent frais d’entrer , mais non à ceux qui
sont dans la cour de voir ce qui se passe dans
ràppartement.
LÈ commerce apporte fen Europe de ces jolies
Chapitre V. 211
nattes, sur lesquelles sont représentés des oiseaux
et des fleurs. J’en al vu plusieurs en France;,
elles doivent être communes en Angleterre : la
manière dont elles sont travaillées donne une
idée de la patience , et de la dextérité des Chi¬
nois dans tous leurs ouvrages. Ces portières de
treillis en été , et d’étoffe épaisse en hiver , se
roulent jusqu’au dessus de la porte quand on
veut donner de l’air à la salle.
Aux deux côtés de la grande porte, il j en a
encore d’autres qui donnent du jour à la même
salle , et dont les battants n’ont pas les mêmes
garnitures précédentes. Qn les ouyre dans l’oc¬
casion , et c’est par ces portes latérales qu’en¬
trent ceux qui ont continuellement affaire dans
la salle.
Les lamhiris tant de la salle que du perron ,
sont ornés de divers ouvrages de sculpture en
[)artie dorés , et en partie peints et vernissés :
e vernis des colonnes est toujours de couleur
rouge.
Le trône est accompagné d’ornements variés ,
riches et de bon goût , dont la plupart ont été
faits en Europe.
Au lambris des plafonds , selon l’usage chi¬
nois , sont suspendues des lanternes de diffé¬
rentes formes , et d’autres ornements avec
leurs pendeloques de soierie de plusieurs cou¬
leurs.
Cette salle et les autres, quoique belles et
vastes, qui se trouvent également dans les palais
O 2
212 Des Jardins Chinois,
et maisons de plaisance de l’Empereur , ne ser¬
vent que pour des audiences ordinaires : car
il y a dans l’enceinte du palais pour les audien¬
ces de cérémonie une salle particulière , dont
la grandeur et la magnificence annoncent la ma¬
jesté et la puissance du souverain , à qui l’on y
rend ses hommages.
Dans les appartements qui ne sont pas dou¬
bles , les faces depuis la hauteur de trois pieds
et demi au-dessus du pavé , jusqu’à deux pieds
au-dessous du plafond , sont percées de fenêtres
presque contiguës couvertes de papier. Quoi^
que l’Empereur ait des glaces de toute espèce
et en quantité , il préfère pour l’usage ordinaire
le papier de Corée qui est le meilleur de tous.
Les fenêtres de quelques-uns de ses palais sont
toutes en glaces, mais ils sont uniquement desti¬
nés pour s’y promener et non pour être habités.
Au dehors des pièces est souvent une galerie
couverte , qui forme un avant-toit avec le corps
du bâtiment , dont l’usage est de garantir les
fenêtres des pluies et des ardeurs du soleil.
Des vases précieux , des cassollettes pour brû¬
ler des parfums , des bijoux en tout genre gar¬
nissent des tables de vernis du Japon , et des
tablettes en gradin. Les fleurs naturelles dans
des vases de porcelaine, ajoutent à la décoration
simple et noble des appartements.
On trouve dans les cours et dans les passa¬
ges des vases de marbre , de porcelaine et de
cuivre, également remplis de fleurs.
Chapitre V. 2i3
Les sièges des grands appartements sont de
véritables trônes élevés de plusieurs marches ,
sur une estrade environnée d’une balustrade et
couverte d’un grand tapis : leur forme est très-
variée, et les ornements dont il sont chargés le
sont encore plus. L’estrade et le pavé ont sou¬
vent de riches tapis à fond jaune , des tapis aussi
d’écarlate , d’autres en velours , d’autres en ri¬
ches étoffes d’Europe selon les occasions. L’es¬
trade a environ six pieds de profondeur, elle
porte tin large coussin quarré , avec des coussins
ronds aux deux côtés pour s’appuyer et un pe¬
tit dossier. La longeur des bâtiments étant tou¬
jours de l’orient à l’occident , le côté du nord
est tout en murailles , et celui du midi en fe¬
nêtres. Les trônes des appartements sont placés
en face de la porte , pour que l’Empereur assis
au nord , ait le visage tourne vers le midi.
On a l’usage de mettre entre le tapis et le
pavé de briques, une espèce de feutre qu’on
place sur toutes les estrades dressées pour
s’asseoir.
Dans les chambres du Prince, il n’y a jamais
ni chaises, ni tabourets, parce que s’il fait la
grâce de permettre à quelqu’un de s’asseoir en
sa présence , on s’assied sur le pavé toujours
couvert d’un tapis. Si l’Empereur veut distin¬
guer , d’une manière particulière , un Prince
du sang, un Général d’armée, etc. il le fait
asseoir sur la même estrade.
En Hiver, au milieu de la chambre de l’Em¬
pereur, on place sur un piédestal un grand vase
03
2i4 Des Jardins Chinois,
de bronze, rempli de braise bien allumée, mais
couverte de cendre, pour entretenir un air
tempéré.
Outre ces sortes de brasiers, ou sait qu’il
y a en Chine comme en France, dans beaucoup
d’hôtels et de maisons, des tuyaux de chaleur
qui partent d’un fourneau qu’on allume exté¬
rieurement, et qui en circulant sous le pavé
des chambres, leur donne une chaleur égale,
douce et tempérée, sans causer ni fumée ni
mauvaise odeur.
Les tableaux et peintures n’entrent point dans
la décoration des grands appartements impé¬
riaux : les peintures sont reléguées, et encore
en petit nombre, dans les cabinets, dans les
galeries et les salons des jardins. A l’égard de
la chambre du Prince, on y voit quelques petits
Fortraits des anciens sages du pays , faits à
encre et posés sur la boiserie.
Au Heu de la tapisserie c’est une belle boi¬
serie, ou bien plus souvent un beau papier blanc
collé sur les murs et sur le plafond, qui rend
la chambre extrêmement claire sans fatiguer la
vue. Won que l’Empereur manque de belles
tapisseries : il en a dans plusieurs de ses palais
ornés aussi de glaces , de pendules , de lus¬
tres, etc. venus d’Europe ; mais il ne va dans
ces palais que pour s’y promener et s’y reposer.
Les Mandarins lui offrent des présents de
toutes les espèces chaque année : ce que le
Tsong-tou de Canton lui présenta en 1772»
Chapitre V. 2i5
revenoit à plus de trente ouan j c’est-à-dire
à 320 mille livres. Toutes ces richesses s’accu¬
mulent dans les appartements qui ne sont pas
sa demeure habituelle.
Le P. Benoist écrivoit dès lySa ce qui suit :
« J’ai fait cette année une conduite d’eau
dans la chambre même que l’Empereur occupe
pendant les grandes chaleurs de l’Eté : ce Prince
a fait disposer vis-à-vis de sou lit de repos une
espèce de cour, dont le toit construit en nacres
de perles transparentes, laisse pénétrer la lu¬
mière de telle sorte qu’on ne s’aperçoit pas que
cette pièce hors d’œuvre soit couverte. Au fond
on a élevé un monticule, où sont faits en diffe¬
rents petits paysages, des palais, maisons de
plaisance et moulins à battre le riz ; toute cette
scène champêtre est animée par plusieurs jcts-
d’eau, cascades et autres amusements hydrau¬
liques propres à recréer la vue , à donner de la
variété et un air de fraîcheur à ce monticule
dont l’effet est pittoresque w.
Dans une lettre postérieure en date de 1754,
il marquoit :
« Je suis encore occupé de machines hydrau¬
liques pour l’Empereur. Actuellement nous en
posons une dans l’intérieur du palais. Elle doit
porter l’eau autour d’un trône du prince , par
différents circuits et dans des canaux de marbre.
Tout ce qu’on ne feroit en Europe qu’en plomb ,
en fer fondu , ou même en bois , se fait ici en
cuivre; etce quicoûteroit dixpistoles enFrance,
3i6 Des Jardins Chinois,
revient à l’Empereur à plus de dix mille livres.
Jugez de la dépense, sans qu’on puisse à cause
de la trop prompte exécution assurer la solidité
des travaux ».
Description d’une Maison de plaisance de
l’Empereur J à Yang-tchéou , par M. Bour-
gois^ selon sa lettre de nocem^re 1786.
« Yang-tchéou ( 1 ) dont je vous paiderai M.
ex 'visu, est une des plus belles et des plus
grandes villes de la Chine ; je fus surpris d’y
voir des maisous à plusieurs étages , et qui res¬
semblent assez à nos maisons ordinaires d’Eu¬
rope. On dit qu’elle renferme un million d’ha¬
bitants : ce que je sais , c’est que la population
est prodigieuse dans ces quartiers-là; j’ai vu près
de cette grande ville, sur le canal impénal, des
'villages de plus d’une lieue d’étendue , et qui
fourmilloient d’habitants. Le pays est ouvert ,
si rempli de maisons et de fermes isolées , en¬
tourées de leurs terres , que de loin on s’ima-
gineroit voir des villages absolument contigus.
Il faut peu de terrain pour l’entretien d’une fa¬
mille, parce que chaque année la terre poi'te au
moins deux fois , sans jamais se reposer.
» C’est à côté et en partie derrière Yang-
tchéou qu’est la maison de plaisance de l’Em-
()) La ville ^Yang-tchéou est située entre les deux
grands fleuves le Kiang et le Hoang-ho., ou. fleuve
jaune , dans la belle province ile Kiang-nan. Hist. gén.
de la Chine tom. XIlî, in-h°- p- 29 et suiv. ' ■
ChapitreV. R17
pereur : elle fut bâtie du temps de Kairg-M ,
non aux frais de ce prince, mais à ceux des Fer*
miers-généraux du sel, qui voulurent lui don¬
ner cette marque de reconnoissance. Cette com-
])agnie est prodigieusement riche : quoique le
sel ne coûte que deux sous la livre de seize on¬
ces, elle en fournit une si grande quantité dans
tout l’Empire , qu’elle fait des profits immenses.
Depuis que je suis ici , j’ai vu ces fermiers of¬
frir à l’Empereur, non compris les droits de la
ferme , tantôt soixante et dix ouan, tantôt cent :
il ne faut pas treize ouan et demi pour faire un
million de notre monnoie.
» Cette maison est comme une promenade
publique : une foule prodigieuse de gens oisifs
et à leur aise , se rend dans ces jardins qui peu¬
vent avoir trois quarts d’heure de chemin pour
parcourir sa longueur ; je ne puis en dire la
largeur, mais à l’oeil j’ai estimé du haut de la
montagne qui la termine , que le contour peut
être comparé à celui de la ville de Nancy. Ou y
va d’un bout à l’autre en barques et en gondoles.
Dès qu’on se présente à l’entrée, on en voit une
grande quantité de toute beauté : elles sont ver¬
nissées, dorées, peintes, et très - commodes ;
ou en loue pour plusieurs heures et à bon mar¬
ché. De dessus les barques on aperçoit à mesure
que l’on avance ce qu’on voit à Yuen-ming-Yuen
à quelque chose près •, mais ce qui manque à
Yang-tchéou , de ce côté-là, est compensé par
d’autres avantages. Après avoir lu la lettre du
frère Altiret, et après avoir vu plusieurs fois
2i8 Des Jardin sCh in ois,
Yuen-ming-Yuen , si j’avois un choix à faire
entre ces deux belles maisons de plaisance im¬
périales, je me déciderois pour Yang-tchéou.
)) Yuen-g-minG-Yuen est dans un pays
enfoncé , on n’y découvre que ce qui est dans
l’enceinte de ce parc ; encore le voit-on succes¬
sivement, parce qu’à tout momen t il y a des mon¬
ticules, des détours, etc. A Yang-tchéou, vous
voguez sur des eaux magnifiques , vous allez de
droite à gauche , comme vous voulez , et vous dé¬
couvrez à-la-fois une foule de choses agréables ,
charmantes : ici c’est une forêt de haute-futaie;
là des bosquets ; plus loin c’est un quai couvert
de gloriettes chinoises joliment bâties ; devant
ces petites auberges il y a une quantité de monde
qui prend du thé et qui regarde les passants ,
tandis qu’ils font un très-agréable spectacle pour
ceux qui voguent.
» Les ponts élevés qu’on aperçoit de loin, va¬
rient et embellissent la scène : on passe sous un
de ces ponts qui n’est composé que d’une arcbe.
Tout est plein d’ornements , mais si naturels ,
qu’on ne diroit pas que l’industrie y ait part. 11
faudroit uuelettre aussi longue que celle du frère
A itiret pour entrer dans des détails plus précis ;
mais comme il y a déjà vingt ans que je n’ai vu
Yang-tchéou , je n’ai pas les choses assez pré¬
sentes , et je ne m’en rappelle que les plus es¬
sentielles.
» Il est vrai que les palais éi Yuen-ming-Yuen
sont beaucoup plus vastes , plus beaux et plus
multipliés que ceux ééYang-tcheou ,* mais aussi
ChapitreV. 219
ces derniers ont je ne sais quoi de champêtre qui
les rend plus agréables. Je descendis plusieurs
fois de la barque pour les considérer à loisir ;
j’en étois enchanté : au lieu de beaux et superbes
escaliers , on va d’une petite roche à une autre ,
et on se trouve dans un bâtiment élevé sans avoir
monté d’escaliers.
Mais ce qui fait la beauté principale d’ Yang^
tchéou , c’est le terme de la promenade. On
aboutit en barque au pied d’une montagne char¬
mante , la seule du pays : elle est parsemée de
bâtiments chinois à diflérentes hauteurs ; sa cime
qui est une plate-forme d’une grande étendue ,
est couverte aussi de plusieurs bâtiments su¬
perbes , et en particulier d’un palais de l’Empe¬
reur qui tient à un Miao d’une grande magni¬
ficence.
a C’est de ce plateau qu’on a la plus belle vue
du monde. Vous plongez dans Yang-tchéou qui
n’est qu’à demi-lieue ; vous voyez le grand fleuve
Kiang et le canal impérial couvert de toutes
sortes de bâtiments : delà , portant la vue tant
qu’elle peut s’étendre, on aperçoit partout des
villes , des villages et des pays immenses riches
en toutes espèces de moissons ; les terres ne se
reposant jamais a.
Si donc les jardins de l’Empereur et ses mai¬
sons de plaisance réunissent tant de magnifi¬
cence, il est à croire que ceux des Princes, ceux
des Ministres, des grands Officiers attachés à sa
personne , et des particuliers opulents , quoique
dans un degré d’infériorité , sont fort beaux, et
220 Des Jardins Chinois,
que tous ont à-peu-près le même genre de de'-
coralion , propre depuis bien des siècles à la
nation entière.
Pour s’en assurer, on peut lire dans les Mé¬
moires des Missionnaires de Pékin, tora. II,
in-l\P. pag..643 et suiv. la traduction du petit
poëme intitulé : le J ardin de See-ma-kouang (n),
qui étoit premier Ministre à'Yng- Tsong , ou
Jen-Tsoung , cinquième Empereur de la XIXe.
Dynastie, en l’an 1086 de l’ère chrétienne;
Philippe II régnoit alors en France. Et dans le
tom.XI des mêmes Mémoires, on trouvera l’imi¬
tation en vers françois de cette tradnction , par
madame Boccage , avec une lettre de cette dame
écrite à Paris le 5 juin iy85 , dans laquelle elle
dit : (f Que son penchant naturel pour les Chi¬
nois lui est héréditaire , qu’elle le tient de ses
pères , et quelle avoue , quoique dans un âge
avancé qui luidéfendles amusements poétiques,
qu’elle en trouve à joindre ses pensées à des idées
neuves il y a 600 ans , et à six mille lieues d’elle ».
La description de ce charmant jardin ( 1 ) >
d’une étendue de trente arpents au plus , per-
droit trop dans un extrait : elle prouve que les
Chinois ont toujonrs été fidèles à leur goût. A
cette époque on étoit loin encore de se douter de
l’art des jardins en Europe.
(1) Il faut la lire en entier dans le tonj. Il de? Mé¬
moires cités, et encore dans un Extrait qu’on trouve
tom. XV , pag. 147-, suivi d’une note qui attribue, avec
raison, la Traduction de ce Poëme à M. Gibot.
Chapitre VL
331
CHAPITRE VI.
t) ES Serres Chinoises et de leurs formes :
Manière de s’en servir , et tentatives heu-
leuses pour perfectionner leurs Plantes
Nous avons extrait ce Chapitre du Mémoire
de M. Cibot, qui contient 14 pages.
«La Chine, dit-il, a des serres depuis bien
des siècles. Cette nation a travaillé sans cesse à
se procurer les choses utiles par les moyens les
plus simples, les plus sûrs et les moins dispen¬
dieux. Les longs et rigoureux hivers de Pékin
obligent d’avoir des serres pour suppléer aux
jardins potagers des villes et des campagnes.
» On les construit au plein midi : nous en avons
vu de trois sortes ; celles du palais de l’Empe¬
reur et de ses jardins , celles des marchands de
fleurs de Pékin , et celles des jardiniers des en¬
virons de la ville. Elles sont bâties suivant les
mêmes règles et le même plan. Les serres de
l’Empereur sont construites aussi bourgeoise¬
ment que celles des plus petits particuliers ; car
ce qu’on appelle faste et luxe , n’a lieu absolu¬
ment ici que pour ce qui est de représentation
ou de distinction de rang; jusques-là que les
écuries, les magasins, les cuisines, les offices, etc.
du palais , sont qomme ceux de tout le monde.
Quand le Prince est dans son domestique , et
!î22 Des Jardins Chinois,
qu’il se promène dans ses jardins , ses habits sont
si simples et si ordinaires , qu’il faut le voir de
près pour le distinguer des personnes de sa suite.
Il en est de même, à plus forte raison, des Grands
et des premiers Mandarins.
» Les serres chinoises se distinguent des nô¬
tres , en ce quelles sont enfoncées en terre et
creusées en dedans comme une fosse : cette forme,
jointeàleur peu de largeur, leur procure l’avan¬
tage de la température d’air des caves , «t c’est
là leur mérite principal. La façade du midi étant
toute en fenêtres , et les quatre côtés de la fosse
étant revêtus de gradins , les rayons du soleil
arrivent à-la-fois partout , et de la manière la
plus avantageuse pour y porter leur bienfaisance,
et par ce procédé les fourneaux deviennent moins
nécessaires, et produisent plus d’effet avec moins
de feu.
» Ainsi , pour bâtir une serre chinoise, il faut
choisir un terrain qu-’on puisse creuser à la pro¬
fondeur de sept à huit pieds ; si elle est grande,
dix à douze n’en vaudront que mieux. Pour sup¬
pléer à la largeur toujours restreinte pour de
bonnes raisons, il semble qu’on pourroit allonger
autant qu’on voudroit , dès que le terrain le per¬
met ; mais à en juger par la pratique du palais,
on préfère d’en faire plusieurs. Les plus grandes
n’y ont pas au-delà de 6o à 70 pieds ; la largeur
de 10 à 12, et cela afin que , quand on ouvrira
les fenêtres , les rayons du soleil puissent aller
jnsqu’à la muraille et porter leur dhaleur sur les
, fleurs qui sont au bas. On for tifie les murs contre
Chapitre V I. 223
la poussée des terres, en faisant , en pleine ma¬
çonnerie , les gradins qui, au-dedans de la serre ,
partent du bas , et qui montent jusqu’au niveau
du terrain. Ces murailles doivent être épaisses ,
et faites avec beaucoup de soin, pour que le froid
du dehors ne puisse pas les pénétrer. Elles ne
sortent de terre que de trois côtés ; celui du midi,
qui est tout en fenêtres depuis le bas jusqu'en
haut , n’a que des colonnes pour porter le toit.
Bien des jardiniers , au lieu d’élever un mur du
côté du nord, ne donnent point d’arrête au toit,
et se contentent d’un appentis abaissé presque
jusqu’au niveau du terrain; mais pour mieux faire
encore, ils lui ménagent l’abri d’une bonne mu¬
raille. Dans les grandes serres , le toit est élevé
de terre depuis lO jusqu’à i5 pieds, et soutenu
en entier par ses colonnes , comme tous les au¬
tres bâtiments ; mais il est couvert avec encore
plus de soin et de précaution , afin que l’air ex¬
térieur ne puisse pas se faire jour dans la serre,
« Ces détails supposés , la théorie des serres
chinoises se réduit; 1°. à creuser en terre une
fosse de la grandeur qu’on veut qu’ait la serre ;
à la faire plus longue que large, à en mettre la
longueur est et ouest , et à la revêtir de fortes
murailles ; 2°. à élever ces murailles à plein,
sans aucune ouverture ni fenêtres, à la hauteur
de 12 à i5 pieds, mais de trois côtés seulement;
3». à laisser toute la façade du midi en fenêtres ,
et pour cela n’y mettre que des colonnes ou des
piliers pour soutenir le toit ; 4®- à faire ce toit
avec une arrête à l’ordinaire, ou en appentis.
:224 Des Jardins Chinois,
mais avec un grand soin pour qu’il soit bien
fermé et aussi impénétrable qu’une voûte j 5°. à
faire un ou plusieurs kan^^ c’est-à-dire four¬
neaux ou étuves à la chinoise , selon la grandeur
de la serre et la température d’air qu’on veut
avoir ; 6°. à bâtir des gradins qui descendent,
depuis le niveau du terrain jusqu’au fond de la
serre , qui en fassent le tour , et soient plus ou,
moins larges, selon la grandeur des vases et des
caisses qu’on veut y mettre ; 7°. à revêtir les
fenêtres de la façade du midi de bous paillas¬
sons, ou de fortes nattes qu’on relève et que
l’on abaisse à volonté en dehors et en dedans.
» Les serres des maisons de plaisance servent
surtout à conserver, pendant l’Hiver, les ar¬
brisseaux étrangers ou trop délicats, les fleurs
pour le Printemps, etc.
» Celles des marchands fleuristes , à en¬
tretenir et pousser les arbustes, arbrisseaux,
oignons,. et diverses fleurs préparées dès l’Au¬
tomne, et qu’ils veulent avoir en fleurs dans
le plus fort de l’Hiver, surtout à la nouvelle
année.
)) Celles des. jardiniers servent à conserver
les plantes qu’ils veulent faire fleurir et monter
en graines au Printemps, à maintenir en pleine
verdure et fraîcheur les plantes , herbes et her¬
bages, gardées pour les vendre en détail dans
l’Hiver ; à faire pousser les petites salades, les
herbes de fourniture qu’il est de leur intérêt
d’avoir à la nouvelle année ; enfin , à faire des
semis
Chapitre VI. 325
semis pour garnir les jardins, dès que le temps
en est venu.
>) L’utilité des serres n’est pas bornée à
l’Hiver j elles deviennent, pendant les autres
saisons de l’année, l’hospice et comme l’infir¬
merie des arbres, des arbrisseaux et arbustes
malades : on les fait servir aussi à garantir les
plantes délicates des temps qui leur sont con¬
traires, des vents, des pluies, des brouillards, etc.
à accélérer la pousse pour un temps déterminé.
)) Comme les Chinois n’ont pas de thermo¬
mètre, ils mettent auprès des fenêtres de la serre
un vase plein d’eau, et n’allument les fourneaux
que quand cette eau gèle ; ils s’en servent encore
pour régler la chaleur de la serre et le feu des
fourneaux.
» En retirant dans la serre les arbres, arbustes
et fleurs , il faut dans leurs principes , avoir
l’attention de les y placer dans la même exposi¬
tion qu’ils avoient dans le jardin. Les Chinois
prétendent, d’après leurs observations, qu’une
plante est comme déroutée de sa végétation,
quand le côté qui étoit tourné au nord, dans
un jardin ou dans un parterre, se trouve tourné
au midi dans la serre. Du reste ils en font une
règle générale de jardinage , lorsqu’ils trans-
Elantent des arbres, et ils ont grand soin de
;ur donner toujours la même exposition.
» Avec le secours de l’étuve chinoise on en¬
tretiendra dans la serre un ton de chaleur con¬
tinuel, comparable à celui des plus beaux jours
du Printemps. Pour imiter de plus près le pro-
Prem. Part. P
226 Des Jardins Chinois,
cédé de la nature, il est bon que cetie chaleur
ait ses hauts et ses bas, et fasse l’eflet du jour
et de la nuit. La chaleur , par sa continuité ,
dessèche et donne des qualités nuisibles j on
parera à cet inconvénient en plaçant des vases
d’eau, peu profonds et plus évasés par le haut ,
dont on renouvellera l’eau, qui diminueroit et
finiroit par se corrompre. Avec cette méthode
on renouvelle d’une manière salubre, pendant
l’hiver, l’air des appartements.
» Qutb,e les. vases, d’eau , les fleuristes, dans
leurs serres, emploient uu autre proqédé pour
h^ter levp-s .fleqrs : ils y portent des vases d’eau
bqriill.tinte, et agitent doucement la vapeur qui
^’é,lèYq,a.tt-des,s.V.s,afln quelle se répande par¬
tout et qu’elle forme une espèce de rqs.ée. Par
ce moyen et avec la chale.to’ douce qu’ils entre¬
tiennent, qu’ils modifient et tempèrent, les
jardiniers chinois, réussissent à avoir pendant
tout, l’iiiver,, et principalement à la nouvelle
année, un nombre infini de poiriers, de. cerir-
siers,de pêchers et autres arbres naips, fleuris,
ainsi que des rosiers, des jasmins, des jacinthes
et des narcisses. Ils réussissent également, à avoir
en pleine verdure des basilics et toutes, sortes
d’herbes et de plantes odoriférantes ou agréables
à la vue : tellement qu’on peut se procurer tout
ce que Pon veut en ce genre, et saps, presque
rien dépenser : car les prix fols sont pour les
choses fqlles et de caprice, et pour les fleurs
des pays étrangers.
» Une. dernière manière d’accélérer la floral-
Chapitre VI. 2,27
son de la part des Fleuristes chinois, quand ils
se trouvent en retard pour la nouvelle année ou
pour quelque fête , pourvu que les boutons des
fleurs soient formés, et qu’il ne s’agisSe que de
les faire épanouir , consiste à creuser dans le
milieu de la serre , une serre profonde de deux
pieds et demi à trois pieds, sur une longueur
et largeur proportionnées au nombre des pots
et caisses qu’ils ont à mettre en pleines fleurs.
Alors ils remplissent à demi cette fosse de ter¬
reau choisi et d’urine de boeuf ou de brebis
encore mieux , et l’ayant couverte de claies , ils
rangent dessus leurs caisses et pots de fleurs ,
mais de façon qu’ils soient espacés assez au large
et tous encadrés dans la grandeur de la fosse
f|ui doit les déborder de plusieurs pouces. Tout
étant disposé , ils remplissent subitement la
fosse d’eau bouillante : cette eau forme une va¬
peur qui s’élève autour des fleurs : il ne s’agit
plus que de la tempérer en l’agitant doucement
avec un grand éventail qui la répand plus uni¬
formément. Ainsi promenée , elle adoucit ,
humecte et vivifie l’air déjà si tempéré de la
serre, et lui donne une si heureuse activité que
les boutons de fleurs s’enflent et grossissent ,
comme à vue d’œil , puis s’épanouissent avec
une fraîcheur et un éclat comparables à ceux
que leur donnent les plus beaux jours dü prin¬
temps M.
Parmi les beaux arbres qu’on élève et que l’on
conserve dans les serres, on remarque le Mou-
tan ou Mao-tan qui est notre pivoine, mais
228 Des Jardins Chinois,
perfectionnée au point de ne la plus reconnoître ;
et le Kiu - hoa , ou la matricaire de Chine.
En 1776, nous avons vu entre les mains de
M. l’abbé Batteux , de l’Académie françoise ,
Editeur des sept premiers volumes des Mémoires
des Missionnaires françois de Pékin , quatre
dessins des belles serres de l’Empereur, colorés
avec une propreté infinie. On doit appeler ceS
dessins des peintures : elles avoient été en¬
voyées en présent par les Missionnaires , à M.
Bertin, etnedéparoientpasla riche collection de
curiosités chinoises qui îbrmoient son cabinet.
Ces charmantes peintures faites par les pein¬
tres du palais impérial , et relevées par les belles
couleurs qu’ils emploient , donnent la décora¬
tion extérieure et intérieure , l’élévation , la
croupe et les développements des serres impé¬
riales. Les caisses et les vases , tout en porce¬
laine de différentes formes et de différentes
grandeurs , remplis de plantes , d’arbres et d’ar¬
bustes y sont placés sur leurs gradins ; vases ,
tiges et troncs , feuilles , fleurs et fruits ont
leurs couleurs naturelles , et produisent à l’œil
un aspect délicieux, (o)
Les Missionnaires n’avoient pas le loisir de
former des romans dans leurs relations an¬
nuelles , ni de créer des serres si ingénieuses ,
ou de supposer des principes suivis de culture
des plantes et des fleurs , pour en faire honneur
aux Chinois. Cela répond aux assertions hasar¬
dées d’un de nos savants voyageurs, lequel dans
son ouvrage publié depuis peti d’années , a re-
Chapitre VL 229
fusé à ce peuple si loin de nous , toute connois-
sance et principe en agriculture, dans la ma¬
nière de transplanter les arbres , de les tailler ,
de les grefï’er , etc.
Le rédacteur des affiches de province , année
1778, page 102, dit avec sa sagesse connue:
« Que la description des serres chinoises cons¬
truites pour les particuliers et les fleuristes ,
présente des procédés simples et économiques ,
qui caractérisent le génie d’un peuple patient
qui aime l’utilité jointe à l’agréable, et qui sait
se la procurer sans dépense ; mais qu’avec notre
goûtunpeudiftérent, nous ne verrons pasheau-
coup de serres chinoises dans nos jardins ».
CHAPITRE VII.
Rècahitvlation sur le goût ^ la beauté et
les avantages des jardins Chinois ; Mention
du lac Si-hovi.
Leur goût est celui de la nature. Le Chinois
y est conduit par son propre génie qui n’est
point inventeur, mais imitateur : il veut voii
dans son jardin le tableau en raccourci de la
nature.
La beauté de ce jardin consiste dans Tunité:
l’unité fait la beauté de la nature 5 elle fait aussi
celle du jardin chinois. Malgré cette multitude
d’objets de toutes formes, de tous caractères
qui paroissent répandus au hasard et dans le dé-
23o Des. J ardins Chinois,
sordre , il y a un point d’unité qui lie tous les
obj ets , qui les, appelle à un ordre général , où
ckaque partie fait, son effet, et qui concourt à
l’effet général de toutes les parties. Yoilà en quoi
consiste le beau de la nature et celui d’un jar¬
din chinois.
Voici ses avantages. Tout terrain lui convient:
l’exécution en est prompte et facile;, il n’exige
que des dépenses: proportionnées aux fortunes ;
renlrelien n’en est pas, dispendieux , l’usage en
est délicieux. Le Chinois qui aime à vivre seul
dans Tintérieur de sa famille, y jouit de ïuir-
méme, et du spectacle de la nature.
Ica aussi, ses Jardins ptiMics j mais traités
en grand et faits pour le plaisir de toute une
ville , de tout un peuple.
Près de ht ville de, Hang-tcliéou , (i) est un
petit lac nommé Si-hou qui a deux lieues de cir¬
cuit: il baigne ses murs du coté de Foccident:
Fean en est belle et claire comme du cristal,
en sorte qu’on voit au fond les plus petites pier¬
res ; vers les bords , l’eau plus basse est toute
couverte de fleurs, dte lien-hoa : c’est , comme
cyr li’a dit, le nénuphar de la Chine.
On ya élevé sur des pilotis des salles ouvertes
(i) Duhalde, I, 176. — Hang-tchéoii est la riaétro-
pofe’ du TcheMang^ cinquième provimîe; de rBmpire
de la Chine. M. Staunton., dans, la relationi de l'Ambas¬
sade de lord Macartney , donne le nom de Hmigrchao
à FTang- [cUéou , et de Sêe-Tioo au lac Si-li/M. Tous les
antres noms sont é’galement chairgéfsr, sant dbnte' , à
canse de la prononciation atagfeise.
Chapitre VII. :23i
soutenues de colonnes , ét pavëes de grands
quartiers de pierres pour la cortmiodilé de ceux
qui veulent s’y promener à pieds ; oü y à cons¬
truit aüssi des levées, revêtues partôtit de pier¬
res de taille, et dont les ouvertures , qui ser¬
vent de passage aux Làteaut , Sôiit jointes par
des ponts assez bien travaillés : cés ponts eli arcs
n’empéclleüt en rien le passage des b'àrqües où
nacelles
Au milieu du lac sont deux petites îles, où
l’on se rend ordinairement apres avoir pris le
plaisit de la promenade sur des barques. On y
a bâti ùn tèniple et quelques maisons propres.
Lès bords du lac sont d'ailleurs ornés de pa¬
godes, de grands monastères de bonzes et d au¬
tres jblis pavillons pârini lesquels on voit un
petit palais à l’usage de l’Empereur Kang-hi.
Ce prilîce y a logé , lorsqu’il voyàgeoit dans les
provinces méridionales de son énipiréj
La belle cbaüssée qüi traverse ce lac, est re¬
nommée dans tout l’Empire par les pêchers et
les saules à brandies péndantês , ddbt ses deux
bords sont plantés. Les babitairtS dés Villages et
des villes les plus prdcliaines , lié niâhqueht pas
d’allér par récréation voir les pêcliérS (juând ils
sont en fleurs.
L’auteur de la relation de l’Anibassade an-
gloise, tom. lit, 358, 359, en parle ainsi, (c Ce
lac forme une superbe pièce d’eau de trois à
quatre milles de diamètre et envii’onnée au
nord , à l’est et au sud de montagnes pittores¬
ques , entre la base desquelles et les bords du
P 4
232 Des Jardins Chinois, Chapitre VIT.
lac , est un terrain étroit mais uni , dont on a
tiré le parti le plus agréable. Ou y voit des mai¬
sons charmantes et des jardins de Mandarins ,
ainsi qu’un palais appartenant à l’Empereur , et
des temples , des monastères pour les bonzes
de Eo. Des ponts en pierres d’une forme légère
et bizarre, mais très-jolis, sont jetés en grand
nombre sur les différents bras du lac, réunis
aux ruisseaux qui tombent des montagnes. Sur
le sommet de ces montagnes on a bâti des pa¬
godes , dont l’une, située sur le bord d’une pé¬
ninsule très-élevée , s’avance dans le lac : elle
s’appelle le temple des vents foudroyants et mé¬
rite l’attention des voyageurs , quoiqu’en état de
destruction. Sa bâtisse, selon la tradition, date
du temps de Confucius , qui vivoit il y a plus
de deux mille ans a.
Cette description a été donnée par M. Bar-
row , qui accompagnoit le lord Macartney dans
son Ambassade , et qui est souvent cité clans la
relation.
J’en ai un dessin précieux et unique , peut-
être fait à l’encre delà Chine; il présente fidè¬
lement les objets d’écrits ci-clessus. M. Cibot,
en me l’envoyant , me marquoit dans sa lettre
du i3 Octobre 1777, de Pékin, qu'aucune des-'
cription poétique n’ avait jamais pu atteindre
les agréments et la beauté de ce Lac.
F I N.
Notes sür les Jardins Chinois. 233
NOTES
SUR LES JARDINS CHINOI, s.
Page gg. (a) Les Grecs, après différents essais, ayant
réuni leurs idées et leurs découvertes en systèmes j
composèrent deux genres ou deux ordres d’architec¬
ture qui ont chacun un caractère distinctif et des
beautés particulières : l’un plus ancien , plus mâle et
plus solide , nommé Dorique ; l’autre plus léger et plus
élégant, nommé Ionique ; puis un troisième, l’ordre
Corinthien , qui ne diffère pas essentiellement des deux
autres , et qui est cependant le plus riche et le plus im¬
posant de tous. Voyages d' Anacharsis ^ tom. I ,
pag. 4n.
Ce sont les Grecs , joints aux Macédoniens et aux
Epirotes commandés par Alexandre , qui ont renversé
l’Empire des Perses , et formé les Romains les maîtres
du monde. Aucun autre peuple n’a porté plus loin la
gloire des arts et la science de la guerre. N’oublions
pas dans ces avantages , celui d’avoir la plus belle de
toutes les langues , et de nous avoir donné des modèles
d’éloquence et de poésie. Concorde de la Géog. des
différents âges , 'par Pluche. Paris , 1 764’, in-xo.. p. 336.
P. 106. (Z>) On engage ceux qui se plaisent encore à
lire les bons ouvrages , soit de poésie , soit de prose
latine , et qui croient que le goût de la saine littérature
ne peut se perpétuer que par l’usage et l’étude des Au¬
teurs du siècle d’Auguste, ou par celui des savants
Auteurs modernes , qui , constants à les méditer, se
sont le plus approchés de leur manière d’écrire ; on les
invite à recourir à l’édition latine des poésies du P. Rapin,
et à la Dissertation latine , sur les Jardins , donnée par
Gabriel Brotier, de l’académie des belles-lettres , dont
nous avons extrait plusieurs traits curieux dans l'intro¬
duction précédente. Ils y trouveront un portrait char-
a34 Notes
mant , et bien agréablement réduit , des beaux jardins
■chinois , principalement dè ceux de l’Empereur Kien-
long. Ils verront avec quel art cette nation industrieuse
est parvenue à enridhit et perfectionner ses composi¬
tions. Nos développements seront la preuve de cette
assertion.
Deux ambassades récentes à la Chine •, celle brillante
rde lord Macartney , ( fom. III , m-S°. i ^gS j pas. 7,16,
g5 ) 3 au nom du Roi d’ Angleterre , ét celle de la Com¬
pagnie des Indes Orientales pour la Hollande , dont les
traductions françoises tiennent de pàroître en 1798,
vieux style, nous fournissent les renseignements sui¬
vants i qui confirment l’idée avantageuse que lés Mis-
isionnàires , dont on à suspecté la véracité , nous ont
donnée des jardins chinois. Ils faisoient des romans , à
en croire lès Pyrrhoniens , et ils n’én Ont pas fait. Les
deux différents voyages , qui se Sont suivis de près ,
démontrent la certitude des exposés qu’on a vu dans
ce Traité: ils se concilient sur tous les principaux objets,
et nous en jetons quelques traits dès ces préliminaires ,
pour inspirer plus de confiance à nos lecteurs , et dé¬
truire des reproches sans fondement.
Selon l'Historien de lord Màcârtney, ( vdÿéz le précis
de cette ambassade dans le premier volume de notre
Collection, livre III, article Ambassadeur). « Un jar¬
dinier chmôis est le peintre de la nature ; il cherche à
réunit l'a simplicité et la beauté. DAns ses jardins, les
ouvrages de l’homme , quoiqu’atteignant parfaitement
leur but, paroissent être faits sans le secours de fart.
Grâce à une longue pratique et à des expériences mul-
tipliées , les jardiniers chinois ont découvert des mé¬
thodes pour perfectionner la beauté , la grandeur et le
parfum des fleurs qui croissent sur le sol de leurs dif¬
férentes provinces. . . . Les jardins ( en parlant de ceux
de l’Empereur et des Grands ) renferment. un abrégé de
toutes les diverses espèces de sites qiie la main de la
nature a créés , en se jouant , sur la sitrface dü globe.
Des montagnes et des vallées, des lacs et des rivières ,
d’horribles précipices , et des pentes douces . ont été
Sur les Jardins Chinois, aSS
l'èunis dans un lieu où la nature n’avoit pas voulu les
])lacer. Cependant ils y sont avec des proportions si
exactes , et tant d’itannonie , que sans l’aspect de la
campagne environnante , le spectateur douteroit si ca¬
sent des productions réelles ou d’heureuses imitations
«le la nature. Ce monde en miniature a été créé sur
les ordres et pour le plaisir d’Un seul homme ; mais il
a fallu y employer le pénible travail de plusieurs mil¬
liers de bras, dirigés par le génie d’un grand jardinier w.
Nous avons porté à l’article des jardins d’Yuen-ming-
Ynen, les descriptions de ces lieux, enchantés , données
récemment aussi par M. Van-Braam , second chef de
l'ambassadehollandoise. Le précis de son ambassade est
de même à l’artioïe Ambassadeur, livre III , tom. I de
notre collection.
P. J o6. (e) En feuilletant les ouvrages publiés depuis
une vingtaine d’années , sur les jardins qu’on appelle
anglois ou chinois, nous avons remarqué une bonne
plaisanterie dans les V'ariétés morales et amusantes ,
traduites en. françois des journaux anglois. Farts , 1784 ,
tom. II , z«-j2, pag. 1-65 et suivantes. C’est le portrait
d’un prétendu Embellisseur de jardins.
Cet amateur , se livrant h toutes les innovations les
plus ridicules et les plus extravagantes , détruit, ren¬
verse dans son pare ce qui étoit fait avec goût , avec sa¬
gesse et utilité par ses pères, donties..possessions sont
devenues malheureusement les siennes. Après ce bou¬
leversement il invite ses amis , il les fatigue par des
courses énormes ,. pour leur montrer ses merveilleuses
Créations. Pavillons , chaumières ruisseaux , rivières
et ponts , il n’oublie rien. Lui seul , dans l’enchante^
niRut , ne remarque pas la surprise et l’ennui des au¬
tres, qui excédés de lassitude et de' dégoût, ne désirent
que de se séparer de leur hôte et de ses folles inventions.
P. l ia-, (d)' « On tire le parti le plus avantageux de ce
choix d’airbres de chaque saison. Par exemple la cam¬
pagne , ainsi quelte dit M. Deluc dans ses agréables let¬
tres sur quelques parties de la Suisse, est bien plus
336 Notes
pittoresque en automne que dans aucune autre saison de
l’année. . . . Jusqu’à ce temps les arbres aussi verts que
les prairies, ne se distinguent d’avec elles, et même
énir’eux, que par la difïérence de la lumière et de
l’ombre. En automne , au contraire , plusieurs espèces
d’arbres et d’arbustes prennent des teintes particulières
de jaune et de rouge avant de perdre leurs feuilles ,
tandis que d’autres espèces et les gazons restent encore
verts.; et alors la plus singulière variété de belles nuances
se montre partout.
Mais si cette circonstance rend déjà les prairies et les
collines si agréables , combien plus embellit - elle les
montagnes, oùla nature a semé mille espèces d’arbres,
d’arbustes et de plantes parmi des rochers escarpés ,
colorés eux-mêmes si diversement !
L’automne, d’ailleurs , par la variété des récoltes
qu’elle offre tout-à-la-fois, tient tous les habitants de
la campagne hors de leur demeure. C’est la longue et
la vraie fête de la nature ; c’est la jouissance après les
travaux : aussi tout est gai dans les champs , et le cœur
y participe au plaisir des yeux par des actions de grâces
plus douces encore que la jouissance. Edition de la
Haye, 1778, in.%°. pag. 49-
P. 125. (e) Le 3 nivôse an IX ( i8bi ) , cet Artiste
estimable traversoit au soir la rue Saint-Nicaise , pour
retourner chez lui , rue de Bourgogne, fauxbourg Saint-
Germain , lorsqu’il eut le malheur d’éprouver les dé¬
sastreux effets de l’explosion de la machine infernale
dirigée contre les jours du premier Consul. Renversé,
couvert de plaies èt de sang, la jambe fracassée , re¬
conduit chez lui , le citoyen Trepsat a souffert le lende¬
main l’amputation de la cuisse gauche , avec une fer¬
meté , un courage inexprimable. Né vif, portant dans
ses veines un sang bouillant, l’activité lui étoit absolu¬
ment nécessaire ; mais posé sur son lit de douleur, son
corps robuste et dur aux fatigues ne lui a fourni aucune
plainte ; nulle impatie'nçe et une grande tranquillité
d’âme lui ont fait supporter , sans lièvre , plusieurs opéi
Sur les Jardins Chinois. 287
rations successives , et l’ont conduit , malgré les craintes
de ses amis et au milieu de leur étonnement, à une gué^
rison parfaite. Le premier Consul s’étant fait rendre
compte des plaies graves , suite de son accident et de
son retour à la santé , lui a donné, pour en adoucir le
souvenir , la place d’ Architecte de l’Hôtel des Invalides.
P. i3i. (/■) Je me souviens d’avoir entendu dire à
M. Duhamel du Monceau , de facadémie des sciences ,
et inspecteur général de la Marine , etc. que des étran¬
gers , et bien des François , attirés par la réputation du
célèbre académicien , et par la beauté des arbres exo¬
tiques qu’il cultivoit en pleine terre , dans son parc de
Denainvilliers , près Pithiviers , après avoir donné leur
attention aux arbres étrangers , s’arrêtoient presque
toujours à des saules d’un port superbe, et qu’ils lui
flemandoient quels étoient ces arbres si majestueux ;
qu’ils étoient tout surpris ensuite d’apprendre que
c’étoient des saules ordinaires, jamais ébortés, et par
conséquent respectés par la serpe et le croissant des
jardiniers.
La vie de M. Duhamel a été consacrée toute entière
à des travaux utiles, à des essais très-dispendieux, en.
tout genre , pour le bien de sa patrie , sans courir aux
récompenses et à là fortune. Il a publié un grand nombre
d’ouvrages fort estimés, sur la culture des terres, sur
celle des arbres , sur la Marine et les Arts.
P. 140. (g') Avant que d’entrer dans aucun détail sur
les palais et maisons de plaisance des Empereurs, hors de
Pékin , on a dit que leurs jardins étoient au centre de la
capitale. Par exemple , on peut juger de celui de Kien-
Long et de son étendue par la carte de Pékin, que la
Société R. de Londres a insérée dans ses Mémoires. En
comparant ce que les historiens ont dit des jardins an¬
ciens des Empereurs de la troisième Dynastie avec ceux
du Prince aujourd’hui régnant , on verra qu’ils.étoient au
moins aussi vastes , et placés ainsi au coeur de la capitale.
Voyez Architecture , ch. III, p. 38. .
238 Notes
P. 147. {Ji) A cette même époque régnoit en France
Charles V . dit le Sage. Quel étoit le goût des jardins
de nos Princes ? Ceux, de l’hétel Saint -Paul étoient
plantés en pommiers, poiriers, cerisiers et vignes. On
y voyoit comme nous l’apprend Saint -Foix dans ses
Essais sur Paris, la lavande, le romarin, des pois,
des fèves, de longues treilles et de belles tonnelles.
C’est d’une treille qui faisoit une des principales beautés
de ces jardins , et d’une cerisaje , que les rues de Beau-
Treillis et de la Cerisaye, quartier Saint- Antoine , ont
pris leur nom.
Les jardins chinois avoient donc leur goût , leur
forme , leur décoration , leur luxe , plusieurs siècles
avant l’Ère chrétienne : quelle distance énorme une
date si ancienne ne laisse-t-elle pas entr’eux et nous,
et même avant les Grecs, et la ruine de l’Empire
ïlomain !
La citation précédente , d’après les Essais Histom
ricjues sirr Paris , est concise : mais M. Legrand d'Aussy
nous dit davantage : il nous donne des détails curieux,
bons à transmettre, sur les premiers temps de nos jardins,
et en quoi ils consistoient. Présentés par cet Auteur,
ils démontrent la simplicité des moeurs de nos Princes
et de nos ancêtres , contents de peu, visant à l’utilité ;
et ils prouvent combien il a fallu d’années, d’instruc¬
tions et de lumières pour acquérir les connoissances
actuelles. Voicil’extrait des Recherches contenues dans
la Vie privée des François , Paris 1782, tom. I , in-8°.
Le Jardin d’Ultrogote,, femme de Childebert I, fds
de Clovis, Roi des François, en 5ii , eut de la réputa¬
tion , et cependant sa beauté consistoit en des gazons
émaillés de fleurs, des roses, des vignes et des arbres
fruitiers.
Ceux de Charlemâgne , dans la seconde race, étoient
de grands vergei’s réunissant l’avantage d’un potager.
On y trouvoit des fleurs en abondance, et le Prince
enrecommandoitlaoulture k ses Intendants : ces fleurs'
étoient les lys , les roses , les pavots, le romarin, l’an-
Sur les Jardins Chinois. 239
rone, l’héliotrope, ( et non celui du Pérou ,) l’iris , etc.
Les arbres qui fornioient le verger étoient des sorbiers,
des avelines, néfliers, amandiers , figuiers, noyers,
diàtaigniers , pêchers, mûriers , et diverses sortes de
pruniers , poiriers et pommiers.
Le grand jardin du Louvre , sous les Rois de la
troisième race, avoit des vignes dont on f'aisoit du vin,
médiocre sans doute ; les Princes de cette race com¬
mencèrent à joindre un peu plus d’agréable à l’utile.
Les treilles, les berceaux, les tonnelles, les sièges et
pavillons de verdure annoncèrent des recherches de
plus de leur part.
Le jardin de vingt arpents qu’avoit, à l’hotel de
Saint- Paul, Charles ’V’', qui a succédé au Roi Jean,
son père , en i364, acquit une sorte de célébrité par
de pareils ornements, et par les Heurs qui y étoient
rassemblées. Ce n’étoit pourtant qu’un graud verger,
dans lequel il est dit que le Prince Ht mettre , lors
d’une seule plantation., cent poiriers., cent quinze
pommiers et onze cent vingt-cinq cerisiers. Jusqu’au
quinzième siècle les jardins françois n’eurent guère
d’autres décorations. On ne connoissoit pas l’art d’é-
tendre sur les murs qui les enfermoient des arbres
fruitiers en espaliers ; on ne donnoit pas de taille aux
arbres ; .on laissoitle soin de tout à la nature. Il falloit
que le goût des Lettres se répandît dans la nation , que
les voyageurs, parterre et par mer, fussent munis de
pièces dé comparaison. L’époque de cette révolution
en Europe est le seizième siècle, c’est-à-dire la des¬
truction de l’Empire des Grecs par Mahomet, qui fit
refluer dans. l’Occident tous les arts et les sciences de
la Grèce, les Médicis à Florence, Léon X à Rome,
et François f. en France : ces Princes redonnèrent la
vie aux beaux Arts. Car on ne peut être trop surpris,
dit le Président Hénault , ^Abrégé chr. List. de. Fr.,
de la simplicité qui a régné en France pendant plus
dp mille ans , par rapport aux jardins et aux édifices.
On lut alors les Auteurs grecs et les. Auteui’s latins ,
tels que Columelle , Varron et Virgile. On s'occupa
240 Notes
de leurs préceptes sur la greffe des arbres et sur tant
d’autres objets d’utilité et d’agrément qu’offre le jar¬
dinage. On vit que la culture des arbres est une
science , et qu’elle méritoit bien qu’on en fit une étude
particulière.
Du Bellay, Evêque du Mans , le Médecin Bélon,
et une foide d’écrivains, donnèrent successivement,
à l'envi et à l’aide du temps , des exemples, des
renseignements , d’après leurs essais ; et des Traités
complets sur la culture des arbres , sur l’art de former
des jardins J et d’y rassembler cette grâce, cette va¬
riété, cette élégance, ces richesses , ces magnificences,
ce charme, qui nait de la vue d’un beau site, bien
choisi , d'un plan médité ; et enfin , ce qui manquoit
encore en France dans les jardins , avant Louis XIV
et son célèbre jardinier Le Nôtre.
P. i55. (s) L’ouvrage intitulé : Théorie de l'Art d(&
Jardins , par Hirschfeld , etc. et traduit de V allemand
en français. Leipsic, 1779, 1785, 4 'uo/.r>z-4° .7%. offrira
des traits historiques , curieux et agréables sur la for¬
mation des Jardins anglois ; sur les premiers Artistes
auxquels cette nation doit les changements adoptés de¬
puis elle, en Allemagne et en France. Parmi les noms
des Décorateurs anglois , tels que Wise et Kent , on
trouvera celui du célèbre Pope, qui ayant lui-même
dessiné son jardin, et l’ayant fait planter dans un nou¬
veau genre , disoit que c’étoit celui de ses ouvrages dont
il étoit le plus vain. Sa maison de campagne est à envi¬
ron trois milles de Londres dans le village de Twiken-
ham. Son jardin existe, et les étrangers ne manquent
pas de le visiter. Un petit terrain de trois à quatre ar¬
pents s’étoit agrandi par les dispositions agréables et l’art
avec lequel il avoit fait ses plantations. Pope contribua
beaucoup à perfectionner, vers 1720, le goût de Wise,
quia eupour successeurs Henri Englefield , Bronwn,etc.
Notre poète comique Dufresny , contrôleur des jar¬
dins de Louis XIV, joignoit à beaucoup d’autres talents
celui de composer des jardins ; il s’y livra, et dans les
dernières
Sur les Jardins Chinois. ^I\ï
dernières années de sa vie, c’est-à-dire de 17143 1724^
il forma pour ses amis plusieurs jardins dans un goût
nouveau et opposé aux règles symétriques qui tenoient
essentiellement à nos compositions précédentes.
M. Pingeron ( voyages dans la partie septentrionale
de l’Europe, Paris, 1778, z>î-8°.), Traducteur des
voyages de Joseph Marshall, dit dans une note , en par¬
lant des jardins Anglois ; « C’est dans les forêts aban¬
données par la nature, que les Anglois vont aujourd’hui
chercher les modèles de leurs jardins. Les grandes allées
de leurs parcs les mieux tenus, sont des routes de forêts
formées au hasard , d’arbres de toutes espèces et de
toutes grandeurs. Les allées des sentiers imitent les sen¬
tiers des forêts par leurs sinuosités. L’art se montre à
peine dans la composition des massifs qui les séparent
et les masquent; il consiste dans le choix des arbres
et des arbustes qui les forment. Des violettes et des
marguerites semées au hasard servent de bordures à
ces massifs. Aces fleurs succèdent des arbres nains de
leur nature , tels que des rosiers , des myrthes , des
genêts, des houx. La plantation des étages suivants
garde la forme de l’amphithéâtre par des plantations
de cèdres, de pins de diverses parties de l’Amérique,
et par d’autres arbres qui ne s’élèvent qu’à une hauteur
graduée, ou dont l’accroissement est fort lent. Les der¬
niers étages sont livrés aux arbres dont les tiges sont les
plus hautes. Au moyen de cette disposition , ces massifs
offrent dans tous leurs âges la forme pyramidale qui est
la plus agréable de toutes , et qui permet le plus de dé¬
veloppement. Il est à présumer, ajoute le Traducteur,
que le goût qui règne actuellement en Angleterre pour
l’arrangement de ieurs parcs et de leurs jardins , vient
des Chinois: car l’on y voit, comme chez ce peuple si
éloigné de nous , des grottes, de petites colonnes arti¬
ficielles , etc. »
Chaque siècle présente oti fait naître des idées nou¬
velles dans le moral comme dans le physique. Les chef-
ci’ oeuvres de Le Nôtre ont fait l’admiration de l’Europe-
Le parc de Versailles , auquel on a reproché une cer-
l^rem. Part. P *
H-tifl Notes
taine impression d’ennui ^ fut embelli par lui. Ceux de
Clagny , Chantilly , Saint - Cloud , Meudon , Sceaux ,
MarlVj d’un genre tout nouveau , donnèrent à ce grand
jardinier la réputation qu’il méritoit ; tant d’autres dé¬
corés par ses travaux, ou par ses conseils , en France ,
heureusement, subsistent encore. Attendra-t-on qüe la
faulx du temps les moissonne ? On doit l’espérer; mais
dans une autre supposition , les plans gravés qu’on en
conserve dans les cabinets , rappelleront à la postérité ,
lorsque les circonstances seront devenues plus calmes ,
ce beau genre trop sérieux peut-être , mais propre pour
des jardins ouverts au peuple et à tous les états. Nos
opinions opposées à Oellesde nos pères, et nos principes
moraux , trop altérés , recevront sans doute des amé¬
liorations , des changements sévères ; et on consultera ,
n’en doutons pas , avec quelque plaisir d’anciens mo¬
dèles de jardins pubÜcs qui avoient de grandes beautés,
malgré leur uniformité , mais sans aucun risque pour la
décence générale.
On voit , par exemple , avec satisfaction , malgré nos
mœurs perverses encore, que dans la nouvelle planta¬
tion qui embellira beaucoup , par ses belles formes va¬
riées , le jardin du Luxembourg destiné au pubhc ,
l’Architecte, dans ses plans , a donné des alignements
droits à toutes les allées principales qui correspondent
à celles anciennes subsistantes, et queil’on s’est abstenu
de tout chemin sinueux , de tortilles étroites , pour que
cette décence générale fût plus aisément surveillée.
An X.
P. 162,. (Ji) Cette lettre récente , eu égard aux rela¬
tions bien. antérieures, fixe et détermine la distance de
Pékin à Yuen-ming-Yiien,, de même, que toutes les va¬
riations, multipliées sur l’étendue de l’enceinte, de ce
parc.' Elle rectifie aussi une erreur très-considérable
relativement au nombre des habitants du bourg Y Haï¬
tien que l’on a précédemment fait monter à une popu¬
lation excessive. C’est dans ce bourg que les deux der¬
niers Ambassadeurs Anglois et Hollandois ont eu leur
hôtel. '
Sur les Jardins Chinois. 24^
P. 164. (/) Voyez ci-après l’explicatioil de cëB XX
planches, article III. M. Van-Braam, second chef et
historien de l’ambassade liollandoise,dit, tom. I,
page 26g , qu’il a fait dessiner ( n’ayant pas pu , sans
doute , se procurer les gravures faites à Pékin) ces XX
planches, et que les bâtiments (prétendus Européens)
ont été élevés sur les dessins du P. Benoist : en quoi
il se trompe, le frère Gastiglione en ayant été le con¬
ducteur; mais on sait que c’est le premier Missionnaire
qui a dirigé tous les travaux relatifs aux eaux jaillis¬
santes , qui embellissent cette partie Européenne du
parc à'Yiien-ming-Yuen.
P. :go, 2*^ Description. J'apprends avec plaisir^ que
M .Morel , pour répondre au désir du public , va faire
paroüre une seconde édition , augmentée de la Théorie
des Jardins.
P. 173. {ni) Voici une Note bien étrangère au Traité
des Jardins chinois ^ mais le fait consigné par S. Gré¬
goire de Nazianze , l’Isocrate chrétien dès Grecs ,
qui vivoit dans le 4® siècle, et que l’Empereur J ulien
voulut approcher de sa cour, est cité par le savant Père
Berthier, traducteur des Pseaumes ; et je n’hésite pas
à le rappeler ici, pour montrer la connoissance des
anciens dans la science hydraulique.
« Vous voyez, disoit-ilj l’eau qui jaillit d’un tuyau;
elle se met au niveau du réservoir d’où elle est des¬
cendue : mais donneroit-elle ce spectacle qui fait l’agré¬
ment de ceux qui en sont témoins , si elfe n’étoit pas
resserrée dans un canal étroit d’où elle s’élance rapi¬
dement en l’air; ne se répaudroit-elle pas dans la cam¬
pagne si on la laissoit en liberté ? «
P. 220. (ra) Voyez l’Histoire de See-ma-houang ^
par M. Amiot. Mém. des Miss, de P. tom. X, in-és°.
L’Empereur A'Æwg'-Az J grand Prince à tous égards,
a parlé ainsi de See-ma-houang. k II fut le bienlaiteur
de son siècle, par la sagesse, la bienfaisance , et la
344 NaxEs SUR LES Jardins Chinois.
douceur de son ministère ; mais guelque grande que
soit sa gloire , elle ne tient qu’à son siècle , comme
celle de plusieurs autres grands hommes d’Etat. Malgré
ses ennemis , qui ne sont plus , celle d’avoir enrichi la
Chine d’arbres étrangers , acquiert un nouvel éclat ,
chaque année , par les grands avantages qu’en retirent
toutes les provinces ».
P. 228. ( O ) Le riche cabinet de M. Bertin , formé
par les Missionnaires de la Chine , qui avoient en lui
un protecteur généreux et zélé, toujours disposé à
solliciter, auprès du gouvernement, des secours pécu¬
niaires , pour faciliter leur accès, et être utiles à la
nation j près des Grands de la cour et du Prince même ,
doivent être considérés par leurs travaux , comme Mis¬
sionnaires et littérateurs. Ce cabinet qui contenojt tant
d’objets de goût et de curiosité, est passé, avant 1791,
en d’autres mains par dispersion, ou par la vente que
l’ancien ministre , dépouillé de ses pensions et de sa
fortune, a été obligé défaire. Une terre étrangère lui
a présenté un asile où , peu de temps après , il a ter¬
miné ses jours.
Fia des Notes.
Essais
8UR
LA MÉDECINE,
LES MŒURS ET USAGES
DES CHINOIS,
AVEC NOTES.
SECONDE PARTIE.
A PARIS,
DE LTMPRIMERIE DE CLOUSIER,
RUE DE SORBONNE, N». SgO.
M. DCCGIII.
DE LA MÉDECINE
CHEZ LES CHINOIS.
AVANT-PROPOS.
La Médecine fait partie des Sciences et
des Arts f auxquels nous avions consacré
un volume dans notre Collection générale
sur la Chine , si après nous elleparoît(i).
Mais comme cette science forme un
petit Traité dans lequel nous avons réuni
tous les renseignements que nous avons
pu nous procurer pour la faire connoître ,
quoique très-imparfaitement encore , nous
croyons devoir présenter séparément cet
Essai à nos Lecteurs : ils seront à même
de le mettre à la suite de V Histoire natu¬
relle , qui ne pouvoit pas non plus , par
la quantité d’articles dont elle est com¬
posée , entrer dans le volume des Sciences
et des Arts,
(i) Voyez ce qui en est dit dans l’Avis en tête de
Vjdrchiteoture.
Qa
248 médecine des Chinois,
La Médecine , si utile à l’homme pour
soulager ses maux et ceux de ses sem¬
blables , est le résultat des plus anciennes
observations , appuyées par celles des Mo¬
dernes , chez tous les peuples , et chaque
jour fournit des expériences et des lu¬
mières au Médecin attentif et instruit.
ec Dieu a communiqué , dit un pieux
et vertueux Moraliste (i) , une partie de
sa puissance aux hommes , en leur faisant
connoître les remèdes contenus dans les
plantes^ dans les eaux , dans les animaux ,
et en les dirigeant dans les observations
propres à découvrir les principales ma¬
ladies ».
La curiosité naturelle de l’homme doué
de sagacité l’a porté à l’étude ; et ses dé¬
couvertes lui ont paru ensuite le fruit de
ses inductions et de ses travaux : erreur
complète de la vanité , qui empêche de
reconnoître les limites que nous ne pou¬
vons pas franchir.
(i) Berthier, Ps. trad. en franç. avec des notes , etc.
Paris , vol. in~iz.
Av AN T - Pkô'p 0 s. -a/iQ
Salomon, le plus sage des Princes, lé
plus éclairé des mortels , le plus favérisé
des grâces du Très -Haut, lui qTii con-
noissoit les vertus de tous les végétaux,
une fois livré à ses passions , et n’écoutant
plus; les réclamations d’un cœur qui ne
devoit exister que pour rendre hommage
à la divinité des dons qu’elle lui avoit
faits avec profusion , oublia ses propres
Maximes ^ et devint le jouet de cette
vanité de tout genre qu’il avoit si bien
caractérisée , et qui entraîne dans le néant
les hommes souvent les plus capables.
On ne doit donc pas être sui’pris de ce
que parmi les Médecins les plus habiles ,
et qui ont fait des études suivies sur l’ana¬
tomie , dans laquelle ils ont eu lieu de
tant^admirer les prodiges de la puissance
du Créateur , il s’est trouvé et il se trouve
encore des incrédules opiniâtres , et des
Philosophes décidés. Egarés volontaire¬
ment de leur route , Dieu a permis qu’ils
ne la rencontrassent plus , et que l’appa¬
rence de la science humaine fût leur seul
Q 3
25o Médecine des Ohinois,
partage , puisque c’étoit le seul bien après
quoi ils aspiroient dans ce monde périssar
ble (i). Les nations éclairées; de l’Europe
nous fournissent cette réflexion.
VoTOnrs les lumières que les Chinois ont
jetées sur la Médecine , après bien des
siècles d’étude de cette science , sans dé¬
guiser les abus qu’ils en font par leur
attachement ridicule à l’astrologie. .
(i) Musladini Saadi , le plus célèbre poëte des Perr
sans, né à Chiras, capitale de la Perse, l’an 671 de J. Ç.
deux ans après le naissance de Mahomet, laquelle date
de 669, selon XArt de vérifier les datés. Edit. ïn-fol.
de 1770 , est auteur du livre moral intitulé : Gulistan,
ou V Empire des Roses, trad. en fr. par. .. 1704,
in-iQ,.
Ce poëte dit dans sa Préface, pag. xx. «L’objet
aimé cause souvent la mort. Qui brûle le Papillon?
l’amour de la lumière. Nous nous perdons dans la re¬
cherche des secrets du Ciel: les plus curieux en sont
souvent les plus ignorants. «
Introbuction-
25i
INTRODUCTION.
La Médecine des Chinois , dépouillée de la
charlatanerie , qui lient eu général chez eux à
cette science , est simple et bornée en grande
partie à l’emploi des sucs exprimés des plantes
seules qui croissent sur Feur sol : elle n’a pas
recours aux remèdes étrangers j les différentes
parties du monde ne lui fournissent point les
drogues dont elle compose ses médicaments ;
cependant les guérisons des malades s’opèrent
également comme cheznous.Lavie des Chinois,
d’aussi longue durée qu’en Europe parmi le&
Grands et le Peuple , est sobre en général ; les
légumes elles fruits font l’essentiel de leur nour¬
riture ; et les viandes , dont ils font un usage
beaucoup moins fréquent que nous , bouillies et
coupées , relativement aux plus solides , par
émincées , deviennent d’une plus facile diges¬
tion pour l’estomac. Les épices sont multipliées
dans tous leurs mets ; mais on sait qu’elles sont
nécessaires et moins nuisibles dans les pays
chauds que dans nos climats tempérés.
Notre Médecine d’Europe a certainement
une théorie plus savante , éclairée comme elle
l’est par la connoissance du corps humain , due
Q 4
252 Médecine des Chinois,
aux veilles et aux travaux si perfectionnés de
l’anatomie (a) ; ajoutons les communications de
diverses nations qui nous avoisinent, secours
inconnus aux Chinois. Nos hôpitaux (5), qu’ils
seniblent ne pas avoir , ont propagé les lumières
et donné des explorations sûres , autant qu’il
est possible , aux Médecins et aux Chirurgiens
attentifs. Ajoutons, encore les lumières acquises
par l’étude de la, Physique, de l’Histoire Natu¬
relle, et des découvertes qu’ elles ont procurées,
puis le grand jour que la Chimie a répandu sur
toutes les parties de cette science, et dont elle
a enrichi la Médecine. Mais notre luxe , notre
gourmandise rafinée, ces jus de jambons, ces
coulis d’écrevisses si appétissants, ces trufles,etc.
causent dans le sang une grande chaleur, et pro¬
duisent des maladies plus variées. Qu’on jette
les yeux sur le passage de Sénèque fiûsant le ta¬
bleau des excès de la table dans son siècle, et l’on
verra si nous ne retrouvons pas ici les mêmes
mœurs , les mêmes recherches étudiées de, tout
ce qui peut flatter le goût, l’assouvir, et le même
besoin des secours de la Médecine (c).
Il existe néanmoins chez tous les peuples une
grande différence entre l’habitant des campa¬
gnes, et l’homme opulent , voluptueux et gour¬
mand des villes. Le premier, laborieux par né-
Introduction. 253
ccssite, transpirant beaucoup, et borné à la nour¬
riture la plus frugale, prenant ses repas réguliè-
renientaux mêmes heures, ne faisant pas du jour
la nuit, est attaqué de peu de maladies , qui ne
sont pas compliquées : on le guérit prompte¬
ment, et il n’a besoin dans sa convalescence que
de bon bouillon et d’un pende vin pour lui rendre
la santé : c’ est-là le traitement le plus commun
et le plus nécessaire au vieillard.
On regarde en Chine , selon M. Amiot (i) ,
Yan-ti, l’un dés successeurs à^Fou-hi , comme
l’inventeur de la Médecine, à cause de l’examen
suivi qu’il fit des plantes qui croissoient d’ellcs-
mêmes dans les lieux voisins qu’il parcourut ,
ainsi que des différentes sortes de grains qui pou-
voient servir de nourriture à l’homme , et des
diverses espèces de fruits qui pouvoient flatter
sou goût. Les expériences de ce Prince,, ses
observations sur l’Agriculture et sur les vrais
moyens de procurer à scs sujets une subsistance
saine et abondante et des remèdes faciles pour
la guérison des malades , firent ajouter après sa
mort le titre glorieux de Che - noung , à sou
uom de Yen-ti, c’est-à-dire, .Agriculteur cé¬
leste , ou Agriculteur suscité du ciel pour le
(I) Mém. des Miss. Fr. de P. II , 46. — Ib. II, a85,
Ib. III , 579.
254 Médecine des Chinois,
soulagement des hommes . C’est donner à l’in-
vention de la Médecine chinoise l’antiquité la
plus reculée , c’est la rapprocher des premiers
temps de la nation , et placer l’Esculape de la
Chine plusieurs siècles avant celui de la Grèce.
Mais on sait que celte science a toujours été fort
en honneur parmi les Chinois , non seulement
parce qu’elle est très-utile pour la conservation
de la vie, mais encore parce qu’en raison de leur
attachement à l’Astrologie judiciaire, fille adul¬
térine de l’Astronomie , dont ils ont fait dès les
plus anciens temps une étude particulière , ils
supposent beaucoup de liaison entre la Méde¬
cine et les mouvements du ciel.
La nécessité , dit Duhalde , a introduit parmi
les Chinois comme parmi les autres peuples , la
Médecine : ils ont un grand nombre de traités
sur cette matière ; mais ils ont peu de connois-
sance de la Physique , et encore moins de l’Ana¬
tomie.
Les Chinois admettent deux principes natu¬
rels de la vie (i) : la chaleur vitale et l’humide
(1) Les anciens Philosophes admettoient quatre qua¬
lités dans les corps; le froid, le chaud, le sec et l’hu¬
mide. Les deux premières étoient comme cause et
principes efficients , les deux autres comme matière et
principes passifs. Ocellus Lucanm, trad. de Batteux.
Introduction. 255
radical , dont les esprits et le sang sont les véhi¬
cules. Ces deux principes se trouvent, selon eux,
dans toutes les parties essentielles du corps, dans
tous les menabres e.tdans tous les intestins, pour
en faire la vie et la vigueur.
L’usage de la saignée (i) est fort rare parmi
eux, quoiqu’on ne puisse nier qu’ils en aientconT
noissanGe. G’est par les Médecins de Macao qu’ils
ont appris l’usage des lavements : ils ne blâment
pas ce rém:èdë j mais parce qu’il vient d’Europe,
ils l’appellent remède des barbares. Les Grecs
le tenoient des Egyptiens. V oyez Plutarque ,
Traité des Animatix.
Toûtè leur sciénce consiste dans la connoîs-
sance du pôüls , dont ils ont fait une exploration
suivie, et dans l’usage des simples , qu’ils ont
en quantité , et qu’ils emploient sachant bien
leurs vertus^ pour guérir diverses maladies.
Leurs habiles Médecins , après avoir mis en
usageles décoctionsde simples et rendu la santé,
comptent beaucoup sur les cordiaux pour dé¬
truire le mal jusqu’à la racine. Ils permettent
l’eau aux malades , mais ils veulent qu’on Fait
(i)M. Côssigny, dans son Voyageimpr. en{an j,voL
pag. 'Szg, dit : Je ne connois pas de pays dans
toute l’Asie où. l’on fasse usage de la saignée , excepté,
dans les établissements Européens.
356 Médecine dès Chinois,
fait bouillir : ils interdisent la ndurriture , ou
n’èn permettent qu’une très-légère, par la raison
que le corps étant indisposé , l’estoniac ne péut
faire que péniblement ses fonctions , et que la
digestion qui se fait eii cét état est toujours per-
nicieusej Ils posent en principe, que la première
règle de la conservation pour les vieillards, est
de n’attaquer aucune dé leurs infirmités avec des
remèdes violents. Les Chinois paroissent s’être
attachés à l’étude de la spermatologiè et des sper-
inatopées, parmi lesquels ils rangent les nids
d’oiseaux , -les ailerons de requins ,■ etc. mais
ils ont beaucoup d’autres aphrodisiques moins
chèrs ,• qui nous sont .inconnus , et qui mérite-
roiqnt d’être étudiés chez eux. Cesremèdes inté¬
ressent l’humanité en général , en entretenant
la santé et la vigueur, en . réparaut .l’abus des
excès , et en contribuant à l’augmentation de la
population. Vojage de Çossigny , vol. ûz-§o.
pag. 553.. , .
M. CiBOT a donné, dans les Mémoires des
Missionnaires françois, ùn'è théorie générale de
la Médecine chinoise , et' dés'traités particuliers
sur quelques maladies. Nous allons réunir sous
un même point de vue ,. comme dissertations
préliminaires , ses observations pleines de saga¬
cité , et présenter en extraits les articles qui sont
Introduction. 257
d’une trop grande étendue , relativement à notre
plan , puis nous aider de quelques unes des
lettres dont il nous a honoré , et qui contien¬
nent des avis importants.
Ce premier essai dans sa concision , inspirera
le désir à quelque savant Médecin de l’accroître
et de le rendre plus utile.
Fin de e’Introdüction.
258 Médecine des Chinois,
Dissertation et Théorie générale sur la
Médecine et la Diététique des Chinois.
Les livres de Médecin é ayant été épargnés dans
l'Edit de proscription de Tsin‘^che-hoang (d) ,
près de vingt siècles d’expérience et d’observa¬
tions ont tellement grossi le trésor des découver¬
tes que les Chinois ont faites dans cette science,
qu’aucune nation n’a rien qui puisse y être com¬
paré. Mais que pensent de toutes ces connois-
sances les Chinois eux-mêmes, se demande M.
Cibot, quel fonds y font-ils? « Ouvrez les An¬
nales, dit Han-Tchi (i), un de leurs écrivains
moralistes, étudiez-y l’histoire delà médecine,
vous verrez qu’elle a suivie , comme toutes les
autres sciences , les révolutions des siècles et
des dynasties. Est-il mort moins de monde dans
les temps où elle a été plus florissante ? L’Em¬
pire a-t-il été plus peuplé , lorsqu’elle a été né¬
gligée? Non sans doute : le cours de la vie des
hommes et celui de la population ne sont pas
de sou ressort. Elle n’y peut rien que selon les
desseins et les vues impénétrables du Tien ( du
ciel). Outre qu’elle est tovijours dans les nuages
(i) Cet Autetir chinois, Han-Tchi , bon moraliste,
me semble un peu crédule en médecine. Il trouveroit
peut-être ici des partisans de ses doutes ; mais il rapporte
tout à la volonté du Ciel, ce que beaucoup d’autres ne
font pas.
Dissertation. J259
du doute et de la conjecture, combien de ma¬
ladies nouvelles et singulières ? Combien de
crises générales et de levains développés loui-
à-coup, échappent à sa pénétration et rendent
inutiles tous ses efforts! » L’auteur chinois finit
Î)ar dire que le gouvernement doit maintenir
a Médecine, comme un moyen qui entre dans
les vues du Tien pour conserver la vie des hom¬
mes , mais qu’on ne doit compter sur ce moyen
qu’autant que le Tien voudra s’en servir. C’est
aussi la pratique du gouvernement , qu’on pa-
roît n’avoir pas bien comprise au-delà des mers.
M. CiBOT reprend : « Les Chinois ont étudié
la Médecine dans la plus haute antiquité et y
ont excellé. Voici ce qui m’a le plus frappé dans
le peu de leurs livres sur cette science que j’ai
vue (1).
« 1°. La plupart des grandes compilations
sont faites avec beaucoup d’ordre et de mé¬
thode. Après avoir établi les principes géné¬
raux et les règles générales qui doivent con¬
duire la Médecine dans les cas particuliers , on
y traite des maladies de toutes les parties du
corps humain , occasionnées par l’altération de
leur organisation, ou par des causes extérieures.
Qu’on s’imagine la pratique d’Ethmuller , plus
détaillée encore , plus analysée et plus précise
dans la manière de particulariser chaque ma¬
ladie , d’en présenter les diagnostics et d’en di¬
riger les crises. La partie qui regarde les en-
tO Mém. des Miss, de Pékin , VIII , z5g.
200 Médecine des Chinois,
fants et les vieillads, nous a paru bien curieuse
et remplie d’observations. 2°. Les connoissances
anatomiques des Chinois ne valent pas à beau¬
coup près celles d’Europe : cependant il est de
fait que leurs livres entrent dans de grands dé¬
tails sur toutes les parties du corps humain^
et qu’ils ont fait bien des observations peut-être
échappées à nos plus célèbres anatomistes. Ce
qu’ils disent en particulier sur la rate et le foie
pourroit donner des vues à nos plus habiles
médecins. Au surplus il est constant par l’his¬
toire ancienne, qu’ils ont fait des expériences
sur des scélérats vivants et condamnés à mourir,
et que la médecine s’en est éclairée. 3°. 11 est
de fait que la circulation du sang est connue
depuis bien des siècles en Chine. Les oisifs d’Eu¬
rope pourroient s’amuser à suivre les rapports
qu’ont trouvé ceux de Chine , entre le mou¬
vement du soleil et celui du sang. Selon le Tou-
chou-pien, imprimé, il y a plus de deux cent
cinquante ans , le sang s’avance de trois pouces
dans les artères à chaque pulsation , et fait en
vingt-quatre heures huit cent dix toises : ( la
toise chinoise est de dix pieds. ) Ce qu’il ajoute
sur les différences de la circulation selon les sai¬
sons, est plus fondé en physique.. . . (e) 4°- Les
médecins de la Chine ne font guère que de
fortes tisanes , dont ils ordonnent deux prises ,
mais la diète rigoureuse et le régime en faci¬
litent les effets : les préparations chimiques sont
presque inconnues ici.
» 5°. Soit que la théorie des médecins soit
bonne ,
Dissertation. 261
bonne , ou que la routine leur tienne lieu de
science, ils prédisent assez juste les crises et les
périodes des maladies. Selon leurs livres, toute
maladie agit successivement sur le potilmon,
sur Fèstomac, sur les reins et sur les entrailles;
le passage de l’un à l’autre fait une petite crise:
la révolution générale en produit une plus
grande. L’habileté du médecin consiste à dis¬
tinguer , quand il faut couper cours au progrès
du mal par des remèdes directs, ou l’afïbiblir
en le détournant; accélérer les crises, les at¬
tendre ou les retarder.
» 6°. Il y a ici une médecine fort ancienne
qui attaque plusieurs maladies d’engourdisse¬
ment, de tension, de douleur, etc. (i). En faisant
tenir le malade clans une posture qui étrangle
la circulation, ou du moins qui la gêne et la
retarde dans quelques parties du corps ; et en
l’obligeant de fondre en quelque sorte son ha¬
leine dans sa bouche, en rendant d’une manière
insensible l’air qui sort de son poulmon. On y
ajoute avant et après, des remèdes et un régime
convenable. Le Tcha-Tchin(^j') est encore plus
singulier et probablement plus ancien. Il en est
parlé dans les livres des Tchéou , plusieurs siè¬
cles avant l’incendie des King. Le Tcha-Tchin,
ou piqûre d’aiguille , consiste à piquer avec des
tiiguilles préparées , les petits rameaux des ar¬
tères. Le sang ne doit point sortir par ces pi¬
qûres ; on les cautérise avec de petites boules
(i) Voyez ci-après notice du Con-fou des Tao-sée.
Seconde Part. R
202 Médecine des Chinois,
d’armoise qu’on brûle dessus. On compte des
guérisons incroyables opérées par cette méde¬
cine singulière. Elle l’aide aussi de quelques re¬
mèdes , mais son grand secret est de savoir où
il faut liclier les aiguilles , en combien d’en¬
droits, et la manière de les faire entrer et re¬
tirer.
» yo. Les Médecins cliinois ont composé un
livre exprès pour aider les Mandarins , qui font
lever les cadavres, à distinguer quand un homme
s’est étranglé lui - même , ou quand il a été
étranglé par d’autres, quand il s’est noyé, ou
quand son cadavre a été jeté dans l’eau après
sa mort , etc. Ils ont imaginé les moyens pour
faire paroître sur un cadavre à demi-pourri ,
sur les os même , les meurtrissures et les coups
qui ont pu causer sa mort. Voyez ci-après la
notice du livre Chinois , Si-juen.
I) La Médecine attentive consultoit les sai¬
sons et observoit les maladies régnantes. L’es¬
sai sur la longue vie des hommes dans l’anti¬
quité , spécialement à la Chine , fait partie du
tome XIII , des Mém. des Miss, de P. et a
M. Çibot pour Auteur. Il est dit , pag. ^09
et s. .<( Que l’antiquité élevoit des tours à la
Médecine, pour observer les changements de
l’atmosphère , et les variations de l’air qui in¬
fluent tant snr la santé ; que ces tours ou obser¬
vatoires dans les beaux jours de la troisième dy¬
nastie , étoient dans les Métropoles des Princes
feudataires, et dans plus de cleux cents villes;
qu’on coilservoit ces observations météorologi-
Dissertation. 263
tjlies, et que d’après les révolutions qui cons-
taioieiit les mêmes phénomènes , on crut dès-
lors pouvoir prédire l’avenir par le passé .... «
Combien ne venoit-il pas de questions d’Eu¬
rope aux savants collègues de M. Cihot, et à
lui- meme chaque année ; malgré sa grande
facilité de travail, il ne pouvoit pas y suffire :
il écrivoit, le 28 septembre 1770, à un ami,
en réponse à des demandes relatives à la Mé¬
decine : « 11 faudroit être Médecin de pro¬
fession, et bon Médecin pour rapprocher la
Médecine chinoise de la nôtre, et en dévoiler
la théorie qui est fort différente et qui la vaut
bleu , à en juger par les effets. Goncluez-en ce
que vous voudrez contre les sciences ; je parle
d’après ce que j’ai vu. Les grands Médecins de
Chine savent éminemment l’histoire des crises
des maladies : ils racontent celles qui ont pré¬
cédées, particulièrement celles qui doivent sui¬
vre, et ils annoncent la mort et la guérison pour
le temps où elles arrivent . mais ils reconnois-
sent que la vie des hommes est mesurée . et
malgré leur savoir, ils avouent qu’en Tartarie,
le peuple se guérit de grandes maladies sans
le secours de la Médecine . »
Les aveux de notre habile Missionnaire sur
son insuffisance prétendue, ne l’ont pas em¬
pêché de faire beaucoup de rapprochements
très-curieux sur la manière de traiter la Mé¬
decine en Europe et à Pékin. Nous en tirons
la preuve d’une autre lettre qu’il a adressée ici
le 23 octobre 1770, et que nous transcrivons.
R 2
264 Médecine des Chinois,
« Les Médecins d’Europe diront tout ce
qu’ils voudront pour exalter les remèdes chi¬
miques, mais il est de fait que les Chinois, qui
ne les connoissent pas , guérissent toutes les
maladies aussi bien qu’eux. Voici ce qui est
bien constant et qui mérite des réflexions. Nos
Européens eux-mémes, après avoir été nombre
d’années en Chine, rlsqueroient à être traités à
la manière d’Europe. Si on fait tant que de se
servir des remèdes d’Europe, il faut les tem¬
pérer et en diminuer les doses. Cette expérience
ne justifieroit-elle pas la Médecine chinoise et
les remèdes, qui ne sont que de fortes tisanes?
Le climat, l’air, la nature des aliments peuvent
changer ici bien des choses. Par exemple, soit
c{ue la rhubarbe ait plus de force avant que
d’avoir passé la mer, soit que les tempéraments
soient différents, on a constaté que l’usage en
est dangereux, et qu’on n’en donne que de très-
petites doses... De toutes les connoissauces qu’on
cherche à tirer de la Chine, celles qui regardent
la Médecine, seroient sans contredit, les plus
utiles, parce que ce sont les plus anciennes, et
peut-être celles dont nous avons le plus de
besoin. Ce n’est que pour vous que je continue
quelques réflexions : la science et le savoir sont
deux choses fort différentes : autant la première
devient funeste de jour en jour dans notre Eu¬
rope, autant l’autre pourroit adoucir les misères
de la vie. Ce qui m’attache dans les Chinois,
c’est qu’ils ne prennent pas le change. Au lieu
de chercher des remèdes compliqués, rares et
chers, ils s’appliquent à simplifier les remèdes.
Dissertation. ^65
à en trouver dans ce qui croît partout ; et en
cela, ou je me trompe, ils entrent mieux dans
les vues de la Providence. Je ne me persuaderai
jamais qu’elle ait besoin des drogues venues des
pays étrangers, pour la guérison des maladies
des cultivateurs. Tout ce qui croît dans chaque
pays, est pour ce pays ; et il est naturel de
penser que les vertus des plantes y sont plus
appropriées au climat , aux tempéraments et
aux maladies ordinaires : les exceptions, s’il y
en a, confirment la règle. Où en seroient nos
Missionnaires des Provinces , s’ils ne pou-
voient guérir que par certains remèdes ? 11 ne
s’agit plus de saignées , dès qu’ils sont dans les
terres, et leurs pleurésies ne sont pas plus mor¬
telles que chez nous. Les Médecins européens
auront toujours des doutes sur ces assertions,
mais elles n’en sont pas moins vraies. Au reste,
comme notre cuisine met l’univers à contribu¬
tion, il peut sè faire aussi que notre Médecine
doive chercher des remèdes partout où elle va
chercher des assaisonnements et des sensualités ;
mais dans ce cas, ce devroit être la première
maladie dont il faudroit qu’elle songeât à guérir
les Européens ; au moins devroit-elle distinguer
que ceux qui ont besoin d’y avoir recours , sont
en plus petit nombre, et que la conservation de
leur vie est très-souvent plus funeste qu’utile
à la société.....
» Le grand avantage des Chinois sur nous,
est l’attention qu’on a de procurer un honnête
nécessaire à la multitude . Par combien de
R 3
266 Médecine des Chinois,
recherches, d’observations et d’expériences la
Médecine chinoise n’est-elle pas venue à bout
de trouver des remèdes faciles et peu dispen¬
dieux dans les plantes, les fruits, les écorces,
les grains qui sont les plus communs ? Elle a
fait plus ; elle a cherché à augmenter les aliments,
en examinant avec soin tout cé qiife l’honime,
au besoin, peut manger sans danger, et par
quelles préparations il faut corriger les plantes,
les fruits, les racines j etc. dont l’usage devient
nécessaire dans les grandes famines.
» J’avois pensé à traiter ce sujet d’après les
Chinois, mais je vous avoue que J’en ai été dé¬
tourné par la crainte des abus qu’entraînent en
F rance les découvertes de cette espèce ; au lieu
de les regarder commê une ressource, ainsi que
les Chinois, on les met en parti, et les pauvres
qu’on a cherché à secourir, en sont les victimes.
On vise d’abord à substituer aux grains et aux
blés ce qui ne peut et ne doit , en être que le
supplément passager ; on mélange par cupidité
et sans besoin les farines, etc. a. L’auteur avoil
probablement eu connoissance des ouvrages et
des procédés de nos économistes-philosophes.
Deux ambassades récentes en Chiiie, ajou¬
tent à ce que nous venons d’écrire sur la Mé¬
decine. Le docteur Gillan, angiois (i)^ dit :
« que les Médecins chinois ne connoissent pas
la maladie provenant d’un rhumatisme et d’une
(i) Amb. de lord' Macartiiey , tom.III, «)4) 189.==
JV, 100 et suiv. il3.,
Dissertation-.' 267
hernie formée . Par le défaut du linge la lèpre
est fréquente , et c’est la seule maladie pour la¬
quelle (ce que nous ignorions, si l’assertion est
confirmée) il j ait des hôpitaux régulièrement
établis : car on la regarde comme trop conta¬
gieuse pour ne pas empêcher toute communica¬
tion des personnes malades avec celles en santé ».
(Peut-être n’a-t-elle lieu que dans certaines pro¬
vinces, et c’est ce qu’on ne précise pas).
Un jeune homme qui désire de devenir Mé¬
decin, n’a d’autre moyen que de s’attacher en
qualité d’élève ou d’apprenti à' quelqu’un qui
exerce cette profession ppuis, de l’accompagner
dans ses visites aux malades et de voir quelle
est sa manière de traiter. Les .Mandarins du
premier rang ont un Médecin qui fait partie
de leur maison, et les accompagne dans leurs
voyages . Les Médecins de l’Empereur sonc
des Eunuques. L’art de guérir en Chine ' n’est
pas comme en Europe , divisé en différentes
branches. Le même horànie est à-la-fois, comme
nous l’avons dit. Médecin , Chirurgien et Apo¬
thicaire. Les Médecins emploient le vif-argènt
comme les Européens, et le croient spécifique
contre les maladies vénérièniies (1); rtiais les
' (1)' M. Gossigiiy, page 109 de son-ouvragé ,■ léür fait
dire le contraire : il ajoute que cette maladie , rare à la
Chine , y est combattue par l'usage d’une forte décqe-
tion de squine ; que la goutte .ne tourmente pas les Chi¬
nois, quoique les Européens y soient sujets ; que l’èlé-
phantiasis, oü la lèpre, y esfasseü cointliuné; quê'Iei
dartres y sont connues ; qu’on emploie contre elles des
topiques qui n’opèrentpas une guérison entière.
268 Médecine des Chinois,
gens du peuple ont le singulier préjugé qu’il
détruit le pouvoir d’un sexe et qu’il rend l’autre
stérile. (( M. Staunton ( tome III, pag. 1 89 )
confirme les assertions de M. Cibot , et revient
à sa réflexion suivante : c’est qu’on guérit en
Chine sans la saignée toutes les maladies acci¬
dentelles, et plus rapidement que dans les autres
contrées de l’Europe. La vie sobre des peuples
doit influer beaucoup sur ces guérisons : presque
point de consommation de viandes ni de liqueurs
spirilueuses. J. Jacques Rousseau dit, que la
tempérance et le travail sont les deux vrais Mé¬
decins de rbomme ; le travail aiguise son appétit,
et la tempérance empêche d’en abuser. Voyez
ses Pensées, pag. Amst. (Paris) 176J,
in-12. :
Diététique.
, iLyatrolspartiesprinçlpalesdansla Médecine
chinoise : la Pharmaceutique , qui a pour objet
la connqissance des simples et des, drogues : la
Diététique , qui conserve la sanlé parun régime
et une diète convenable; puis la Chirurgie, qui
soigne les plaies et les, blessures. Nous ne itrai-
teronsd’ abord que de la Diététique des Chinois ,
telle qu’ils la considèrent , et non (1) selon les.
extensions et branches de .la Médecine euro¬
péenne. La Diététique des Chinois étend ses
vues , au rapport de M. Cihot , non seulement
sur les malades , mais encore sur tout ce qui peut
contribuer à entretenir l’état de l’homme bien
(1) Méin. des Miss, de Pékin, II, 4a4-”VI, Si/.
Dissertation-. 269
portant ; ce qui rentre dans la partie que nous
nommons l’Hygiène.
« Elle avoit paru, dit-il , si essentielle aux
Législateurs des premières Dynasties, qu’ils lui
avoient comme subordonné tout le dispositif des
lois. Logement, habits, nourriture, exercices,
travaux , tout étoit réglé sur le climat , la saison ,
l’âge , la condition et les forces. La police , par
exemple, étoit chargée d'indiquer le jour où l’on
devoit quitter les habits d’été pour prendre ceux
d’automne, ou quitter ceux-ci pour prendre les
habits du commencement de l’iiiver , puis ceux
du grand hiver. Cette ancienne Diététique indi-
quoit la cuisson propre de chaque viande, et la
saison où elle étoit plus profitable, les assaison¬
nements convenables aux différents pays et cli¬
mats, les choses qu’on pouvoit, qu’on ne devoit
pas manger k un même repas. Nos Médecins
d’Europe ont-ils donc de- bonnes raisons pour
ne pas donner ces sages documents » ?
N’accusons pas nos habiles Praticiens trop lé¬
gèrement : ils donnent leurs documents à ceux
qui y recourent. Nos traités des maladies en
indiquent'les causes qui souvent sont produites
par l’indiscrétion et la passion plus exaltée que
jamais de la mode^ quand on s’expose à des vents
froids et imprévus avec des habits trop légers ,
ou parce que l’étiquettedu changement de saison
le prescrit. Un code de police ne peut pas avoir
lieu sur un objet si mobile , si variable et tel¬
lement dépendant du caprice , du bon ton et de
1 amour propre. Conseillez aux femmes de se
270 médecine des Chinois,
vêtir davantage même en hiver , d’une manière
plus décente, et vous verrez le beau succès que
vous aurez. L’expérience donne aux humains les
leçons d’une conduite plus sage: elles ne sont
reçues que par le très-petit nombre.
La Médecine chinoise admet l’usage des par¬
fums , des odeurs dans les appartements , et ne
les croit pas contraires à la santé. Les hommes
et les femmes portent habituellement des habits
parfumés , et dans les grandes chaleurs de Pété ,
pour tempérer l’émanation de la transpiration ,
on a sur soi des sachets de poudres odorantes.
Les fleurs par conséquent sont admises en nom¬
bre j selon les difi’érentes saisons , dans les cbam-
bres, dans les cabinets, les galeries, et l’on ne
redoute pas les maux de tête qui en résultent en
Europe , ni les vapeurs cruelles dont les deux
sexes sont attaqués si communément depuis un
dembsiècle. V oyez ci-après , Traité des Mœurs
et Usages , l’article Odeurs.
'» Les Chinois, continue notre Auteur, sont
de toüs les peuples qui couvrent la surface de
la terre j celui . . . qui dans les livres économi¬
ques, composés dans les temps où les nations
occidentales , celles surtout qui sont plus voi¬
sines du pôle , ne se doutoient pas qu’on pût
faire des livres , a traité avec une méthode plus
suivie etd-’après son expérience, d^s difi’érentes
manières d’entretenir la vie par le moyen des
aliments propres à chacune des contrées qu’il con-
noissoit, de conserver la santé, en assujettissant
à certaines règlesPusage de ces mêmes;alimcnts.
D I SS ERTATIO W. 2.'] l
et de guérir les maladies par des médicaments
tirés des trois règnes de la nature , choisis avec
intelligence , préparés avec art et administrés à
propos, suivant le besoin et les circonstances ».
Nous recueillons encore les avis suivants du
même savant Missionnaire , tome XI des Mé¬
moires déjà cités, pag. i63. « Dans toutes les
maladies dangereuses il n’est pas question de nos
bouillons de viandes, ni de bouillons coupés ou
très-légers : tout régime, pour les riches comme
pour les pauvres , commence par une tisane
de riz ou de quelqu’autre gtain , et encore la
quantité est-elle limitée. Quand le malade est
mieux , il peut jirendre quelque chose de plus
substantiel au jugement du Médecin. On lui
donne cette même tisane, mais ajant assez de
riz pour être épaissie comme du chocolat. Dans
la troisième progression il y a encore plus de
riz , et les grains n’en sont qu’à demi fondus et
délayés ; c’est une espèce de bouillie claire ,
comme celle qu’on fait de gruau poi,ir quelques
malades. Pour mieux faire encore, on ôte quel¬
quefois la première eau qui à pris le plus de subs¬
tance j et on achève de faire cuire le riz dans
une autre; Il en est ainsi du riz à grains entiers
qui vient après, et avec assez peu d’eau ou point
du tout , selon que le malade prend le dessus et
a recoirvré assez de force pour qu’on lui per¬
mette un peu d’herbages et même quelques filets
de viandes. La Médecine chinoise regarde la vo¬
laille comme indigeste et malsaine. Elle ne per¬
met, contre toutes nos opinions reçues , aux
2y2 Médecine des Chinois,
convalescents d’en manger , que quand ils sont
fort avancés dans le rétablissement de la santé ».
Nous ajoutons à cet article , i°. l’extrait du
mémoire de M. Cibot , sur l’usage et la prépa¬
ration des viandes en Chine , extrait qui nous
semble très-convenable pour développer encore
les documents précédents : 2°. quelques obser¬
vations sur l’usage des boissons chaudes : 3°. ce
que ditM. Amiot sur la traduction des ouvrages
de Médecine de cette nation , et sur l’impor¬
tance , en même temps sur les dllTicultés de cette
entreprise j en quoi il est d’accord avec son col¬
lègue.
Extrait duMémoire de M. Cibot, sur Fusage
et la préparation des viandes en Chine (g).
«Les anciens Chinois, par principes de santé,
faisoient bien plus d’usage des légumes que des
viandes. Les personnes de distinction , les ci¬
toyens opulents fout servir sur leurs tables, selon
ïa saison , la viande de boucherie et la volaille ,
•la venaison et le gibier, comme eu Europe. Le
peuple , en raison de son nombre immense, vit
de tout ce qu’il peut , et ne se refuse aucune des
nourritures , ni aucun des animaux vivants ou
morts dont on auroit du dégoût et de l’horreur
ici. On peut manger du bœuf pendant toute
l’année : l’hiver est la saison de manger le mouton;
sa viande est alors d’un meilleur goût et elle est
plus saine. L’usage de la chair de cochon fraîche
finissoit aux premières chaleurs , et ne recom-
Dl SS EilTATION. 273
mençoit qn’après les premiers froids , ce qui n’a
plus Heu depuis bien des siècles. Mais la viande
salée et fumée prenoit sa place ; et à considérer
comment les Médecms ordonnent du jambon à
ceux qui sont fatigués par les grandes chaleurs ,
ou croiroit volontiers que leurs anciens avoient
donné lieu à cette coutume. . .
Il est certain cependant que dans la province
de Canton et dans les autres provinces du midi,
on mange sans inconvénient dans le plus fort de
l’été la viande de cochon fraîche. Faut-il l’attri¬
buer à ce que c’est l’espèce qu’on a nommé de
la Chine , ou à la manière dont on nourrit les
porcs, ou au climat meme et à ses chaleurs? Celte
sorte de nourriture consiste pendant quelque
temps eu oranges de rebut. Le gland (h) donne
tant de bonne qualité à leur viande ; pourquoi
les oranges ne lui donneroient - elles pas de la
bonté, de la délicatesse ?... La Médecine chi¬
noise ne permet que fort tard aux malades de
manger de la volaille; et il y a peu de convales-
cenis qui puissent en faire usage , puisqu’elle
défend, contre toutes nos opinions reçues, celle
nourriture comme indigeste et malsaine. L’an¬
cienne sobriété ayant disparue , et le mélange
de tant de peuples d’au - delà de la grande mu¬
raille s’étant fait en Chine, soit par cette cause
ou toute autre, il est certain qu’il y a moins de
force et moins de ressource dans les tempéra¬
ments qu’en Europe. Les Médecins européens
sont convenus qu’on ne pourroit pas y faire usage
des mêmes remèdes , sans les adoucir et les tem¬
pérer.
274 médecine des Chinois,
Par suite de quelque tradition ancienne,
chaque viande gagne en bonté et en salubrité à
être luaiîgée , ou même cuite avec telle autre
viande, tels herbages et tel grain. Le cerf et le
lièvre , par exemple , avec la viande de cochon,
le mouton avec le millet-chou , etc.
La science du cuisinier consiste à savoir quelles
viandes on peut mêler ensemble, et à connoître
la vraie proportion de leur mélange, pour ob¬
tenir une bouté et une salubrité communes.
Depuis les conditions moyennes jusqu’aux
gens en place , aux Grands , aux Princes et à la
Pamille Impériale , les légumes , les racines et
les herbages sont les mets journaliers de toutes
les tables , et peuvent être regardés avec le riz
comme le fond des repas. . . Les bienséances gé¬
nérales règlent l’usage de la viande sur le grade,
le rang, la dignité et les emplois, comme toutes
les autres distinctions civiles. . . Quelques ou¬
vriers, par exemple, n’ont de la viande que quel¬
quefois par lune et à un seul repas. Il est réservé
aux Artistes d’en avoir tous les jours , et c’est
une distinction pour les plus habiles d’en avoir
plusieurs plats à tous les repas. Or , dès qu’il
est ainsi au palais , ou ne sera pas surpris que
dans aucune boutique, ni dans aucun atelier de
Pékin , on ne voie pas de viande tous les jours
aux repas.
La règle générale est d’en servir aux réjouis¬
sances et aux fêtes, soit communes, soit par¬
ticulières, puis deux fois par lune, au moins,
et d’un jour l’autre au plus, encore à un seul
Dissertation. 275
l’epas. On juge d’après cela quel doit être l’or¬
dinaire des l'amilles du peuple . Chez les
grands et dans les maisons opulentes, ce n’est
que par extraordinaire qu’on fait manger de la
viande aux enfants et aux jeunes gens. . . . Les
tables ouvertes sont inconnues parmi les Sei¬
gneurs, les grands Mandarins et là nation en¬
tière : on a mille raisons pour ne pas annoncer
la richese en dehors , et on en a autant pour
diminuer l’occasion des repas . Enfin la
Cour donnant partout le ton et l’exemple, les
plats de racines et d’herbages y sont préférés à la
volaille et à d’autres viandes : et cette préférence
est fondée sur les raisons de convenance , d’uti¬
lité et de bien public qui ont été admises dès
les premiers âges.
Le Docteur Tchang , qui vivoit sous l’em¬
pereur Tai-tsong des Tang; ( et ce Prince com¬
mença à régner en 768 ), donne les maximes
suivantes ; « On ne digère jamais bien que ce
qu’on digère aisément : les mets singuliers oc¬
casionnent les maladies extraordinaires ; plus on
fait servir de plats à la table, plus il faudra pren¬
dre de drogues dans une médecine. »
On établit en principe que les grains, les lé¬
gumes , les herbages , les racines et les fruits
sont la vraie nourriture de l’Iiomme, qu’elle est
la plus propre à réparer et à entretenir ses for¬
ces , la plus faite pour les organes , la plus as¬
sortie à ses besoins et la plus convenable à tous
les âges, à tous les sexes, à tous les tempéra¬
ments et à toutes les saisons. . . . Que poyvoit
iyô Médecine des Chinois,
faire de plus le 3Vfi/z suprême, ajoute-t-on ,
pour indiquer qu’ils les a destinés à être la nour¬
riture journalière de l’homme, et qu’il les a pré¬
parés tels que les demande chaque temps de
l’auiiée? On appuie ces principes d’exemples
que démontrent l’insalubrité des viandes et la
nécessité d’en suspendre l’usage dans les ma¬
ladies, et souvent après la convalescence.
Avant de donner la préparation des aliments,
l’auteur prévient qu’il n’y a pas de cheminée
en Chine, ce qui épargne beaucoup de bois et
de charbon , met en état de faire chauffage de
tout , et diminue les embarras et les incom¬
modités de la cuisine. On se sert de fourneaux :
ils sont très-commodes et appropriés à leur des¬
tination . Un ou plusieurs grands tamis
qui s’emboîtent les uns dans les autres , s’adap¬
tent à la chaudière où est l’eau bouillante éta¬
blie sur le fourneau : le haut est fermé par un
couvercle qui y renferme la vapeur ; Les Chi¬
nois cuisent ainsi leurs petits pains , leurs fruits,
à la vapeur ; et cette manière est simple , facile,
peu dispendieuse et sûre : ils font rôtir leurs
viandes par tranches minches.
La Chine, quoique très-riche en étain et en
cuivre, ne fait point entrer ces métaux dans les
cuisines. Chez les riches, comme chez les jiau-
vres , tout ce qui sert à cuire et à préparer les
aliments, est en fer, en poterie et en bois. . .
Les casseroles de fer sont d’un fort ancien
usage : on en fait de toutes les formes , de toutes
les grandeurs j et ce qui caractérise mieux la
Nation,
Dissertation. ayy
Hatioii ) on les vend à si bas prix que les pau-
vi-es ménages en ont : on a voulu éloigner sa¬
gement le danger dans la préparation des ali¬
ments. Les coulis , les sauces composées ont été
fort à la mode sous plusieurs règnes des dy¬
nasties passées, mais l’intérêt capital de la santé
a prévalu , et l’on a pensé , d’après les anciens,
que les aliments simples sont les plus sains;
et que ce qui nourrit, ce qui conserve les forces
et la vie , n’est pas çe qui ragoûte le plus , mais
ce qui se digère mieux et plus aisément.
On mange les viandes avec le riz , on les
sert souvent coupées en filets, en petites tran¬
ches, en morceaux assez petits pour ne faire
qu’une bouchée ; quelques unes avec leur pro¬
pre bouillon ou sauces , d’autres , comme à sec ,
parce que l’on sert des vases pleins de divers
bouillons , vinaigre , etc. pour que chacun
choisisse à son gré. On les mange à sec avec
divers fruits confits au sel, au vinaigre , au suc
de gingembre. . . . . Ces viandes sont souvent
mélangées et nageantes dans un même bouil¬
lon avec des herbages ou des racines. » (a)
M. Poivre dit n’avoir rien mangé de plus res¬
taurant qu’un potage de nids de Salangane ou
d’hirondelles de mer , fait avec de la bonne
viande. Cette nourriture substantielle fournit
beaucoup de sucs prolifiques , et elle est estimée
un mets délicat et de choix chez les Chinois.
Les jets tendres du bambou, coupés par mor-
(1) Mém. des Miss, de Pékin, XI, 353.
Seconde Partie^ S
278 médecine des Chinois,
ceàüx , ou tranches d’une ligne ou deux d’cjiais-
setir, et séparées par filets bien Cuits et macé¬
rés diiiis le sel , fôiit partie des herbes salées
que les Chinois mangent avec le riz.
M. PavT dans ses recherches sur les Chinois,
s’élève contre les abus des boissoils chaudes d’un
usage si ancien en Chine , et il dit : (( On est
instruit en Europe des maux horribles qu’en-
trxaîne après soi l’usage des boissons chaudes ,
RU sen timent de tant de Médecins .... Le Doc¬
teur Tronchiu leur attribue les maux nouveaux
dont le siège est dans les nerfs, et qui étoiènt
inconnus deS âlicieilSi . . . De-là l’infécotidité
d=ës fetilhies , la foiblesse des eüfants, les maux
de nerft devenus héréditaires , etc.
' A tout ce raisonnement du savant Académi-
çlën de Èerlln, les Missionnaires Ont répondu
qiiè le système nerveux devroit tellémênt être
àfïdlbli pour lès deux sexes , qu’il ne reStCroit
plus àsséz de forces aux hommes pour engen¬
drer, ni aux femmes pour concevoir : que ce¬
pendant lés Chinoises qui né boivent que du
thé , cpii commencent et qui finissent leur
vie daiis; là retraite sOiit très fécondes , et
prétendent qüé C’éSt à l’ilsage des boissons chau¬
des qu’elles doiveüt cette flexibilité et cette sou-
Éiesse de toutes les parties de lertrs corps qUi
ïS fait eêfâ Oter facilèriient, quoiqu’il s’en faille
beaucoup y ComOie quelques voyageurs ont pré^
tendu l’insinuer, qu’elles se passent des sages-
femmes.
Voila conihTe les faits démentent les raison-
Dissertation. 279
nements. Les Européens ont remarqué que les
femmes Américaines et Angloises avoient l’é¬
mail des dents terni par l’usage des boissons
chaudes : cette cause seule est - elle prouvée ,
influe-t-elle en Chine sur les dents des femmes
et des hommes ? Non.
M. Paw, si fertile en assertions, avance,
d’après le docteur Tronchin , que les maux de
nerfs étoieut inconnus des anciens : cependant
le passage que nous avons donné de Sénèque ,
dans l’Introduction de ce petit Traité, mani¬
feste bien que le tremblement des nerfs, les
palpitations de cœur, etc. effets du genre ner¬
veux affecté , étoient une maladie dont on étoif
fréquemment attaqué à Rome, et que le philo¬
sophe latin attribue à l’usage immodéré du vin
et des repas somptueux.
(f Je pense , dit M. Amiot, qu’on pourroit
retirer un avantage réel d’une bonne traduc¬
tion des principaux ouvrages de Médecine com¬
posés par une nation qui cultive cette science
depuis plus de quarante siècles. La seule expé¬
rience doit lui avoir découvert une foule de pe¬
tits sentiers que la théorie ne sauroit d’elle-
méme indiquer, fut-elle fondée sur les meil¬
leurs principes. Depuis les temps les plus re¬
culés jusqu’à celui où nous vivons, en Chine
comme partout allletirs, il y a toujours eu des
maladies ; mais en Chine plus qu’ailleurs , il y
a toujours eu une classe d’hommes dévouée spé¬
cialement à la noble profession dont l’objet est
de travailler à la guérison de ces maladies. L’Em-
S 2
aSo Médecine DES Chinois,
pereur Chen-noung, le premier Médecin Chi¬
nois vivoit long-lenips avant Esculape et son
instituteur , le Centaure Cliiron. 11 connoissoit
les plantes et leurs vertus . . » . Inventeur de la
Médecine et de l’Agriculture , les deux arts les
plus nécessaires à l’homme , les Chinois l’ont
placé au rang des Chin ou des Esprits , ne ren¬
dant les honneurs de la Divinité qu’à l’Etre des
êtres, au Chang-tj.
I) Je conclus de tout cela que ce qu’une na¬
tion réfléchie et savante a écrit sur la Médecine,
doit être une source abondante où l’on peut
puiser les connoissances les plus précieuses pour
la perfection de ce même art. Il ne manque que
quelqu’un qui veuille et sache y puiser. Car il
ne suffit pas d’entendre une langue et d’être sim¬
plement homme de lettres , pour bien traduire
ce qui est écrit en cette langue sur les sciences
et les arts j il faut que le traducteur possède
l’art ou la sieuce sur laquelle il écrit, d’après ce
qu’il a lu dans une langue étrangère, sans quoi
sa traduction fourmillera d’erreurs, et ne don¬
nera de l’original qu’il veut faire connoître
qu’une idée fausse : et c’est malheureusement
ainsi que sont presqne toutes les traductions
que j’ai vu. Elles se ressentent du terroir où
elles sont nées, et du genre de vie, ou si vous
voulez , de la profession de celui qui les a pro¬
duites. « (i)
De telles réflexions sont trop judicieuses pour
qu’on ose les contredire : qu’on nous en pcr-
(1) Mérn. des Miss, Fr. de Pékin, XV, la.
DiSSERTATIOrf. 281
mette quelques autres en généralisant seule¬
ment.
On ne se livre aux hautes sciences, aux scien¬
ces abstraites , que quand le goût et l’attrait y
portent décidément. Les gens du monde don¬
nent par exemple rarement leur attention à la
science de l’Anatomie et de la Médecine réser¬
vée à ceux qui doivent en faire leur état: et cela
est heureux ; car ceux qui n’ont pas , dans ce
genre, d’études préliminaires, trouveront plus
de danger à se permettre ces lectures , que de
les repousser ; et ils risquent de devenir ma¬
lades en craignant toutes les maladies, et sou¬
vent ils croient être atteints de quelques unes.
Si l’on veut prendre des notions sur des sujets
abstraits, sur la Médecine même, combien ne
trouve-t-on pas d’agréments dans les éloges des
Académiciens par Fontenelle? Il se met à la
portée de ses lecteurs. Les charmes du style ,
la finesse et la netteté des pensées procurent la
facilité de le suivre, et c’est tout ce qu’il faut
aux gens du monde. Voltaire dit dans son Siè¬
cle de Louis XIV, qu’on a-regardé Fontenelle
comme le premier des hommes dans l’art nou¬
veau de répandre la lumière et les grâces sur les
sciences abstraites.
282 Médecine des Chinois,
MÉDECINE,
PREMIÈRE PARTIE.
Ces coniioissances prélimiDaires établies, nous
divisons en deux parties ce qui concerne la
Médecine.
La première contiendra les dissertations :
10. Le secret sur le Pouls. 2°. La petite Vérole:
3°. Une maladie singulière nommée la Njc-
ialopie J ou maladie des yeux. 4‘’> La notice
d'un livre Chinois sur les signes apparents
d’une mort violente. 5°. La notice d’un livre
bizarre nommé le Cong-Jbu des Bonzes, tous
extraits de longs mémoires consignés dans ceux
des Missionnaires françois de Pékin.
La seconde partie comprendra des réfle¬
xions à l’appui des premiers principes de la
Médecine chinoise , etla Pharmaceutique qui a
pour objet la connoissance des simples et des
drogues : on y trouvera le détail des remèdes
tirés des règnes végétal , minéral et animal.
Nous terminerons par quelques dissertations
concises qui s’y joignent naturellement et qui
y font suite , savoir : un article sur l’PIerbier
chinois , lequel reçoit des développements plus
grands dans une lettre de M. Amiot , écrite
Première Partie. 283
en 1773 ; un autre article sur le P ao-hing-che ;
un autre sur les Ou-poey~tze , composition
médicinale ; un autre sur les Tablettes médi¬
cinales ; un autre sur lu Colle de peau d’âne j
et un autre enfin sur le sang de cerf, tous déjà
annoncés sommairement dans les remèdes.
Secret du Pouls.
Le P. Duhalde , dans le tome III de son
ouvrage , a donné en 62 pages le secret du
Pouls , traduit des livres Chinois. Nous ren¬
voyons au texte, aux notes et aux commen¬
taires qui forment cette longue instruction peu
satisfaisante à lire , et nous nous bornons à
l’extrait suivant sur la connoissance du Pouls ,
en nous aidant de plusieurs autres Auteurs.
Ce qui regarde le cœur , le foie et le rein
gauche, s’examine au pouls du carpe de la
jointure et de l’extrémité du cubitus du bras
gauche. Aux mêmes endroits du bras droit ,
suivant le même ordre , on examine ce .qui re¬
garde les poumons , l’estomac et le rein droit ,
autrement dit porte de la 'vie.
On tâte le pouls à trois endroits de chaque
bras : à chacun de ces endroits , le poids se
peut diviser en pouls superficiel au élevé ,
pouls profond .et po.uls mitoyen ; .ce qui donne
pour chaque bras neuf combinaisons diffé¬
rentes. Ati re^te , le ponls mitoyen est celui
sur lequel il faut régler son jugentent par rap¬
port aux autres.
284 médecine des Chinois,
On doit tâter le pouls de trois manières dif¬
férentes. La première en appliquant doucement
les doigts sur la peau sans presser ; la seconde
eu appuyant davantage , et de façon à sentir
sous les doigts , les chairs ; et la troisième en
appuyant ferme les doigts jusqu’à sentir les
os du bras , pour s’assurer si le pouls cesse de
battre ou non, s’il est vite ou lent, et combien
il bat de fois dans l’espace d’une inspiration et
d’une expiration.
Quand on trouve au pouls cinquante bat¬
tements sans qu’il s’arrête, c’est santé : s’il s’ar¬
rête avant d’avoir battu cinquante fois , c’est
maladie , et l’on juge du mal plus ou moins
Î)ressant par le nombre des battements après
esquels le pouls s’arrête.
Il convient de savoir que les gens gras ou
replets ont communément le pOuls profond et
un peu embarrassé : les maigres l’ont super¬
ficiel et long. Aux gens de petite stature , il
est serré et comme pressé , au lieu qu’il est un
peu lâche chez ceux de grande stature, ^oilà
l’ordinaire j quand on trouve le contraire, c’est
mauvais, signe.
Viennent ensuite les inductions des mala¬
dies par les observations du pouls , et les dif¬
férents pronostics du danger imminent des ma¬
lades.
Ces mêmes observations des battements font
connoître aux Médecins Chinois, à ce qu’ils
prétendent , si une femme est enceinte d’un
Première PARfiE. 28^
garçon ou d’une fille ou de deux enfants, à quel
mois elle est de sa grossesse , etc.
Cette science du pouls a rendu les Méde¬
cins Chinois très-célèbres ; et plusieurs de nos
Docteurs (i) en ce siècle-ci font étudié et
pratiqué même, sans citer ceux qui les ont mis
sur la vole des études et des expériences, comme
nous le verrons.
M. CiBOT a-t-il en vue l’ouvrage de Duhalde .
quand il dit page 261 àe's Mémoires des Mis¬
sionnaires François de Pékin , tome VIII ,
in-k°. (( On en a donné quelque chose dans un
traité du pouls traduit du chinois en latin ;
mais il faut que le traducteur soit tombé sur
une mauvaise édition de province , dont il a
copié les fautes et les omissions». Ou veut-il
indiquer , ce qui est plus vraisemblable , la
traduction latine de Boymius, dont nous don¬
nerons ci-après une courte notice.
L’extrait suivant d’une lettre écrite par
M. Amiot(i) en 1789, jettera plus de lu¬
mières sur la science des battements du pouls.
Elle répond aux questions qui ont été faites
de Pai’is à ce Missionnaire de la part d’un
savant Médecin , sur la Médecine des Chinois,
et sur leurs moyens de connoître les crises pro¬
chaines dans les maladies.
Il raconte que souffrant au sein, gauche des
douleurs si aiguës, qu’elles lui ôtoient le boire.
(1) Mèm. des Miss. Fr. de Pékin , XV, p. 6 et suiv.
286 Mé.decin-e des Chinois,
le manger , le sommeil et tout usage de ses
facultés , il fit venir un Médecin Chinois qui
lui tâta le pouls sur l’un et sur l’autre bras
pendant assez long-temps , et qui conclut que
le siège du mal étoit dans le foie; que ce mal
provenoit d’un jang exalté qui embraseroit
bientôt toute la machine , si on n’y mettoit
promptement obstacle en le tempérant par Vjn.
Ujang désigne le feu, le subtile, le fort, le
sec , et \’fn désigne l’eau , l’humide, le froid,
le foible. Le Médecin ordonna au malade deux
potions, après lesquelles il assura que les dou¬
leurs cesseroient et permettroient le sommeil.
L’événement fut tel qu’il avoit été annoncé.
Les douleurs cessèrent; et le malade dormit
une partie de la nuit suivante. Le traitement
fut continué; il consista en des médecines lé¬
gères, afin de préparer à une plus forte qui
dcvoit annoncer la crise nécessaire pour em¬
porter la cause principale du mal et décider
la guérison. La crise eut lieu , et le mal di¬
minua de jour en jour.
M. Amiot employa le temps de sa convales¬
cence pour apprendre de son Médecin chinois
comment il découvroit les crises prochaines,
ou le changement de mal en bien et de bien en
mal. C’est, lui répondit-il, par le changement
que nous observons dans les battements du
Eouls. Viennent ensuite des détails curieux re-
iiivement à la manière de placer les doigts sur
l’artère, afin de pouvoir distinguer facilement
la différence des trois pulsations qui se font sur
PaEMlÈKE PaIITIE. 287
les trois parties de l’artère que le Médecin î;ouche
en plaçant un doigt sur la première , nommée
tchun, qui est plus près du poignet, un autre
sur celle koan, qui vient après, et un autre sur
la troisième tche- Après avoir louché en même
temps et d’une manière égale le corps entier de
l’artère avec les trois doigts, de façon que Y index
touche le tchun , le médius le koan , Yannularis
Je telle, et s’ètre assuré de l’état du pouls, le
Médecin touche ruoe après l’autre les trois
parties de l’artère, et observe attentivement les
pulsations dans chacune en particulier, d’abord
en appuyant légèrement, puis en pressant un
peu , et enfin en pressant fort et par élan, comme
si on vouloit faire ressort.
Cette dernière observation conduit à une
autre, de laquelle dépend le jugement à porter,
tant sur la venue et la proximité d’une crise , que
sur sa nature , supposé qu’elle ait lieu.
Le Médecin chinois juge que la crise vabientôt
se déclarer par la variation des battements qui
se font par l’artère de l’un et l’autre bras, par
l’inquiétude du malade, etc. 11 observe soigneu¬
sement sa physionomie, sa langue, ses yeux, sa
respiration ; il interroge, pour ainsi dire , toutes
les parties soufï’rantes du corps , et en tire des
inductions. Suivant ainsi tout le cours d’une
maladie, il indique les remèdes, et se trompe
rarement ; il a égard à l’age, au tempérament
et aux habitudes du malade. Nous lenvoyons
au Mémoire mçme , qui contient dau^res dé-
288 Médecine des Chinois,
tails , nos connoissances en ce genre étant
très-foibles.
M. Amiot termine la conversation qu’il a eu
avec sop Médecin, en écrivant en ces termes à
son correspondant de Paris. « Vous direz : voilà
le langage d’un charlatan : j’en conviendrai ;
mais je vous prierai d’être persuadé que mon
Médecin chinois n’est point un charlatan, et
que j’en suis la preuve vivante ; car sans son
secours je serois mort ».
Le Chevalier Guillaume Temple , grand
homme d’état, Ministre hahile, sous le règne
de Charles II , et possédant l’histoire des na¬
tions autant que celle de son siècle, ainsi que
toutes les sciences dont l’esprit humain doit
profiter dans l’usage de la vie, paroît faire estime
dps Chinois et de la simplicité de leurs remèdes
dans les maladies. Il dit : « Car hien que les
Médecins chinois se connoissent parfaitement
au pouls, et qu’ils sachent par ce moyen dé¬
couvrir la cause de toutes les maladies internes,
leur pratique à l’égard de la guérison , n’excède
pas la méthode du régime et la vertu des plantes
prises intérieurement ou appliquées à l’exté¬
rieur (i) ».
On m’a communiqué depuis peu \e?> EpM-
mérides des Curieux de la Nature, journal
latin, année IV, décembre, ii« supplément,
Nuremberg 1686, Ce supplément con¬
tient la clef des Chinois sur la doctrine du
(i) OEuvres Posthumes. Leyde , 17191 i5o.
Première Partie. 289
Îouls , ouvrage latin de Michel Boymius ,
ésuke polonois, publié par les soins d’André
Cleyerus, Docteur en Médecine.
Cette dissertation, fort étendue, ou, pour
mieux dire, ce traité, qui donne la clèf de la
doctrine complète des Chinois sur la connois-
sance des 'vibrations du pouls, et sur toutes les
inductions qu’on peut en tirer , pour distinguer
les maladies qui affectent le corps humain, in¬
dique aussi les causes locales, puis les moyens
de guérir et de prévoir les accidents , les crises
et les temps prochains et éloignés de la mort.
Boymius, qui l’a traduit en latin sur le texte,
ou d’après les ouvrages chinois , reporte à l’an¬
tiquité la plus reculée la science des vibrations
du pouls , connue des Chinois et pratiquée
constamment chez eux avec succès : il remonte
à la nuit des temps, à l’an 2697 avant l’ère
chrétienne.
II. est grand admirateur de cette doctrine,
et il la fait connoître dans tous ses détails,
sans épargner ses peines pour mieux instruire
son lecteur.
Par l’exploration du pouls , les Médecins
chinois parviennent à réparer l’harmonie dé¬
rangée du corps humain, et à soigner et guérir
les maladies internes, ou au moins à prolonger
la vie des malades, ils ont supputé le nombre
des battements du pouls pendant vingt-quatre
heures : ils disent que le matin est le temps le
plus convenable pour l’exploration du pouls ;
290 Médêcine des Chinois,
ils ajoutent qu’à chaqué saison cette exploration
générale est nécessaire, pour en tirer les ré¬
sultats d’après leur différence sensible.
Le sang et les esprits sont les véhicules de la
vie de l’homme. Le poumon en recevant par l’as-*
Firation l'air vital et le reportant au-dehors par
expiration, deux mouvements connus sous le
nom de systole et de diastole, entretiennent le
sentiment vital. L’homme cesse d’exister , dès
que cette communication est interrompue, ou
dès qu’elle s’arrête en lui (A).
GÉfTE clef de la Médecine chinoise est fort
singulière. Les rapports qu’elle a avec les mou¬
vements du ciel lui laissent un vernis d’empi-i
risme bizarre, et on ne doit pas s’en étonner,
la nation ayant un grand foible pour l’astrologie
judiciaire (1). Mais en écartant ces prétendus
rapports , il ne s’ensuit pas moins que les ré¬
sultats des Médecins, d’après les explorations
des battements du pouls, les conduisent, selon
qu’on l’assure, à des guérisons surprenantes.
M. CiBOT ne traite pas favorablement cette
traduction latine, qui a passé sous ses yeux. Nous
lui devons et à M. Amiot son collègue , les der¬
niers documents sur le secret du pouls.
L’ouvrage de Boymius, fidèle ou non, pré¬
sente de grandes difficultés à celui qui n’a pas
fait une étude particulière de la Médecine ; mais
(i) Voyez Mœurs et Usages. Dissert, sur fit supers¬
tition , l’astrologie j etc.
Première Partie. 291
un habile Médecin (1) s’est attaché depuis plu¬
sieurs années à le méditer et à l’approfondir. Il
a consulté les ouvrages des Anciens et ceux des
Médecins modernes , tant étrangers que fran--
çois , sur ce que l’on peut raisonnablement con¬
jecturer des maladies intérieures par la science
des 'vibrations du pouls. Si les bonnes œuvres
auxquelles il se livre dans son état , par goût et
par humanité , lui permettent de publier ses re¬
cherches et les expériences qu’il prend pour
guides, on aura le prononcé d’un théoricien la¬
borieux dans la science de la Médecine, et d’un
praticien modeste. On sait que les Européens ne
peuvent pas sortir de Canton , et que s’il y a
quelque Médecin chinois en réputation dans
cette ville > on doit présumer que les plus savants
d’entr’eux doivent être par préférence à Pékin
et à la cour de l’Empereur. On sait encore que
les Missionnaires françois , qui font leur rési¬
dence auprès du Prince et dans son palais, et
qui par cette raison sontiiécessairementlnstruits
dans les langues Chinoise et ïartare, sont aussi
les seuls tjüi jusqu’à présent ont répondu à tant
de mémoires, de lettres et de questions envoyés
de France, soit par les Ministres , soit par des
Académiciens illustres qui ont voulu être en re¬
lation avec eux. Ainsi on ne doute pas que M. S...
voulant se procurer des écldircisSementà sur la
doctrine du pouls en Chine, ne se soit adressé, ,
par un des correspondants des Missionnaires , à
M. Amiot , qui aura rédigé la réponse consignée
(1) Le Docteur S.
^293 médecine des Chinois,
depuis par lui ou ses éditeurs, dans le tom. XV
des Mémoires des Missionnaires de
Pékin, et il me semble que M. S... auroit pu
ou dû le dire.
La citation de Soîano , indiquée dans la note
au commencement de cet article , nous a donné
la curiosité de lire son ouvrage. Voici son titre.
Nous ajoutons quelques réflexions pour ter¬
miner.
OsSERV ATION s nouvelles et ^extraordinaires sut
la prédiction des crises par le pouls , faites premièrement
par le Docteur D. Francisco Solano , de Lacques ,
Espagnol , et ensuite par différents autres Médecins;
enrichies de plusieurs cas nouveaux et de remarques , par
M.Nihell, Médecin anglais , et traduit de cette lan¬
gue , par M. Lavirotte , Docteur en Médecine. Paris,
1748, in-'L'i.
Ce petit volume est très-curieux à tous égards.
Solano a commencé à observer en 1 707 ou 1 708,
jusqu’à l’année 1738, qui fut celle de sa mort.
Quoique le traducteur n’ait cité Duhalde et Jean
Floyer , anglois , partisants de la doctrine chi¬
noise , que pour montrer le peu d’estime qu’il
fait des Médecins de cette ancienne nation , et
des counoissances qu’on leur attribue sur l’ex¬
ploration des vibrations du pouls , il n’en est
pas moins vrai que dans le peu de matériaux
réunis ici , on trouve des faits suffisants pour
être plus justes à leur égard , et démontrer leur
priorité dans cette manière d’examiner les pul¬
sations des artères.
La
Première Partie. 298
La lecture de l’ouvrage de Solano prouve que
les Anciens consultoient peut - être bien plus
soigneusement les approches des crises , qu’ils
les contrarioient moins par des remèdes, et que
même ils les attendoient : elle prouve, confor¬
mément à l’opinion du traducteur , que les Mé¬
decins modernes ont peut-être trop abandonné
les diagnostics qui peuven t faire prévoir les crises.
On voit encore par le suffrage du Docteur Ni-
hell , qui a suivi les cures de Solano , et qui a
pour lui les savants anglois Mead et Radeliff’e ,
que la science du pouls et les inductions à en
tirer, ne sont pas considérées parmi eux comme
conjecturales, et que ces habiles Médecins , sans
parler des Chinois ni des études qu’ils ont faites,
depuis des siècles , sur les pronostics des crises
et sur les maladies connues d’eux par les vibra¬
tions du pouls et par la physiologie , n’ont ap¬
puyé leur système que sur la même base.
Après ces autorités qui doivent être pesées ,
on voit dans le commencement de cette petite
dissertation que le Docteur Lorry , nourri et
imbu , soit des ouvrages d’Hippocrate et des au¬
tres Médecins anciens, soit des observations les
plus importantes des Médecins modernes , lui
qui mérite un rang distingué dans ce siècle , ne
donne que de l’indifférence aux opinions que
l’on peut prendre sur l’exploration du pouls ,
pour prévoir les crises et annoncer leurs effets.
C’est un sentiment particulier de ce savant Mé¬
decin : nous le rappelons ici , sans être en état
de le discuter.
Seconde Part.
T
294 Médecine dés Chinois,
J Ê terraiuerai cet article par les réflexions d’un
ancien Médecin , d’un Doyen de la Faculté de
Paris, fort sage, estimé comme il doit l’étre
dans son corps , ainsi que des particuliers qui
se sont mis sous sa conduite dans leurs maladies,
et qui ont éprouvé sa prudence , son expérience
consommée et son éloignement des nouveaux
systèmes ; sa douceur , sa patience dans les
traitements, son application à aider la nature,
et à lui faciliter ses ressourcés. Si ces traits
le font reconnoître, ce n’est pas mai , c’est sa
bonne réputation qui le nomme. Voici ce qu’il
m’écrivoît en ami , ajprès avoir eu communica¬
tion dé cet Essai sur 1 exploration du pouls, pi¬
lés Médecins chinois.
ï< Il est bien fâcheux que beaucoup de Méde¬
cins aient allié plus ou moins de charlatanisme à
une science dont malheureusement l’humanité
ne peut se passer. C’est précisément dans cer¬
taines parties délicates de cette science, qu’il est
facile d’y glisser cette portion de charlatanisme
don t il est presqueimposslble queles gens, même
instruits, se défendent. La connoissauce du pouls
s’y prête infiniment, ainsi que celle des urines.
Chez nous antres Européens, vous savez quelle
vogue ont parmi le peuple lés Médecins des
urines. Chez les Chinois, il me paroît que ce
sont ceux du pouls. Quoi qu’il en soit, un Mé¬
decin instruit et qui veut guérir son malade ,
recueille soigneusement tous les signes que lui
présentent le pouls , les évacuations, les traits
même du visage de son malade ; et c’est en com-
Premièuf. Partie. 295
parant tous ces signes ensemble, qu’il peut saisir
le seul fil propre à le conduire sûrement dans le
dédale d’où il doit retirer son patient, etc. ».
Quoique ce petit traité ait pour objet la Mé¬
decine des Chinois, je rappelle ici deux traits
remarquables, entre beaucoup d’autres connus,
qui honorent la profession du Médecin.
Selon le premier, consigné dans l’Hist. Rom.
trad.del’angloisd’Echard.Pam, 1 744> tom.IVi
in-i2,pag. 24. L’an ydi de la fondation de Rome,
Auguste , second Empereur , seul maître d’une
grande partie du monde , est atteint d’une ma¬
ladie mortelle. On désespère du salut du Père
de la Patrie, et l’aflliction est générale. Autonius
Musa , fameux Médecin , le tire de danger et
rétablit la santé du Prince. Le sénat , pour ho¬
norer la profession de Musa , affranchit de tout
impôt les Médecins , et le peuple lui éleva, par
reconnoissance, une statue auprès de celle d’Es-
culape. Quelle différence de conduite généreuse
dans ces résolutions prises à Rome , et l’avilis¬
sement infligé , lors de la révolution , sur un état
libre , volontaire , indépendant , en obligeant
chaque Médecin à payer, comme le plus petit
artisan, un droit de patente à la république, sur
des honoraires mobiles,non fixés,toujours libres!
Le second est l’esquisse de l’éloge qu’a fait
plus en grand l’Auteur du Spectacle de la Na¬
ture. Paris , 174?/ VII , in-i2.ÿ0flg-. 491
et süiv.
« Le Médecin exerce un pouvoir réel etim-
T 2
296 médecine des Giiinois,
portant sur notre vie. La satire a souvent cherehé
à décréditer, par des défauts ou des ridicules,
la Médecine elle-même j mais si ce procédé a
lieu , il n’est ni science ni profession qui ne soit
exposée à de pareilles insultes. Le bon et savant
Médecin doit s’en alarmer foiblement ; il ne sc
met pas en attitude de se défendre ; et conduit
Eur la sécurité que l’expérience inspire, il entend
i raillerie et désarme les railleurs obligés de re¬
courir au besoin à ses lumières. Il ne méconnoît
F as cependant , étant sage , ni la condition de
homme , ni la mesure de son savoir , réservée
dans des bornes prescrites parle Créateur. C’est
beaucoup qu’il connoisse par l’étude de l’ana¬
tomie le corps humain , comme un bon pilote
connoîl la mer , sans pouvoir nous garantir des
écueils cachés, ni nous exempter des tempêtes.
L’expérience et l’activité de l’un et de l’autre
causent donc de grands biens à la société, et épar¬
gnent bien des accidents aux particuliers. On a
des obligations importantes aux Médecins ; car
il est peu d’arts et de métiers , peu de sciences
auxquelles ils n’aient fait quelque beau présent
par leurs éludes et leurs recliercbes. Presque tous
parmi eux refusent rarement leurs conseils, leurs
secours aux indigents , ni même leurs soins et
leurs visites. Le célèbre Dumoulin recevoit 6 fr.
d’un particulier pour sa visite, etlesrendoit en¬
suite à ün pauvre qu^il alloit voir >1 .
Z) JE la petite Vérole.
Nouspulsons des renseiguemenis assez étendus
Première Partie* 297
sur la petite Vérole , dans les lettres édifiantes.,
dans les Mémoires des Missionnaires françois ,
{>lus récents, et dans quelques lettres particu-
ières.
(( La petite V érole , dit M. Cibot (/) , A uteur
d’un de ces mémoires , est en Chine une maladie
épidémique depuis plus de trois mille ans. On
raconte qu’elle n’étoit pas dangereuse dans la
haute antiquité , et qu’il étoit rare qu’elle fût
mortelle. Ce n’est , selon quelques opinions
sages, qu’après la décadence de l’ancien gouver¬
nement, qui renversa tout dans les mœurs et dans
la manière de vivre , comme dans l’administra¬
tion , que cette maladie eut un venin et une force
qui s’annoncèrent par les symptômes les plus fu¬
nestes, éteignirent en peu de jours les espérances
des familles, et dépeuplèrent des provinces en¬
tières .... Ces ravages si rapides alarmèrent les
Empereurs .... et les. firent tomber aux genoux
de la Médecine. Celle - ci avoit perdu presque
tous ses anciens livres dans les guerres civiles :
elle travailla sur ceux qui avoient échappé au
naufrage général et sur les observations qui se
multiplioient de jour en jour. Ses premiers tra¬
vaux la conduisirent, comme de raison , à des
systèmes compliqués et obscurs par lesquels ou
expliquoit tout ; . mais ils ne se concilioient
pas avec les faits .... Le bon sens persuada peu-
à-peu que la petite Vérole tenoit aux premières
sources de la vie , et dérivoit d’un levain inné
qu’il falloit étudier dans ses elièts. On le fit , et
on parvint par degré à eu connoître les vrais si-
?98 MÉpECiNE DES Chinois,
giies , les crises, les périodes, les révolutions,
les diverses espèces , et enfin à trouver les re¬
mèdes dont il lalloit se servir pour sa guérison....
Chaque siècle apprit à modifier ou à changer le
traitement , . . . . selon que le levain change de
nature, selon les mœurs aussi et le tempérament
des pères et mères qui le transmettent. . . .
» La fatale nécessité d’avoir la petite Vérole,
ou dans l’enfance, du dans un âge plus avancé,
fit imaginer à un Médecin, d’aller, pour ainsi
dire, au-devant de ses coups, afin de vaincre
sa malignité, en s’y préparant. Le premier succès
de cette tentative singulière . sur le petit-fils
du Prince de Tching-siang , vers la fin du
dixième siècle, étonna la Médecine et enthou¬
siasma le public . Le secret s’en répandit dans
toutes les provinees de l’Empire, et pénétra
jusque dans les villages. Tout le monde pré-
tendoit que quiconque avoit été inoculé , ne
pou voit plus avoir la petite Vérole, et tout le
mond^aisoit semblant de le croire. Mais cette
opinion si consolante pour les pères et les mères,
n’a pas pu se soulenir au-delà d’un demi-siècle.
Les petites Véroles épidémiques ont coulé à fond
les raisonnements et les systèmes par des faits si
déelsifs, qu’il a fallu se rendre. Leur malignité
qui tient beaucoup de la peste à certains égards,
a cela de singulier et d’effi’ayant, que souvent
la petite Vérole est une maladie dilférentp d’une
maison à l’autre, et qu’il faut la traiter autre¬
ment, sous peine d’appeler la mort par les
remèdes qui ont opéré les plus heureuses
Première Partie. 399
guérisons. Cette assertion peut étonner nos
contemporains épris d’autres opinions, et pa-
roître suspecte. Il n’en est pas de meme ici,
d’après ce que j’ai vu, et qui arriva à Pékin en
1767. La petite Vérole se répandit en peu de
jours dans toute la ville, et enleva en quelques
mois près de cent mille enfants, malgré tous les
remèdes et toutes les consultations des Méde¬
cins. La frayeur publirjue imagina d’abord que
le peuple sur qui ce redoutable fléau s’étolt ap¬
pesanti , avolt négligé le secours dès remèdes^
mais la consternation augmenta quand ôn eut vû
que les maisons des riches et les palais desgrands
n’avoient pas été plus épargnés , ét qüé là Mé¬
decine n’avoit eu aucun bouclier pour pàfér dé
tels coups. Nous sommes témoins que la prépa¬
ration de l’inoculation ne peut pas sauver la vie
à un grand nombre d’enfants. Ceux nlême qui
avoient déjà eula petite Vérole jusqu’à deux foisj
succombèrent comme les autres au milieu du
traitement » . . . . ' ’
L’Auteur du Mémoire , après cette intro¬
duction , jette un coup d’œil général sur la Mé¬
decine des Chinois et sur leurs connoissances
anatomiques si imparfaites à tous égards, sur les
systèmes qui en dérivent , sur les plantes et sim¬
ples du pays , dont les Médecins font seulement
usage , sur la difficulté de faire passer en occi¬
dent leur théorie , leurs conjectures et leurs rai¬
sonnements ; sur l’impossibilité peut-être que
1 Europe tire quelque avantage de leurs vues, et
sur la superstition qui appuie la Médecine chi-
3oo Médeciwe des Chinois,
noise : puis il donne une analise bien faite du
Traité analitique de la petite Vérole, publié il
y a quelques années , sur les ordres de l’Empe¬
reur , par les Médecins du collège impérial de
Médecine.
On y voit que les Chinois reconnoissent qua¬
rante-deux sortes de petite Vérole. Leurs obser¬
vations en ce genre peuvent étendre noslumières:
elles serviront au moins à constater la'différence
des climats. L^’inoculation remonte à la Chine à
plus de sept siècles : les usages et les idées de
cette pi’atique diffèrent beaucoup des nôtres, et
l’incertitude reste sur l’époque fixe de ce redou¬
table fléau peu nuisible dans l’antiquité.
«Tous les Ecrivains , continue M. Cibot,
s’accordent à nommer Tai-tou , venin du sein
maternel , le levain empoisonné qui en est le
premier germe. Mais quelle est la cause de ce
venin , en quoi consiste-t-il, comment se trans¬
met-il, pourquoi est-il si universel ? D’où vient
qu’il se développe tantôt plutôt, tantôt plustard?
A quoi attribuer son horrible malignité dans les
petites Véroles épidémiques? Par quèlle raison
ne se développe-t-il pas en Tartarie , et pour¬
quoi est-il plus mortel pour les tartares qui vien¬
nent en Chine? On ne trouve dans les livres rien
de satisfaisant sur tout cela. Ce qui résulte de
plus clair et de plus universellement avoué , c’est
1°. que le levain de la petite Vérole est beaucoup
moins dangereux dans les pays chauds-, qu’il ne
se développe pas dans les pays froids, et que les
pays tempérés sont ceux où il fait plus de ravages.
Première Pa RTIE. 3oi
2»» Que le levain vérolique, quelle qu’en soit la
cause . . est prodigieusement augmenté par les
maladies vénériennes des pères et des mères, et
même par leurs excès et leurs négligences dans
l’usage du mariage ; voilà pourquoi il est moins
dangereux dans les campagnes. 3°. Que les soins
excessifs , les délicatesses outrées et les rafine-
ments scrupuleux des riches , ne laissent aucune
force à leurs enfants contre les assauts de la pe¬
tite Vérole».
Nous avons besoin en France de. méditer sur
ces dernières observations. On trouvera dans le
mémoire même les signes avant-coureurs de la
maladie, ses crises et sa curation. La lettre sui¬
vante, que le même savant Missionnaire nous a.
adressée dès le mois d’octobre 1770, fournira
de nouveaux développements à la notice de son
précédent mémoire.
«Quelquefois c’est l’altération de l’air, quel¬
quefois la nature et la qualité des aliments,
quelquefois les saisissements de la crainte, ou
le froid d’un vent piquant qui développent et
déploient le germe de la petite Vérole. . Mais
ce qu’on ne paroi t pas savoir au-delà des mers ,
c’est que l’Auteur chinois que nous traduisons,
suppose partout qu’il ne s’agit dans ses prin¬
cipes d’inoculation que des enfants. Quant à
cette pratique d’inoculer , il ne paroît pas
qu’elle soit fort en usage , au moins à Pékin ,
ou nous somriies. Il n’en est pas question
pour nos chrétiens, et comme j’ai eu l’honneur
de vous l’écrire précédemment un de nos
3o2 Meuecike des Chinois,
néophytes, très-habile Médecin pour les ert-
fanls auxquels il se bornoit , n’a jamais voulu
en inoculer aucun, quelque récompense qu’on
Jui ait promise.
« Les infidèles ne l’entreprennent ici que
difficilement , parce que 1°. on n’est pas sur de
réussir , et que dans le cas où l’enfaUt meurt ,
il en résulte des suites fâcheuses , si l’affaire
est portée en justice. 2°. Parce que dans des
petites Véroles épidémiques, qui sont effroya¬
bles à Pe'Ain, ceux qui ont été inoculés , ou
ceux qui ont eu déjà la petite Vérole deux
fois , comme nous en avons eu des exemples
dans notre chrétienté il y' a quelques années ,
meurent aussi vite que les autres. 3°. Parce
que le venin vérblique , paroît quelquefois
clianger de nature et se guérit d’une année à
l’autre par des remèdes opposés. Vous serez
étonné M... quand vous verrez dans les pein¬
tures que je vous enverrai l’année prochaine,
combien sont différentes et singulières les di¬
verses formes sous lesquelles il paroît. Elles
viennent d’être finies , on écrit maintenant les
explications, l’embarras sera de les traduire j
car la Médecine de Chine , a sa langue à part,
comme la nôtre; et ce qui me décourage, il
sera difficile de la rapprocher de la nôtre , parce
que tout tient à ses principes. Voilà tout.ee que
je puis vous promettre.
« Quant à la partie des remèdes qui devient
un article bien essentiel dans le traitement de
petite Vérole , je ne vois pas jour à m’en tirer.
Première Partie. 3o3
parce que la pliarniacie chinoise n’a pas été
rapprochée , ni comparée avec la nôtre , et
parce que je ne voudrois pas me hasarder à
dire des peut-être dans une matière également
pénible et dangereuse dans ses suites. Quel
dommage que le beau projet de M. Geoffroy et
du P. d’Incarville, se soit évanoui avec eux » !
Ce même Missionnaire s’exprimoit plus ou¬
vertement encore en écrivant à un ami en 1768.
« Je me rappelle, dit-il, dans ce moment que
les partisans de l’inoculation de la petite Vérole
ont fait publier en France dans les journaux ,
que ceux qui ont été inoculés selon leurs rè-^
gles , n’ont plus la petite Vérole. Si les faits
décident en pareille matière , je vous assure
que rien n’est plus faux , au moins en Chine.
L’année dernière il mourut- ici plus de cent
mille enfants de cette maladie , dont plusieurs
avoient été inoculés , ou avoient eu déjà la
petite Vérole jusqu’à deux et trois fois. Cette
maladie épidémique ne pénétra point dans, le
palais. On ne prend d’autres précautions contre
elle, qu’en ne laissant pas sortir les enfants .
On inocule ici;, mais sans donner une aussi
grande foi à l’inoculation qu’en Europe n.
En 1726 époque à laquelle il étoit déjà ques¬
tion en France de l’insertion delà petite Vé¬
role , le P. Dentrecolles écrivoit de Pékin en
France ce qui suit (1). Nous ne donnons que
(2) Lett. Edif. tom. XXI , 6 et suiv.
3o4 Médecine des Chinois,
quelques passages de sa lettre , très-bonne ce¬
pendant à consulter en totalité.
(( Depuis un siècle l’inoculation venue ré¬
cemment de Constantinople en Angleterre, est
en usage en Chine . Le nom Chinois qu’on
donne à cette méthode , seroit traduit peu fidè¬
lement en françois par ces termes d’insertion
ou d’inoculation . Les narines sont comme les
sillons où l’on jette la semence delà petite Vé¬
role ; l’usage du tabac à Pékin et à la cour est
trop moderne , pour lui attribuer la manière
beaucoup plus ancienne et plus universelle
d’attirer par le nez la semence de la petite Vé¬
role
On indique ensuite le choix des pustules de
cette maladie : il faut les prendre sur des en¬
fants depuis un an jusep’à sept inclusivement,
bien sains de pères et mères , la maladie béni¬
gne , sans aucun signe de malignité. On eni-
•ploie ces pustules, ou croûtes séchées, pulvé¬
risées et conservées avec soin, en couvrant une
petite boule de coton de cette poudre et la
mettànt dans chaque narine des enfants qu’on
veut inoculer. Les sujets doivent avoir un an
accompli , et les jeunes gens être au plus dans
leur quinzième année; les adultes sont exclus,
ce qui confirme les documents du mémoire de
M. Cibbt. On détaille les remèdes préparatoires;
ceux à mettre en pratique pendant l’éruption ou
après ; on avertit de ne pas prendre pour cette
opération l’époque des grandes chaleurs de
l’été, ni les temps rigoureux de l’hiver. La
Première Partie. 3o5
plus simple des recettes qu’on donne , comme
préservative de la petite Vérole et la plus
a|[réable est l’usage fréquent des raisins de
Corinthe. On conseille aussi pour appaiser la
démangeaison qu’excite cette maladie artificielle
ou naturelle, de faire brûler dans la chambre
du malade à toute heure du thé et d’y conserver
la fumée...
Le P. Deutrecolles aj oute : ( i ) « On a prétendu
que la Chine avoit connu la petite Vérole artifi¬
cielle par les Tartares ; mais il est sûr que ceux-
ci l’ont absolument ignorée et qu’ils n’ont pris
cette maladie que dans les voyages qu’ils fai-
soient à Pékin, pour payer le tribut, ou pour
faire leur commerce. Ceux d’un certain âge qui
éloient attaqués de la petite Vérole en mou-
roient; l’Empereur en étant instruit , envoya en
Tannée 1724 des Médecins du palais enTartarie
pour procurer la petite Vérole artificielle aux
enfants , et cette méthode adoptée eut des suites-
heureuses. » {rn)
Des Maladies des yeux et de la Nyctalopie.
Les Chinois sont très-sujets à la maladie des
yeux : M. PavF , dans son ouvrage Recherches
sur les Egyptiens et les Chinois , tome I , page
(1) Les recherches précédentes, faites dans les an¬
ciens livres par M. Cibot , suppléent à ce que le P.
Dentrecolles n’a pas dit de la connoissance que les an¬
ciens Chinois ont eue de l’inoculation de la petite vé¬
role.
3o6 Médecine des Chinois,
95 , l’attribue ridiculement à la fumée du bois
de Sental blanc que l’on brûle dans les villes.
M. CiBOT ( 1 ) lui observe qu’il n’y a guère que
les riches dévots qui brûlent de ce bois devant
leurs idoles , que ce bols est cher et qu’il en
faudroit une énorme quantité pour produire un
brouillard épais sur toute uue grande ville j mais
que les Médecins mieux instruits et meilleurs
logiciens, l’attribuent avec raison à la mauvaise
et ancienne coutume de coucher nue tête sous
une fenêtre garnie seulement de papier déchiré
et quelquefois ouverte, lors même que les pluies
et les vents rendent l’air fort malsain. Les Mis¬
sionnaires, ajoute-t-il , qui sont plus attentifs,
n’en sont pas attaqués.
Les auteurs de l’Histoire Universelle (2) disent
que parmi un grand nombre de maux qui at¬
taquent la vue, il eu est un fort singulier très-
peu ou point connu en Europe, mais fort com¬
mun en Chine : ils ont eu pour guide le P. Den-
trecolles, et dès-lors nous préférons de puiser
dans la source même , et de parler , pour plus
grande exactitude, d'après l’habile Missionnaire.
(( Les Chinois (3) appellent cette maladie JTi-
mun^-jen , ce qui siguilie des yeux sujets à
s’obscurcir comme ceux des poules. Ils croient
en comparant les yeux viciés du malade aux yeux
des poules , qui s’obscurcissent vers le coucher
Première Partie. Soy
du soleil , avoir développé le mystère de cette
iuconimodlté, sans faire réflexion que cet effet
dans les poules est très-naturel, de même que
dans ceux dont la paupière appesantie se ferme
lorsqu’ils sont pressés par le sommeil. Etlimuller
et le Dictionnaire des Arts donnent à cette mala¬
die le nom de Njctalopie. Celui qui en est affligé
a les yeux bien ouverts pendant le jour ; il ne
sent ni inflammation, ni chaleur, ni le moindre
picotement : il voit à la plus petite lueur ; mais il
éprouve un obscurcissement total, la nuit venue.
Qu’on lui présente , dès que son accès l’a pris ,
nue bougie allumée , il n’aperçoit dans la
chambre aucun objet éclairé , pas même la bou¬
gie, et, au lieu d’une lumière claire , il éntrevoit
comme un gros globe de feu noirâtre sans aucun
éclat. Ce peu de sensation paroit indiquer que
la membrane de la rétine devenue flasque et
molle par quelque obstruction , ne peut pas ,
fau te de ressort, éprouver les légères i mpressions
des rayons visuels, et n’est ébranlée que par des
rayons très-forts : si l’œil s’obscurcit peu à peu
et par degrés , à mesure que la nuit approche ,
ce n’est pas de la même manière , ni successive¬
ment qu’il s’éclaircit, et c'est ce qui console le
malade ; car il sait que le lendemain il aura la
vue très-saine jusqu’au coucher du soleil. »
Les Médecins d’Europe croient qu’il est rare
qu’on guérisse de la Nyctalopie. Le P. Dentre-
colles n’a pas donné les conjectures des Méde¬
cins Chinois sur les causes d’une si singulière
succession périodique de lumière et d’obscuritéj
3o8 Médecine des Chinois,
mais il dit qu’ils guérissent cette maladie : il
cite quelques guérisons dont il a été témoin et
il indique un de leurs remèdes aisé, prompt et
d’une vertu éprouvée. Le voici :
« PplEnez le foie d’un mouton ou d’une brebis
qui ait la tête noire, coupez-le avec un couteau
de bambou ou de bois dur ; ôtez-en les nerfs,
les pellicules et les filaments ; puis enveloppez-le
d’une feuille de nénuphar, après l’avoir sau-
f)Oudré d’un peu de bon salpêtre. Enfin mettez
e tout dans un pot sur le feu , et faites-le cuire
lentement. Remuez-le souvent pendant qu’il
cuit, ayant sur la tête un grand linge qui pende
jusqu’à terre, afin que la fumée qui s’exhale du
foie en coclion, ne se dissipe point au-dehors,
et que vous la receviez toute entière. Cette fu¬
mée salutaire s’élevant jusqu’à vos yeux que
vous tiendrez ouverts, eu fera distiller l’hu¬
meur morbifique, et vous vous trouverez guéri.
Si vous employez ce remède sur le’ midi, vous
cesserez le soir même d’éprouver cet accident.
Il y en a qui conseillent , pour mieux assurer
la guérison, de manger unepartie du foie ainsi
préparé, et d’en avaler le bouillon. Mais d’autres
assurent que cela n’est point nécessaire, et qu’on
enavu qui ont été guéri en se contentant d’bumer
à loisir la fumée du foie de mouton pendant
qu’il cuit , et qu’il étoit pareillement inutile
d’avoir égard à la couleur blanche ou noire de
la laine du mouton w.
Le P. Dentrecolles nous a transmis sur la
Nyctalopie ce qu’il en savoil, à l’époque où H
a
Première Partie. Sop
a écrit, et lorsqu’il étoit privé du secours des gran¬
des bibliothèques pour appuyer des recherches
toujours nécessaires. Le faisceau des lumières
s’est accru depuis lui, et les expériences se sont
nudtipliées.
Nous avons, dans les Mémoires in-4°. de la
Société royale de Médecine , des recherches
faites avec grand soin par M. de Chamseru,
sur la Nyctalopie : elles sont consignées dans
un Mémoire qu’il a lu en mars 1786, et dont
nous donnons ici simplement quelques résul¬
tats , pour suppléer à ce que le P. Denlrecolles
et les traducteurs de l’Histoire Universelle ont
passé sous silence.
Cette maladie extraordinaire, par laquelle
les individus perdent la vue le soir au coucher
du soleil et la recouvrent le matin à son lever,
donne lieu à trois questions importantes que se
fait M. de Chamseru, et qui forment la base
de son Mémoire; mais il n’y discute que la
première question, et se réserve de publier les
deux autres, dont la dernière est celle que nous
avions le plus d’empressement à trouver, savoir :
Quelle doit être la simplicité des moyens cu¬
ratifs de la Nyctalopie.... Quels sont les moyens
d’en prévenir l’ajiparition , ou au moins de la
réduire à la classe des maladies rares ou spora¬
diques ? M. Saillant, son savant confrère, nous
met heureusement sur la voie.
Dans la première! question, M. de Chamseru
nous apprend par une suite de faits exposés avec
autant d’ordre que de clarté, que l’aveuglement
Seconde Part. V
3lO IVIÉDEClNE DES GlIINOlS,
nocturne est connu en France et dans tous les
autres Etats de l’Europe ; qu’il s’observe annuel¬
lement et tous les Printemps, aux environs de
la Roclie-Guyon , une des terres de madame la
duchesse d’Anville ; que cet aveuglement est
constaté dans tous les âges de la vie, mais qu’il
est fort rare dans le bas âge : il prend commu¬
nément au Printemps et en Automne : sa durée
moyenne est de trois mois : ses causes princi¬
pales tiennent, d’après les plus célèbres Mé¬
decins, aux variations ou à la durée de l’at¬
mosphère qui concourent ayec les maladies
régnantes : elles tiennent aux émanations d’un
terrain ou d’un local humide, malsain ou ni¬
treux , aux saisons des neiges et des frimats ,
quand la terre vient à se ressuyer et passe de
riurmidité à la sécheresse, à mesure que le
soleil se lève sur l’horizon, et lors d’une trop
longue sécheresse : elles tiennent plus particu¬
lièrement à l’état, à la profession des individus
plus exposés par les travaux de la campagne, en
plein air le soir et le matin, que les personnes
qui jouissent de toutes les commodités de la
vie. Les femmes en sont atteintes dès qu’elles
mènent le même genre de vie laborieuse, mais
la durée varie citez elles plus sensiblement ,
selon l’âge qu’elles peuvent avoir.
L’ancienne Médecine , toujours consultée
par les savants Médecins, fournit ses autorités
à M. Chamseru : elle a connue la Nyctalopie
et ses causes. Hippocrate ét^^s commentateurs,
dont Foësius, Aristote, Galien et Avicenne en
Première Partie. 3ii
foül foi ; puis les Médecins frsiiçoi s et étran¬
gers, tels que Boerhaave, SanjijelLedeliuS jetc.
En Egypte, suivant Prosper Alpin, dans son
T ToxxlPii^Ifidicinct J^grptiommj.et dans l’Inde ,
selon Bontins, dfi Me4icin4 Iiidorum , Parisiis
17467 ^ connu la Wyctalopie.
Nous conseillons après cela de consulter le
Mémoire do M-S,aillant, cité précédemment:
Quoique concis, il suppose bièn des lectures ^
et il relève des erreurs : ou le trouve dans le
même volume in-4°, de la Société Royale,
imprimé en 1790, page 121 et suivantes.
Il traite de deux genres de Nyctalopie, c’est-
à-dire , de raVeuglement de nuit et de la vue
de nuit, cette dernière espèce plus rare ; et il
en parle ençore .d’après Hippocrate , qm a ob¬
servé ces deux maladies très-opposées.
Dans raveiiglement de nuit, qui est notre
objet, M. Saillant dit que le Prince de la Mé¬
decine grecque prescrit pour aliment et moyen
de guérison à ses malades le foie de mouton ou
d’autres anipiany , et que ce renïède reçom-
niandé pay tpus les Auteurs , a été employéavec
succès. On cite dans les Ephéméridçs , ajoute-
t-il, un Nyctalope nu aveugle de nuit, guéti
après aViOir .mangé , tous .les matins , pendant
six jours , le Ee.rs d’un foie .de bœuf. D’autres
Médecins çonseillent le jfoin d’ anguille, celui
de chèvre et de bouc, este-
Or , nous disons que ces remèdes se rappro-
client beaucoup du traitement de notre Méde-
3i2 Méijecine des Chinois,
cin Chinois qui , un peu de cliarlatauerie na¬
tionale mise à part dans l’exercice de son art,
charlatanerie qui ne se borne pas à la Chine,
ordonne de recevoir la fumigation du foie de
mouton ou de brebis , pendant toute la durée
de la cuisson du foie, et même d’en manger
une partie. Le sol nitreux de Pékin j et la grande
sécheresse que les habitants de la Province de
Pé-tche-li éprouvent pendant l’été , doivent
contribuer à produire les fréquentes maladies
des yeux auxquelles ils sont sujets , et aussi des
Njctalopes.
Notice du Livre CAmo/j Si-yuen , donnée
par M. Cibot , et présentée en extrait : ou
des divers signes de mort violente, (i)
Le mot Si en chinois signifie laver ^ le mot
yuen, fosse. La manière dont s’y prend la jus¬
tice chinoise pour faire paroître les plaies et
contusions sur les cadavres même à demi pour¬
ris , a donné occasion de faire le livre Si-juen ,
et lui a valu ce nom .
Le Si-yuen est divisé en huit livres et écrit
d’un style fort simple, comme tous les ouvra¬
ges d’instruction. Il manque en Europe : notre
Chirurgie et la Médecine peuvent le rendre
infiniment supérieur à celui des Chinois. Quel¬
que habiles que soient les Médecins et Chirur¬
giens que la justice appelle pour visiter les ca¬
davres , quelque sûre et exacte que soit leur
(i) Mém. des Miss, de Pélûn , IV,,p. 421 et suiv.
3i3
Première Partie-
déposition par la facilité qu’ils ont de les ou¬
vrir , il est certainement bien des cas où leur
habileté ne peut pas suppléer aux recherches
particulières et aux observations qu’il faudroit
avoir fait pour distinguer la cause primitive de
la mort : et ce n’est qu’à force de recherches et
d’observations qu’on pourra parvenir à trouver
des règles sûres ( s’il y en a ) et applicables à
tous les cas .
Le plus ancien ouvrage qu’on ait sur cette
matière ne remonte pas avant la dynastie des
Songy qui commença en 960. . . . Ln des pre¬
miers soins de la dynastie des .Yuen ^ fut de
faire publier l’ouvrage des Song sur la visite
des cadavres, après l’avoir refondu et augmenté.
La dynastie des Ming , qui succéda à celle des
Yuen J commanda des recherches , des exa¬
mens , des discussions sur cette matière impor¬
tante , et fit publier successivement plusieurs
ouvrages pour l’instruction des Magistrats.
Quand l’auteur du Si-juen publia son livre,
la dynastie régnante n’avoit pas encore préparée
l’édition revue, corrigée et plus complète qu’on
a donnée depuis , que nous n’avons pas pu nous
procurer . 11 rend compte avec modestie
de son travail et de l’usage qu’il a fait de tout
ce qui a paru jusqu’alors. Mais en applaudis¬
sant aux recherches , aux travaux de ses prédé¬
cesseurs , il ne dissimule pas que l’ignorance ,
le préjugé et la superstition avoient adopté bien
des principes et des règles que l’expérience a
appris à rejeter.
V
3i4 MÉDEeiivE DES Chinois,
On observe que ces examens , ceS vishes de
cadavres dans les cas douteux, c’est-à-dire où
il n’y a aucun signe certain de mort violente ,
iie peuvent jamais aller aü^lèlà de là pi-obabililé
daus un pays où l’on n’ouvre jamais les cada¬
vres, et qüe dès-lors il s’élève de grandes diffi¬
cultés contre le Si-juen.
Nous renvoyons à la notice même, dans la¬
quelle ou verra ce qui se pratique en Chine
pour ti’ouver les signes de mort violente, et
comment cette nation supplée à la dissection des
cadavres qüe les préjugés publics interdisent.
L’habile rédacteur de l’affiche de Province,
au 23 décembre 1778, dit que la notice du li¬
vre Si-fLien, que l’on avoit demandée d’Europe
traite des divers sipies auxquels les Chinois
Iu’étendent reconnoître les causes des morts vio-
entes ; qu’ils ont porté fort loin ces observa¬
tions, et qu’en lisant on est étonné que chez un
peuple où les crimes publics sont rares , les,
crimes secrets et cachés soient fort communs j
mais que chez presque toutes les nations, il y
a une balance qui égale les biens et les maux.
Ces crimes cachés solit le Suicide si commun
à la Chine.
On ne rappelle ici que comme anecdotes et
pour affoiblir le sérieux de l’article précédent,
dont l’objet diffère quant au fond, 1°. L’ouvrage
du Docteur Bruiner qui a publié le Traité sur
l’incertitude des signes de la mort relativement
aux inhiànations trop promptes^ et qui a tra-
Première Partie. 3i5
duil en françois plusieurs ouvrages d’HofFuian.,
20. Un traité plus moderne du célèbre Wins-
low sur la même matière , mais inférieur ce¬
pendant à celui de Bruliier. L’amour de l’hu¬
manité a conduit ce dernier. Son livre lour¬
dement écrit et traduit en plusieurs langues
étrangères , prescrit de n’enterrer les cadavres
qu’au bout de quatre jours. Un poète nommé
Delaforinière fit les vers suivants en recon-
noissance.
Collatéraux auront beau faire ,
Ils attendront assurément
Quatre jours impatiemment ,
Ce n’est pas trop en cette affaire ;
Car je l'avouerai sans mystère,
Bruhier, qu’il me déplairoit fort ,
Bien à l’étroit dans une bière
De me Voir vif après ma mort.
Le Docteur et savant Winslow veut que les
signes de la putréfaction se montrent avant l’In¬
humation des cadavres. Sa naissance , sa foi-
blesse , la difficulté de lui conserver la vie dans
les premières années, et le souvenir d’avoir été
enseveli deux fois comme mort, dans sa jeu¬
nesse , excusent la prolongation qu’il a exigé.
Son humanité lui faisoit appréhender pour les
autres le danger auquel il avoii été exposé.
3i6 Médecine des Chinois,
Notice du Cong-fou des Bonzes Tao-sée ,
extraite des Mémoires des Miss. Fr. de
Pékin (i).
On appelle Tao-sée en chinois , ceux qui
sont de la secte qui recoiiuoît le fameux Lao-
tsée ou Lao-kun pour chef et pour maître ;
mais ce nom est spécialement attribué aux
Bonzes de cette secte, soit qu’ils vivent en com¬
munauté ou mariés , solitaires ou errants. Il ne
faut que lire le Tao-te-king àe Lao-sée , ^ovx
voir qu’il n’est pas le maître de ces prétendus
disciples.
On appelle Cong-fou en chinois , les pos¬
tures singulières dans lesquelles se tiennent
quelques Tao-sée. Comme les Bonzes ou Prê¬
tres de cette secte ont plus de loisir , ils ont
plus de temps pour vaquer au Cong-fou , qui
est tout à la fois un exercice de religion et de
Médecine, et ils passent pour l’entendre mieux
par cette raison.
Les Tao-sée qui ont le secret du Cong-fou
( considéré ici relativement à la Médecine ) se
sont fait une langue à part pour l’enseigner ,
et ils en parlent en des termes aussi éloignés
des idées communes, que nos Alchymistes du
grand œuvre .
Les lettrés, qui ne sont pas crédules, ont
fait voir que la charlataneiûe des Bonzes ne
(i) Mém. des Mission, de Péhin , IV , 441 et suiv.
Première Partie. 817
frtisoit que couvrir du ridicule de leurs supers¬
titions une ancienne pratique de Médecine
fondée en principes et fort indépendante de
la doctrine absurde des Tao-sée , sur laquelle
on l’a entée. Elle en est aussi indépendante que
la vertu des remèdes qu’il leur a plu d’adopter
et de faire valoir.
Cette assertion curieuse est appuyée de
raisons qui nous ont fait imaginer de proposer
aux Physiciens et aux Médecins d’Europe ,
d’examiner si la partie médicinale du Cong-fou,
est réellement une pratique de Médecine dont
on puisse tirer parti pour le soulagement et la
guérison de quelques maladies.
Le Cong-fou consiste en deux choses : dans
la posture du corps et dans la manière de res¬
pirer.
Il y a trois postures principales pour le Cong-
fou : être debout , assis , ou couché.
Le reste de la dissertation de M. Cihot , à
laquelle nous renvoyons, apprend que l’objet
qu’on se propose est de dégager la poitrine ,
de tempérer l’ardeur du sang , de remédier à
l’asthme, aux douleurs de reins et d’entrailles ,
aux embarras de l’estomac , aux obstructions
et à la jaunisse , aux maux de cœur , aux ver¬
tiges , aux rhumatismes , à la paralysie, à la
pierre et aux coliques néphrétiques, par des
attitudes très-variées et fort gênantes... Le ma¬
tin est le temps indiqué pour le Cong-fou.
Un savant journaliste en rendant compte dans
3i8 Médecine DES Chinois , Prem. Part-
les affiches de Province, en décemLre 1 7 78 , de
cette dissertation , porte ainsi son jugement.
Le Con^-fou des Bonzes Tao-sée fait con-
noître les idées extravagantes de ces hommes
désœuvrés qui se sont imaginé de trouver le
remède à la plupart des maladies , en faisant
prendre au corps les postures les plus bizarres ,
les plus forcées et les plus gênantes.
Si ces attitudes ridicules et extravagantes ,
ajoutons-nous , étoient parvenus à la connois-
sance des Mesméristes , ils auroient pu en
adopter une partie pour varier les scènes comi¬
ques autour du baquet.
médecine des Chinois, Introduction. 819
MÉDECINE,
S ECONDE PARTIE.
introduction.
Quelques réflexions générales qui rentrent
dans les principes de la Médecine chinoise déjà
donnés aù cominencement de cet essai et qui
portent sur l’emploi qu’elle fait de ses remèdes
tirés des trois règnes de l’Histoire Naturelle ,
composeront le fonds de cette deuxième partie
uniquement ébauchée , pour inviter , comme
nous l’avons dit , quelque savant Médecin à des
déployements ou à des rapprochements utiles :
car nous nous bornons, faute de plus amples
matériaux , a réunir ceux-ci , qui étoient dis¬
persés dans beaucoup d’ouvrages.
Selon les documents de la Médecine chi¬
noise , la première règle qu’on donne pour la
conservation des vieillards, est de n’attaquer au¬
cune de leurs infirmités par des remèdes violents
et de faire un usage très-modéré des remèdes ,
soit pour eux , soit pour leurs enfants. Ces mé¬
dicaments , en général , sont fort peu composés
et on les tire des différentes provinces de la
Chine , la Providence ayant prévu les maladies
320 médecine des Chinois,
et la nécessité de les guérir par les plantes que
chaque climat fournit, sans recourir aux plantes
étrangères.
Les Missionnaires de Pékin disent qu’un
aventurier et un ignorant sont traités en Chine
comme de vrais homicides, lorsqu’il est prouvé
qu’ils ont accéléré ou causé la mort de leurs ma¬
lades ; mais cette preuve est difficile , car ne
voyons-nous pas ici que le mort a toujours tort?
Avouons , dans ces réflexions simples , que les
Médecins ignorants doiven t cependan t être nom¬
breux J si chaque particulier est admis à prati¬
quer la Médecine , comme les arts mécaniques,
sans examen et sans prendre de degrés , selon
que l’a écrit le P. Le Comte. Cette observation
est appuyée sur les divers examens prescrits en
F rance aux Chirurgiens de village , avant qu’ils
puissent exercer leur art. Ils les subissoient ou
les éludoient , l’argent qu’ils donnoient étant ,
par un abus dangereux , le premier titre de leur
savoir. Placés ensuite dans un village , et non
contents de faire des saignées , de mal panser
des plaies, ils s’érigeoient en Médecins. Qu’en
arrivoit-il ? Les malades devenoient souvent les
victimes de leur incapacité , de leur ignorance
ou de leur témérité. INous nous rappelons qu’un
Frateràes environs de Paris , gascon de nais-
Seconde Partie, Introduction. 32 1
sancc, de propos et gonflé d’amour propre de
sa science prétendue , avoit donné à une femme
moribonde du sang de bouquetin: le remède
violent ou la force du tempérament de la ma¬
lade la rendit à la vie, à la suite d’une forte crise.
Le i^raZer ébahi disoit , en parlant de cette gué¬
rison : il faut que cette femme ait eu le diable
au corps pour en être réchappée. üîexxi'evLsemeut
plusieurs Chirurgiens de villages , qui ont pro¬
fité de leurs cours dans les hôpitaux et de leurs
études , sont très-utiles à l’humanité dans l’é-
loigiiemeut où les habitants des campagnes sont
des villes et de la capitale.
Si l’on venoit objecter, d’après les relations ,
contre l’honneur des Médecins Chinois qui mé¬
ritent chez cette nation de la réputation , que
l’on voit dans les rues des villes et des villages
delà Chine, de petits Médecins qui annoncent
par l’écriteau tenu à un long bâton , qu’ils gué¬
rissent toutes sortes de maladies, on répondroit
eu rapprochant nos usages, que nos charlatans,
prétendus guérisseurs de tous maux, ont l’art
de se faire un auditoire populaire et des pra¬
tiques dont ils tirent bon profit. Ceux des empi¬
riques qui connoissent toutes les maladies par
l’inspection des urines , ceux qui se flattent de
guérir radicalement , chez nous, par 'usage des
322 Médecin K des Chinois,
lisaucs et qiii étoieut autorisés à jeter le pu¬
blic dans l’erreur, en se procurant des permis¬
sions par les premiers Médecins et Chirurgiens
de la Cour ou parleurs Lieutenants , jettent-ils
un déshonneur sur le corps des Médecins? De
même les petits Médecins , coureurs des rues eu
Chine, vrais charlatans , (ont leur métier. et ne
nuisent en aucune façon à la réputation de leurs
confrères plus riches, dès que ces derniers ont
l’estime générale par leur savoir et leur probité.
Il se trouve en Chine un ordre de Médecins
bien supérieurs à ceux dont nous venons de par¬
ler , si le fait est vrai. Ils regardent , dit M. de la
Harpe ( i ) , au-dessous d’eux de prescrire des re¬
mèdes , et ils se bornent, dans l’ordre de cette
science, (après sans doute avoir vu les malades),
à déclarer la nature des maladies. Leurs visites
se paient beaucoup plus chèremeut que celles
des Médecins ordinaires. Ce qui fait la fortune
et la réputation d’un Médecin chinois , c’est d’a¬
voir guéri quelques Mandarins distingués ou
d’autres personnes riches, qui joignent au paie¬
ment de chaque visite des gratifications ou des
présents considérables. Un Médecin , ajoute-t-
il , qu’on a fait appeler près d’un malade , n’y
retourne pas sans qu’on l’appelle.
(i) Abrégé hist. gén:. des voyages.
Seconde Partie , Introduction. 323
La saignée et les cautères sont exclus de la
Médecine cliinoise ; mais elle emploie les ven¬
touses quiy suppléent: voyez la première Partie.
On ne se sert pas d’ Apothicaires pour la com¬
position des médicaments. Ce sontles Médecins
qui ordonnent et préparent eux-mêmes quel¬
quefois les remèdes dans la chambre du malade,
quand cela se peut facilement : autrement ils les
font dans leurs maisons. Ils ne promettent l’eflet
(le certains remèdes , qu’autant qu’ils sont prépa¬
rés avec un feu de tel ou tel bois ; et les gens dé¬
licats savent que pour la cuisson de certains ali¬
ments , il faut de même faire choix du bois: par
exemple, dubois de mûrier pour la poule bouil¬
lie , qui eu est plus tendre; du feu de bois d’aca¬
cia pour cuire le coclion , qui n’est pas Indigeste
en Clilne , mais qui en devient une nourriture
plus légère. Ces recherches plus étendues dans
notre article à.cs, Aliments , ne conviennent sans
doute qu’aux grands et auxpersonnes opulentes.
Par suite de diverses observations , on sait que
les Chinois font chauffer l’eau, le vin et généra¬
lement toutes les liqueurs dontils usent. Ce n’est
que depuis une trentaine d’années qu’on s’est
accoutumé à boire , en été , à la glace, dans la
province de Péltin ; car cette coutume n’a pas pé¬
nétré dans les provinces méridionales. Doit-on
32/(. Médeci-ke des Chinois,
attribuer à cette habitude de boire chaud la san¬
té dont les Chinois jouissent ? La goutte est un
mal inconnu poui' eux , et la gravelle y est rare,
quoique leurs médicaments fassent sonvent men¬
tion d’elle.
Le remède nommé Pao-hmg-che, employé
dans la curation de la petite vérole, de la rou¬
geole et des fièvres pourprées •, le Kou-tsiou ,
autre remède moins dispendieux contre l’apo¬
plexie , les indigestions , les coliques et les fiè¬
vres intermittentes ; la drogue médicinale ap¬
pelée Ou-poej-tse , propre à guérir des dys-
senteries , du flux de sang , etc. les tablettes
médicinales, qu’on peut rapprocher par leur
composition, des confections d’hyacinthe et de
notre thériaque , sont des ressources pour la Mé¬
decine chinoise. Nous donnerons ci-après ces
articles plus détaillés. Le quinquina étoit in¬
connu en Chine avant l’arrivée des Missionnaires
Jésuites. L’Empereur Kang-hi a eu soin de
faire publier tous les remèdes dont les succès
avoieut été éprouvés; et ces résumés, s’ils étoient
parvenus euEurope, seroient peut-être précieux.
Maintenant nous allons indiquer , d’après
nos lectures , les vertus que les Chinois attri¬
buent aux plantes et à leurs racines, aux feuilles
de certains arbres, et aux fruits de quelques au¬
tres
Introduction. 325
très tirés des trois règnes de l’histoire naturelle;
quoiqu’en traitant cette partie essentielle, et
dans l’introduction aux plantes potagères , nous
ayions indiqué nécessairement ces remèdes, qui
ont besoin d’être soumis ici à des expériences
suivies et à des lumières plus sûres que les nô¬
tres. L’ordre alphabétique nous a semblé le plus
commode pour étendre cette nomenclature.
FIN DE l’Introduction.
Seconde Part.
X
326 Médecine des Chinois,
Règne Végétal.
Abricots. Les AMANDES de Y Abi'icotier sauvage sont un
remède sùr et prompt contre la morsure des
chiens enragés , si on mâche bien ces amandes
et qu’on les applique aussi sur la plaie sans délai.
Acacia. Les graines tirées des gousses de V Acacia ,
en chinois Hoai-chu, sont employées avec succès
dans la Médecine. Selon l’Auteur chinois , ex¬
trait par le P. Dentrecolles, il faut à l’entrée de
l’hiver mettre les graines dans du fiel de bœuf,
en sorte qu’elles soient toutes couvertes de ce
fiel , faire sécher le tout à l’ombre pendant cent
jours, ensuite avaler chaque jour une de ces
graines après le repas. Avec ce régime , la vue
fatiguée s’éclaircit, on se guérit des hémor-
rhoïdes , les cheveux blancs deviennent noirs ,
secret fort au goût des Chinois qui auroient des
raisons de cacher ou de déguiser leur âge. Nos
coquettes surannées y recourreroient , si elles
n’avoient pas maintenant leurs difformes per¬
ruques, étrangères à la couleur de leurs sourcils.
Anis étoilé. On facilite la digestion et on fortifie l’estomac
en mâchant souvent de Y Anis étoilé. C’est en¬
core un puissant diurétique ; on en prend en
infusion avec la racine de Gens-eng pour réta¬
blir les forces épuisées. M. Buc^hoz croit que cet
anis est la base du ratafiat de Bologne , qui a tant
de réputation.
Arbre à suif. La racine amère de Y Arbre à suif est rafraî-
ebissante de sa nature , sans aucune qualité nui¬
sible.
Seconüe Partie. 827
L’Armoise est appelée en Chine l’herbe des Armoise.
Médecins. On l’emploie contre les crachements
de sang, les hémorrhagies du nez, et on l’ap¬
plique en caustique , comme on applique les
ventouses.
La racine de Belvedhre est diurétique ; elle fa- Eelvedère.
cilite le sommeil, dégage les vents : mise en infu¬
sion et dissoute ( 1 ) dans un peu d’huile, on l’ap¬
plique avec succès sur les morsures des serpents.
La feuille de Béthel est regardée comme un Béthel.
remède souverain contre les maladies de poitrine
et d’estomac. L’usage du Béthel conserve les
dents aux dépens de leur blancheur , mais elle
rend l'haleine agréable , et les femmes galantes
en Asie y attachent une autre vertu.
C^MiPHRiER. Les Chinois, dans leurs Ij- Camphre,
vres de Médecine , attribuent au Camphre des
qualités singulières. Ils disent que les sabots faits
du bois de Camphrier délivrent des sueurs te¬
naces et incommodes des pieds ; mais nos pra¬
ticiens crolroient voir du danger à supprimer
cette transpiration.
Si , selon Duhalde , on brûle des Cannes en- Cannes,
core ver tes et nouvellement coupées àxiBambou,
il en sort une eau que les Médecins estiment sa¬
lutaire , et qu’ils font boire à ceux qui ont une
partie de sang caillé par quelque coup ou quelque
chute : ils prétendent que cette eau a la vertu
(1) Ce mot dissoute , employé dans les textes origi¬
naux , manque peut-être de justesse , si l'on ne connoit
aux luùles aucune vertu dissolvante.
X
328 Médecine des Chinois,
d’expulser ce mauvais sang. • • • Les grains ou
graines de Bambou sont de la grosseur du fro¬
ment, et donnent une farine nourricière dans
les temps de disette.
Châtaignes. La Médecine chinoise se sert, comme la nôtre,
des CJulLaignes qui sont un farineux , pour ar¬
rêter les diarrhées ; mais elle paroît en faire plus
de cas dans les maux de poitrine , les rétentions
d’urines et les autres maladies qui proviennent
d’un sang âcre et écliaulfé.
Encre. Les Chinois qui n’ont rien perdu de vue dans
leurs productions , nous fourniroient bien d’au¬
tres renseignements, si leurs ouvrages sur la
Médecine et l’Histoire Naturelle nous étoient
plus connus. Ils regardent leur encre, quand
elle est très-ancienne , comme un remède pro¬
pre à rafraîchir le sang, à arrêter les hémorrha¬
gies et mêmes les convulsions qui entraînent ici
lors de la détention la mort de tant d’enfants.
La dose pour les personnes qui ont de l’âge est
de deux dragmes : on la met au rapport de Du¬
halde , dans de l’eau ou dans du vin.
Frêne. Les feuilles et les fleurs du Frêne odorant ,
nommé en chinois Hieng-tchun , et la seconde
peau de la racine de cet arbre , ne sont pas inu¬
tiles dans la Médecine chinoise ; mais on ne
donne pas d’autre renseignement.
Gland. La bouillie du Gland de chêne , flirineux
encore, est très-propre à fortifier l’estomac. La
Médecine lait usage aussi de l’écorce de cet arbre
et de ces feuilles.
Gingembre. ê?/iVG'£ii/.s7îE'. Cette racine aideàladigesti&u,
Seconde Partie. 529
réclianlfe les vieillards ; elle forlifie restomac :
elle est la base des épices.
Nous renvoyons à noire collection de VHis- Haricot de
toire Naturelle ( si elle parolt ) pour les vertus
de la plante de Fouling , pour celles du Haricot
de Chine, utile contre le gravier et la pierre ,
et pour la fameuse racine du Gens-eng, on Gin-
sing. Mais nous disons ici , d’après M. Gossigu y,
voyage , etc. 'vol. in-S°. imprmié l’an 7, pag. 55d,
que la préparation qu’on donne en Chine au
Ginsing , contribue a ses effets salutaires. On
fait line décociion ibéyforrae de celte racine
coupée menu; ou l’expose quelque temps à la
vapeur d’une décoction de riz , et on la fait sé¬
cher avec soin. Cette racine prend alors, dit-on^
une sorte de transparence et devient semblable
au sucre d’orge. C’est dans cet état qu’elle a la
propriété d’être le restaurant le plus efficace.
La racine de Hia-tsao-tom-chon , rare.cn Hîa-t.sao^
Chine, et qui croît dans le Thibet, contient des
vertus à-peii-près semblables à celles qù'’o'n at¬
tribue au Gens-eng ou Ginsing, avec cette dif¬
férence que le fréquent usage ne cause pas des
hémorrhagies , corn me fait lé Ginsing ; et elle 11,0
laisse pas moins de fortifier et de rétablir, selon
le témoignage et l’expérience du P. Parçnuin ,
les forces perdues par l’excès du travail ou par
de longues maladies.
Voici sa préparation : Prenez cinq d,ragipei de
cette racine toute entière avec sa queue', farcis-
sez-en le ventre d’un canard domestiqué , faites-
le cuire à petit feu. Quand il est cuit, retirez la
X 3
Ho-biangi
Kalka.
Kansung.
Ketmia.
Lien-hoa;
33o Médecine des Chinois,
drogue dont la vertu aura passé dans la cliair du
canard , mangez-en soir et matin pendant huit à
dix jours.
Le Ho - hiang est une plante médicinale et
aromatique : on n’en dit pas davantage.
La racine de Kalka guérit des foiblesses d’es¬
tomac et de la dyssenterie.
On fait entrer dans la composition de diffé¬
rents parfums propres à rendre l’air d’un ay)2îar-
tement plus salubre, la plante nommée Ka?i~
sung.
Comme boisson rafraîcbissanlc, on prend on
guise de tbé l’infusion des feuilles du Ketmia 3
qui est de l’ordre des malvacées , dont les Chi¬
nois font plus d’usage que nous.
L’usage du Kou-ko , ou de la fève de Saint-
Ignace, est placée dans l’introduction àriiistoiro
des Plantes potagères.
La fleur de Lien-hoa, ou Nénuphar àc Chine,
plante, aquatique , a tin fruit gros comme une
noisette, et l’amande qu’il renferme est blanche
et de bon goût. Les Médecins l’estiment et ju¬
gent quelle nourrit et fortifie : c’est pourquoi
ils en ordonnent Pusage à ceux qui sontfoibles,
ou qui, après une. grande maladie, ont de la
peine à reprendre leurs forces. ...
La racine de Lien-hoa est noueuse comme
celle des roseaux ; la moëlle et la chair est très-
blanche. On s’en sert beaucoup en été , parcc-
qu’elle est fort rafraîchissante.
La poudre et la décoction dès semences du
s Ec O w DE Partie. 33i
nommé par les Chinois Tifig-siaiig ^ sont
astrii/gentes.
Le noyau dé l’arbre fruitier liomrhë Li-tchî.
un peu rôti et rendu friable , puis réduit eil'
poudre très-fin é et pris à jeüil dans dé l’eau, ést
un remède efficace contré les'dôtilfetirs de la gfa-
velle et celles de la colique néphrétique. Le friiit
de cet arbre, quelque délicieux qu’il soit ,'
échauffe, si l’on en mange avéc excès^
On se sert de l’intérieur du fruit de l’arhi'e Lung-ju-çu.
Lung-ju-çu, mis en bouillie,, pour, se frotter
les mains dans l’iiiver et les préseryer dés en- .
gelures. . r
Le Mangle est encore un des boni fruits dcMangle.
la Chine: son écorce arrête à ce qu’on pré¬
tend , le flux de, sang. ;
Matricaire , en Chinois ÜT/n-Zma. La Méde-iMatricaire.
cille fait ]dus d’usage de la matricaire .cùltivée
que de celle sauvage. On en fait entrer les fleurs'
dans quelques confitures , et on mangé les bran¬
ches avec de la sausse ou en salade. :
Les graines de Melons, de çonconibres ,;.et;Melon3.
même les jtepins des pommes, des poires., les
amandes des pêches et des 'abricots, bien m,â-;
chés , facilitent la digestion de ces mêmes fruits.^
Ôn mange en Chine 'par cette raison beauçoup ,
de graines de melons d eau et de citrouUles à
la fin et au commencement do ranhée , q est-à-*
dire, dans les mois de decembrè et cle janvier.
Cet usage populaire et universél' rémonté dahs
les siècles les plus recules et dérivé' iprobablé--
ment, comme îe disent les Missïoiin’àifes dèPé-'
X 4
332 MÉDECtNE DES ChINOIS,
kin , de l’ancienne Diététique ; peut-être les Mé¬
decins d’Europe en trouveroient la raison , s’ils
en faisoient la recherche ou quelques expé¬
riences. Ces graines et amandes font partie des
quatre semences froides en usage ici dans l’or¬
geat et autres émulsions rafraîchissantes.
Mo-kou-sin. La réduction en cendre du champignon Mo-
kou-sin, est considérée comme un excellent re¬
mède contre les ulcères chancreux.
Moli-hoa. Les baies et les fleurs du Moli-lioa sauvages
sont employées par la Médecine , qui regarde
ces baies comme très-rafraîchissantes dans les
ardeurs de poitrine, d’entrailles, et contre la
rétention d’urine.
Moutan. ■ Nous n’avons pas ici \o Moutarij ou la su¬
perbe Maotane de la Chine qui est une pivoine j
mais nous .avons la Pivoine de France , qui a
son éclat , son mérite , et qui est un anti-épi¬
leptique souverain. La Médecine chinoise ne dit
pas si la pivoine a cette vertu essentielle.
Oranges. Les Oranges douces confites au sucre et ap-
platièS, cuites dans une pinte d’eau, forment
une tisane très - agréable qui convient dans
beaucoup de maladies , surtout lorsqu’on est
enrhumé : elle passe aussi pour cordiale et pec¬
torale.
>■> Racjns d’or , Racine jaune est amère ; on
l’estime fébrifuge , stomachique et diurétique.
Les Raisins de Hami, si renommés, sont
de deux espèces. La, première fort. estimée dans
la Médecine , est semblable à ce qvte nous con-
Seconde Partie. 333
noissons sous le nom de raisins de Corinthe.
L’infusion des raisins secs de celte espèce , est
un remède éprouvé pour faciliter l’éruption de
la petite vérole, vers le quatrième jour, quand
le malade est, ou paroi t afïbibli.
On s’en sert aussi pour exciter la sueur dans
certaines pleurésies et fièvres' malignes, lorsque
le temps en est venu, et qu’on ne voit aucun
indice de transpiration ou de détente. Le remède
prospère si souvent et si pleinement , qu’on ne
peut pas douter de sa vertu.
On a rarement recours' à la Rhubarbe crue aimRarbe
et en substance ; on la donne en décoction,
mêlée de beaucoup d’autres simples.
Maïs les Chinois ont la plus grande estime Sauge,
pour la Saü^ qui ne' Croît pas chez eux èt qüi
est si vantée dans l’école de Salerne. Ils en pré¬
fèrent, dil'-dn, l’infusion à leur thé. Les Hol-
landois leur vendent chèrement toutes les cais¬
ses qu’ils' portent annuellement à Canton et à
Macao.'
SEEori leurs Médecins , la fleur àe Saule est Saule,
lin remède efficace contre la jaunisse et pour
appaiser les mouvements convulsifs des mem¬
bres. Lè coton qui se détache des saules et qui
est emporté par le vent ^ doit être recueilli : il
guérit toutes sortes de doux et de durillons ,
ainsi que les plaies causées par le fer et les chan¬
cres les plus opiniâtres ; il accélère la suppura¬
tion des plaies, arrête les hémorrhagies, etc.
Voilà de belles assertions dont il convient de
s assurer de nouveau en Chine.
334 MÉDECINE; DES ChINOIS,
Squine. Sq uiNE ( Clûna radix) purifie le sang, s’em¬
ploie contre les humeurs squireuses, la jaunisse
et la goutte.
Tang-coué Les racuies de Tang-coué et à\x Ti-hoang ,
Toan" sont propres à aider la circulation du sang et à
o“ns- fortifier l’estomac.
Thé. On ne fait ici qu’une simple mention du thé ,
arbuste dont on connoît la vertu des feuilles et
de la fleur. M. Buc’hoz prétend qu’à la Chine
et au Japon , la pierre est une maladie fort rare,
et que ces peuples attribuent à l’usage du ïhé
le bonheur d’en être préservés .
Tsao-kia. Les siliques, les graines, les épines, les feuil¬
les et fécorce de la racine du Tsao~kia., ou fé-
brjer Chinois , sont employées dans la Méde¬
cine. On vante les vertus. des siliques pour faire
revenir ceux qui sont tombés en apoplexie. Ses
épines sont nomniées le clou céleste, à cause
de ses singulières qualités , etc. , .
Venen. L’iNFUsiON aromatique des fleurs de l’arbre
de la Chine appelé Venen , est très-estimée
contre les maux de. tête et les palpitations de
cœur : on fait de son fruit une liqueur fort agréa¬
ble à boire.
Yu-Ian. .;On emploie utilement la pulpe du fruit du
Yu-lan, et on la regarde comme stomachique.
Elle sert principalement pour bassinerdes yeux
dans, les inflammations auxquelles les Chinois
sont sujets, ou pour les nettoyer de la chassie.
Seconde Partie. 335
Règne Minéral et Animal.
Nos Docteurs asiatiques disent qu’on trouve Cancres,
entre les bords de la mer Cao-tchéou, dans
la province de. Canton et de l’ile de Hai-nan
des Cancres pétrifiési Ils leur attribuent une
vertu inconnue ici dans les nôtres, celle de
chasser les fièvres chaudes et aiguës , mais ils
n’en enseignent pas la préparation.
La Médecine ancienne et moderne fait en- Cigale,
trer la Cigale dans les remèdes. On tâche de
prendre des Cigales nouvellement écloses, on
leur ôte la tête^ les ailes et les pattes ; on ne
garde de leurs dépouilles que le corselet ; et ce
sont ces corselets bien lavés à l’eau chaude ,
puis passés par la vapeur de l’eau de gingem¬
bre, qu’on fait sécher. Cette dépouille réduite
en cendres arrête la dyssenterie la plus invé¬
térée. La poudre mise en . infusion et donnée
en potion ,,appaise les convulsions des enfants,
facilite l’éruption de la petite vérole , soulage
dans les migraines , etc.
La chair ', lé fiel , lès yeux j la peau de FElé- Eléphant.
phant donnent lieu aux Médècins de composer
difiérents remèdes' pour guérir la teigne , l’hy-
dropisie , les maux d’yeux , etc. M. Vaillant
dans son agrtiable voyage d’Afrique , dit que le
pied de l’Eléphaut rôti lui avqit paru un mets
délicat et excellent , apprêté par les Hottentots
ses bons amis : son appétit après de grandes
fatigues pouvoit y contribuer beaucoup.
"U Hiuimo^boang^ , à . ce que dit le P. Du- H>ang-
336 Médecine des Chinois,
lialde , est une pierre molle ou de minéral
qu’on détremjie dans le vin , avant que de s’en
servir pour guérir les fièvres malignes : c’est
aussi un remède contre toutes sortes de venins,
et un tempérant à employer dans les chaleurs
contagieuses de la canicule. Ce minéral dont
la couleur est d’un rouge approchant un peu
du jaune , marqueté de petits points noirs et
resseinhlant assez à du crayon, se tire des car¬
rières de la province de Chen-SL
Hirondelles. On tire de la fiente àes Hirondelles j un
rem.ède souverain contre la gravelle. Les prises
doivent être de la quantité de cinq gros et
délayées dans de l’eau froide. Ou la donne
aussi en infusion mêlée avec des pois et des
graines d’une espèce de hêtre pour guérir de
la rétention d’urine. Elle appaise les maux de
dents,' mâchée avec ces mêmes graines à l’en¬
droit de la douleur.
Lièvre. Le Sang du Lièvre timide a la même vertu
que celui du cerf, mais dans un degré plus
foihle. Il peut servir un mois entier après la
mort de l’animal , et même plus (fc' temps, si
on, le, préserve soigneusement delà corruption,
parce qu’il a une qualité particulière , celle dé
ne pas se figer.
Mouton. Le bouillon et la viande de Mouton, sont
après "la chair de cochon , les aliments qu’où
estime Oe plus , selon la Médecine chinoise:
ils raniment le sang et rétablissent les forces,
quand on en use à' propOs , même chez les viell-
- lards, les gens de cabinet , les femmes épuisées
Seconde Partie. 387
par leurs couches , les dyssentériques en con¬
valescence J et par cette raison on en interdit
l’usage aux enfants, mais on en excepte le foie
de mouton , qu’on prétend être une nourriture
toujours nuisible à la santé, parce que sur
cent moulons , il y eu a plus de quatre-vingt-
dix dont le foie est vicié. Voyez Mérn. des
Miss., de Pékin. XI, 63 et tom. XIII ,401-
On regarde en Chine le sang de CerJ , tiré ^ Sang de
de l’animal encore vivant , comme un cordial '
souverain : il guérit la phtisie , et presque
toutes les maladies qui dérivent d’une trop
grande foiblesse : nous en ferons ci-après un
article particulier.
Le sang de Y Ane dans laquelle l’imagination
ne doit pas dominer, guérit de la folie , de la
manie et de YYe-ke. Cet Ye~ke est une ma¬
ladie qui met celui qui en est attaqué hors
d’état de prendre aucune nourriture , parce
qu’il y a paralysie dans l’estomac ou dans l’œso¬
phage, et quelquefois dans l’un et dans l’autre.
La colle de peau d’âne nous fournit un arti¬
cle qui suivra cette nomenclature.
On dit que les Médecins chinois emploient , Semence de
ou , vraisemhlablemem par pur charlatanisme ,
supposent employer la semence de perles dans
la préparation de certains remèdes pour les
rendre plus chers et plus imposants à ceux de
leurs malades qui ont de la fortune. A en croire
ici les Empiriques en réputation , ils donnent
des parties d’or potable. Voyez ci-après Recueil OrpotaUe.
des Remèdes.
338 Médeciîve des Chinois,
On donne enfin rindicadou d’une espèce de
Serpent, dont la peau est marquée de petites
taches blanches et que l’on trouve dans la pro¬
vince de Ho - nan. En faisant tremper cette
peau dans une phiole pleine de vin, on s’en
sert comme d’un bon remède contre la para¬
lysie.
Nota. La majeure partie des articles précé¬
dents étoient traités .plus amplement dans l’His¬
toire Naturelle , qui étoit leur place conve¬
nable.
De V Herbier des Chinois , ou l’Histoire natu¬
relle de la Chine pour l’iisctge de la Mé¬
decine (i).
Cette Histoire comprend en tout cinquante-
deux livres. Les deux premiers traitent de tous
les Pen-tsao , ou Herbiers qui ont été com¬
posés depuis l’Empereur Chin-nong , premier
inventeur de la Médecine chinoise , jusqu’au
temps auquel vlvoit Li - tche -tchin , et font
mention de tous les Auteurs qu’il cite. Ils con¬
tiennent aussi plusieurs fragments des ouvrages
de cet Empereur Chin-nong, et de l’Empereur
Hoang-ti ( qui a rédigé la Médecine dans un
corps de science); c’est-à-dire des livres clas¬
siques de la Médecine.
Le troisième et le quatrième livres sont des
inductions ou des répertoires des divers remèdes
(i) Duhalde, III, 4^7, 44u
Seconde Partie. 339
qui sont propres pour toutes sortes de maladies.
Vient ensuite le détail sommaire du contenu
de quarante-huit autres livres, puis un extrait
de tous les Herbiers anciens et modernes jusqu’à
présent, au nombre de quarante.
Anciennement, avant l’invention des lettres,
cette science des plantes passoitd’une génération
à l’autre par la tradition ; et on lui donnoit le
nom de Pen-tsao : ce nom a commencé à être
en vogue dès le temps de l’Empereur Hoang-ti.
Mais depuis les règnes des deux familles des
Han, le nombre des Médecins étant fort accru,
et les recettes anciennes ayant été jointes aux
modernes , on a insensiblement vu des livres de
recettes sous le titre de Pen-tsao.
Le quarantième Herbier a été commencé sous
le règne et de l’exprès commandement de l’Em¬
pereur ATm-ïc/uVig, par le docteur Li-che-tchin ,
gouverneur d’une ville du troisième ordre , et il
a été achevé sous l’Empereur Han-lie. L’auteur
a composé cet ouvrage de ce qu’il y avoit de
meilleur dans tous les Herbiers et autres livres
de Médecine , anciens et modernes , et il y a
ajouté 374 recettes. Dans la totalité de l’ouvrage
on en compte jusqu’à 8,160.
Le P. d’Entrecolles s’est fort occupé de l’Her¬
bier chinois , et a donné , dans le Recueil des
Lettres édifiantes , des renseignements sur beau¬
coup de plantes ; mais à peine cette science
étrangère est-elle commencée pour nous.
M, CisoT a écrit , le 21 octobre 1778 , de
34o Médecine des Chinois,
Pékin , à M. de Stéhlin , Secrétaire perpétuel
de [ Académie de S. Pétersbourg, la lettre sui¬
vante dont il a envoyé ici une copie : elle con¬
tient des mues et des observations très-impor¬
tantes sur la Botanique et sur la Médecine des
Chinois : en moici F extrait.
« J’ai eu l’honneur de vous écrire l’année der¬
nière par la caravanne et de vous envoyer quel¬
ques bagatelles avec un petit essai pour présenter
à l’Académie . . . Un ouvrage de longue haleine,
dont je m’étois chargé , m’a empêché de finir le
Mémoire sur les J ardins de plaisance de la Chine
que je vous avois annoncé pour cette année . . .
On ne peut traiter ici ces sortes de sujets , sans
feuilleter bien des livres ; mais je dois mon tra¬
vail à l’Académie. Je me ferai toujours un de¬
voir de ne négliger aucun soin pour répondre à
l’honneur qu’elle m’a fait en m’adoptant pour
un de ses membres et que je mérite si peu . . .
«Je vous prie , monsieur, de vouloir bien lui
faire agréer la bagatelle de Botanique que je
prends la liberté de vous adresser. Il m’auroitété
très-aisé de m’étendre et de faire voir jusqu’où les
Chinois ont gagné à s’attacher aux faits dans l’é¬
tude de la nature... Mais avant de rien entamer, je
désirerois d’être dirigé par des instructions de
l’Académie dont le zèle et les travaux me per¬
suadent qu’elle préférera toujours ce qui est
d’une utilité réelle à tout ce qui n’est propre
qu’à amuser les inquiétudes de la curiosité ou
l’intempérance du savoir, et qui flétrira un jour
notre siècle aux yeux des races futures.
Seconde Partie. 34t
)) Je comprends bien qu’il faut des plantes
venues des pays étrangers pour ceux qui en font
venir leurs maladies avec les liqueurs, les mets
et les assaisonnements dont ils chargent leurs
tables ,• mais le pauvre peuple qui se nourrit de
ce qui croît autour de lui , pourroit certainement
s’en passer, si on éclairoit un peu son ignorance.
Quel soin plus digne; de la Botanique , que de
lui montrer des remèdes faciles à ses maladies ,
dans les vertus des plantes que la main libérale
du Créateur a tant multipliées dans les jardins ,
dans les champs et jusque dans les sentiers où il
passé I Quelle gloire pour l’Académie , si elle
donnoit à toutes les autres ce grand exemple de
bienfaisance , et si éllé enrichissoit l’Empire de
Moscovie avéc les plantes qui ÿ croissent par¬
tout , en faisant coniioîtré leurs vertus ! Le vul¬
gaire aihie trop à être ébloui pour sentir d’abord
tout le sublime d’une si grande entreprise ; ....
mais les hommes d’étaÇet les sages . . . et chaque
génération y applaudifdieht . . . .Je suis le pre¬
mier à l’àvotter : plus il est probable qu’il n’y a
aucune plante dont hdtis jiuissions nous flatter
de côhnoitfe pleinemeiitiës propriétés, lés qua¬
lités et, vértùS j pluscé grand projet demande de
rechei^ches , d’expériences et de temps pour être
exécuté. Qu’il me soit permis néanmoins d’ob¬
server’ que, le s plantes des plus usuelles étant à
peu près également répandues dans tous les pays
de notrehémisphère, il ne s’agiroit que dhiiter-
roger les difterentes nations et de constater par
des vérifications répétées , jusqu’où la différence
du sol.et du climat augmente , diminue ou altère
Seconde Farde. Y
342 Médecine de8;Ghinois,
leurs qualités salubres et niédlclnales. Autant la
manie des plantes étrangères a fait fermer les
yeux avitrefois sur cc^qa elles perdoient à chan¬
ger de ciel , pour en concilier la transplantation
avec les peines et les dépenses quelles^ coû-
toient , autant l’étude patriotique des plantes
locales feroit ouvrir les yeux , soit sur les difté-
rentes vertus quelles ont en dilïérents pays ,
soit sur les rapports qu elles ont avec les diffé¬
rentes maladies auxquellés on y est sujet. ;
» Rien dès-Iorsih^ést |)1us propre a lier la
Médecine a la Botanique; par des nœuds encore
plus étroits et à les mettre plus à portée de s’en¬
traider J ou à les rendre tout a la fois plus "utiles
à la société et moins dispendieuses pour, le , pu-
blic.Quoi (jtéîl en soit de .ces vues que, je soumets
à vos lumières % ü Ui’a toujours paru, que la Bo-
taniqùe a plus gagùé’du çqté du public, qjje du
côté des curieux, et, ^jue. sa plus grandè gloire
est d'aller au-devant (Jes besoins du peuple ... ,
Pourquoi néglige-t-elIe de .faire j.o.uir la multi¬
tude des bienfaits dii Créateur et dé tourner ses
sentiments vers lui , en .apprenant à .trouyer . .des
remèdes aisés pour toutes ses mala'diés , çt^ns les
plantes qu'il fait croitre antour d’elle et quelle
connoît déjà.
a Soiî" que la Chine.. le doive aux enseigne-
ments des premiers. âges, quelle conservés,
soit que son goût décidé pour l’utile 4 ait con¬
duit le ministère public àle demander la Bo¬
tanique ai fait un choix dés plantes les plus ap¬
propriées a;ux besoins ordinaires, des! peuples';
SéCONDÉ PlftT ÎÊ. 343
ëllè lêui* à Eîpîjyfis lâ façon -d’ên tiré? des remèdes
et a réseiPVé petir léS Bibliothèqûes cesnofflen-
d'atttreSé|ï èës ;dè'scri|)tioasinnOiwfcrâbleS qtt'èile’
à atigBïenfeës* de dynastie en dynastie'. . . Selnfi!
le grand' 'prifteipié à lia CMne',^ d en est dès- re-^
blè'dès c'ommë dès aliméiSitSy en cë que les plus
nééèsSâWës et les plus -iiStièls sont; les pittSi k
portée dé tout le mdnéte-ëf’lèS'niiêiMeS païtOiït
à- peu pirès'i Aussi h poJûiqfUé / ton jo>'uï'& cOfiSè-î
quenté , trai'fê k Botanique avec lès rnê'ïiïèS
égards que FAgrienlliurét éteerèot dit tout.' . .
Je ne le dis qu’à vous , monsieur^ pour qué Véus
ne puissiez pas douter de. mes .vues dans ée que
i’ai l’honneur de vous proposer ., relativement à
’usage qu’on. pourrait faire de la Botanique de
Chine y pour enrichir utilement cèlle d’Europe ;
et je crois pouvoir parler confidemment à un
sage . . . . La Chine est si riclre en ■plantes'iil-^
eounUes à l’Europe, qu’à ne faire que choisir*
y en' aurods pour Bien des* années à envôyfer des
Mémoires à l’Académie; .
» J’at^enus tOirêrépoUsë' p'OùV dirî^ mOô
traWL»' : rif;., : . ;.r. i; . ■ , . , '
• . . . . 'R '.È-o-tr E I. L. dô;. Remèdes,
Le Puo-AiUg-cÀ:e è'st fôit' récîiéCch'é dé ïôiîit lè
monde pour laipetife vérole*. la rougeole* la fîè^re
pourprée et.en' généial , potm toutes les maladies
oit il y a> du venita , ouun tropgraùd alFoiblissë-
ment dans le malade. < ^
■ C’est àtfi? i^déciriÿ, qUé 'd’àprès Fèxp©
dé ce rèmèdë , îié'ônvie'ndra 'dodiré qUetlès doi-i
'Vent être ses VéVtUé, -d’ Usagé qüt’o’Uôndoit'feiiféèt
3.44' MÉD.Eeï’îfE ‘}j ES-, Gs iN(3i s,
daüs. quelles maladies, à.quelle.dase 41, faüt :1e
donner; au maladé:,i se-fon soja âge,- sométat et ses
forcès.Nousobser.veronSji.commeiiénaeinocy,-
laiçe's 'qu’ain de nnS;Néopli,ites, qui dtoit célèbre
pour lé traitement de là petite vérQléijien.fdsoit
un; très-grand.' nsagQ ,p,Q;Urdprlifier le malade et
préparer l’éruplioni des, jbontqns. Ce, meme re;:
mède.;» .fort' feien; réussi. idç^î^s des^fîèj^reS ma--
lignes. de la plus, maüj'sîaise, espèce et,a rendu la
yierià .des inouranis, ’^uici sa Gçmppsklon, ; j ^ ■
.Prenez du Corail blanc' et rpugè io oiices.'.
. .Rubis jacii'jitlïei...j:;iT.i.'i . i.;.. .- <.i.4 : - ')!.
Perles. .'.'-i'i è; ■ '4 " ‘Ji'
; Ëmeraudes;...'-; ‘.•.'.gt?.., -J... .i5 ■ i j
•Musc ^ j, . . , J. .'i.'. ;'i ; ; v d^gros;' 1
; Bol d’Arménie. 3;oncé&'|î
; ' ^ Terre de S. Paul ou dé Maltbe.'.: v.v . = 3j oncqs^i
Réduisez-les en poudre , mêlez*;lés bien en-r-
sembl'ê-et- délayez-les en; consistance de boules
avGcde. la gomme et de l’eau dé rose puis rout
lez-les sur une feuille d’or battu/', pour quelles
eU) spient couver tes. et faites-les sécher. ; , .
Ce remède, brillant par sa cpmppdtlon'pi’est
sûrement pas pour lespauvres ilépriiqu’il ccûle
J,pi,d9,™p'-,Htde.l’çfF^c.acité..? ;
' ■ dJ# autre remède riioins dispendieux, est en?-
core-ïndiqué ::soniu5age , plus'pTompt , plus Êir.
elle él plus généralipeut, entrer dans, les ménages
les plus erdinaires; on le nomme/jSid)M-t,î/oM i
donne en pej.iie
quantité , .çî estià-djr ej, jipar. , çÿiller ée, .mais au
lien d’une , o,nipéut %ugnien,t£rjla,'dpse ,,.,en fiure
s E C O N D i: P A H 'ï I E. ■ 34S
prendre une seconde , une troisième , selon la
nature de la maladie et l’état du malade. Le Kou-
tsiou est un excellent remède contre lès apo¬
plexies de bile , les indigestions j les coliques
les fièvres intermittentes-j etc. : il est surtout
admirable pour entretenir en santé , quand'on
le prend le matin à jeün ét qu on boit quelque
temps après du thé ou de' la sauge', pour èn fa¬
ciliter ré'ffet. Voici sa composition cbaloureuse.
Eau-dè-vie la plusfàité. 1 1- et dem.(’sJaç“ij“°“^^
, Aloès 3 gros: , ’
Mirrhe. . . . . . , _ _ 3 ' ''
Encens.... . ...'. 3’ '
Safran . . . . . i . ' f dènii^gros.
Faites infuser le tout au soleil péndant uù mois";
ayez soin d’agiter de temps en temps la bouteille
bien bouchée , puis tirez au clain
Le Kùü-tsioüeit très-b'qn ^our les, coupures,
les contusions , plaies et ulcères ( i -
En France, ia recette de Peau, rouge composée
de trente à; quarante plantes aromatiques com¬
munes, infusées' dans de bonne eau-de-vie , exr
posée au plein soleil ,du midi dans les mois ies
plus chauds de l’année, niises dans une grande
bouteille, bien bouchée j , cette eau-de-vie passée
ensuite à. la chausse et conservée dansune cruche
bien fermée , produit des. effets non moins ,sar
lutaires que de Kou-tsiqu .* Iç; inarç conseexP et
préparé fournit des topiques excellents... . ,
(1) Mémoires- des Missionnaires de Pékin, tom. V,.
49a et suiv.
346 MÉPEÇIPÎJE DES ChIIVPIS,
Djes Ou-poey-tse.
. C'E'i'TE ^TQgue médicinale {i) ii’iest pas toutr-
:inçon»u,e e» J^urope. IVI; jGeoflroy , de
J’ Académie des Sciences^ après i’avpir examinée,
Hui a. tfPuyé beaupoup de conformité avec ces
exeresseuces qui oaisseut sur les feuilles d’ormes,
appelées ordiuairement vessies d’ormes : il l’a
regardée comme plus utile à la teipture que les
autres espèces de galles tjue les teinturiers em¬
ploient , et par sou acerbité au goût, comme un
des plus puissants astringents qui soient dans le
genre végétal ; d’où il conjecture, ce qui est
très-vrai , qu’elle pourroit avoir quelque usage
.dans la ]N^de.clne.
Malgré ces rapports avec les vessies d’ormes,
les Ou-poey-tse ne sont'pas regardés à la Cliine
comme une excroissance , ou comme une pro¬
duction de l’arbre Yen-fou-^tse sur lequel on
les trouve. On y est persuadé que ce sont de pe¬
tits vers liabitan ts de cet arbre , où ils produisent
de la cire, laquelle devient un petit logement et
uneretraite dans leur vieillesse : de mçmeles vers
à soie sauvages forment les cocons où ils se logent
de leur bave gluante et des sucs qu’ils tirent de
l’arbre ; ils se bâtissen t ainsi sur les feuilles et
sur les branches une solitude , où ils puissent en
repos opérer leur métamorphose , ou du moins
y pondre sûrement leurs œufs , qui sont cette
poussière dont les Ou - poey - tse se trouvent
remplis.
(ï) Duhalde , III , 383 , 4gg.
Seconde Partie. 347
On volt de ces Ou-poej- tse qui sont ^ros
comme le poing j mais ce n'est pas l’ordinaire :
cela peut venir de ce qu’un ver extrêmement
robuste, oü associé à un autre, comme il arrive
quelquefois aux vers à soie , s’est renfermé dans
le même domicile.
Ou-POEY-TSE est d’abord petit, mais peu
à peu il se gonfle , il croît et prend de la con¬
sistance : le moindre est delà grosseur d’une châ¬
taigne; la plupart ont une figure ronde oblongue;
il est rare qu’ils se ressemblent par l’extérieur.
Cette coque , quoiqu’assez l'orme , est pourtant
cassante , parce qu’elle est creuse et vulde en
dedans , ne contenant qu’un ver ou de petits
vers.
Les Ou-poej-tse, ce qui revientau sentiment
de M. Geoffroy, sont d’un grand usage parmi
les teinturiers delà Chine, pour teindre en noir
du damas blanc. Mais ce qui fait le plus estimer
cette drogue , c’est quelle contient beaucoup
de vertus médicinales , et qu’on l’emploie uti¬
lement pour la guérison des maladies tant in¬
ternes qu’externes.
Les Ou-poer-tse soni propres contre les dys-
senteries, le flux des bémorrhoïdes , pour ar¬
rêter le crachement de sang , les saignements
de nez , pour guérir des ulcères chancreux ; etc.
Duhalde indique plusieurs autres maladies
pour lesquelles on a recours, d’après les expé¬
riences , aux Qu - poey - tse ; et il dit que ce
remède général domine dans les Tablettes mé-
Y 4 ■
348 Médecine des Chinois,
dicinales dont nous allons parler. On les prend
en poudre, ou en boles, ou en décoctions, etc.
Tablettes médicinales.
Ces Tablettes sont d’un grand usage àlaCbine...
En certains temps de l’année, l’Empereur en
fait présent aux Grands de sa Cour , et quel¬
quefois même aux Européens de Pékin , quand
il veut leur donner des marques de distinction.
On en vend chez les Droguistes. Mais comme
1 eur degré de bonté dépend des grands soin s qu’on
y apporte, celles qui se font dans le palais par
ordre de l’Empereur , sont préférées à toutes
les autres.
Ces Tablettes , dans lesquelles les Ou-poej^
fj’e dominent , se nomment Clouds précieux de
couleur violette. Elles sont regardées comme
on regarde en Europe les confections d’hya¬
cinthe, la thériaque , etc. Les Médecins chinois
assurent quelles sont d’un usage salutaire pour
une infinité de maux, tant internes qu’externes,,
et qu’on devroit s’en fournir dans toutes les
maisons , et surtout quand on entreprend un
long voyage.
Voyez ihid. la composition de ces Tablet¬
tes (i).
On trouve dans presque toutes les villes de l’Em¬
pire des Droguistes accrédités qui ont de fort
belles boutiques fournies des plus excellents re¬
mèdes.
(r) Duhalde , III * 5o3. — Ibid. 383.
Seconde Partie. 349
Ngo-kiao ^ ou Colle de peau d’dne.
Dans le district de la province de Canton , il
y a une ville du troisième ordre appelée Ngo-
hien. Près de cette ville est un puits naturel ,
ou un trou en forme de puits , de 70 pieds de
λrofondeur, qui communique , à ce que disent
es Chinois , à un lac , ou avec quelque grande
réservoir d’eau souterraine. L’eau qu’on en tire
est fort claire et plus pesante que l’eau com¬
mune. Si on la mêle avec de l’eau trouble , elle
l’éclaircit d’abord en précipitant les saletés au
fond du vase , de même que l’alun éclaircit les
eaux bourbeuses. C’est de l’eau de ce puits qu’on
se sert pour faire la colle de Ngo-biao , qui n’est
autre chose qu’une colle de peau d’âne noir.
On prend la peau de cet animal tué tout ré¬
cemment : on la fait tremper cinq jours de suite
dans l’eau de puits , après quoi on la retire pour
la racler et la nettoyer en dedans et en dehors :
on la coupe ensuite en petits morceaux , et on
la fait bouillir à petit feu dans l’eau de ce même
puits, jusqu’à ce que ces morceaux soient ré¬
duits en colle , qu’on passe toute chaude par une
toile , pour en rejeter les parties les plus gros¬
sières qui n’ont pas pu être fondues : puis on en
dissipe l’humidité, et chacun lui donne la forme
qui lui plaît.
Ce puits , disent les Lettres Edifiantes , est
unique àla Chine : il estfermé et scellé du sceau
du Gouverneur du lieu, jusqu’au temps qu’on
a coutume de faire la colle pour l’Empereur. On
Médecine des Chinois,
commence d’ordinaire cette opération après la
récolte de l’automne , et elle continue jusque
vers les premiers jours du mois de mars. Pen¬
dant ce temps-là les peuples voisins traitent avec
les gardes du puits et avec les ouvriers chargés
de faire cette colle à l’usage de l’Empereur. Ils
en font le plus qu’ils peuvent, avec cette diffé-
rence qu elle est moins propre. Toute la colle
qui se fait eu cet endroit-là est aussi estimée à
Pékin que celle qui est envoyée par les Manda¬
rins du lieu à la Cour et à leurs amis.
Cette drogue étant en réputation, on en fait
ailleurs quantité de fausse , mais il est aisé de
distinguer l’une de l’autre. La véritable n’offense
point Todorat , et portée à la bouche, elle n’a
aucun mauvais goût : elle est cassante et friable ;
il n’y en a que de deux couleurs, savoir, ou tout-
à-fait noire , ou d’un noir rougeâtre. La fausse
est désagréable à l’odorat et au goût, même celle
qui est faite de cuir de cochon , et qui approche
le plus de la véritable : d’ailleurs elle n’est jamais
cassante.
Les Chinois attribuent beaucoup de vertus à
ce remède ; ils assurent qu’il est ami de la poi¬
trine, qu’il facilite lé mouvement des lobes du
poumon , qu’il arrête l’oppression et rend la res¬
piration plus libre, qu’il rétablit le sang, qu’il
dissipe les vents, qu’il provoque rurine, ect. On
tient pour certain que la colle de peau d’âne ,
prise à jeun, est bonne pour les maladies du
poumon , et l’expérience l’a confirmé plusieurs
lois. Ce remède , lent à agir , demande à être
Seconbe Partie. 35i
«ontinué : il se prend en décoction avec des sim¬
ples , quelquefois aussi en poudre , mais rare¬
ment (l). Les marchands jettent cette colle en
moule , avec des caractères , des cachets ou les
enseignes de leurs boutiques ; mais celle qui vient
du palais impérial n’a souvent aucunes de ces
marques.
Pour appuyer ces notions déjà anciennes, nous
transcrirons fidèlement un avis imprimé en ca¬
ractères mobiles , dans la maison des Mission¬
naires françois à Pékin , en 1 790 , et que nous
avons reçu en 179a, de M. le Supérieur de cette
respectable Résidence.
« La colle de peau d’âne , en chinois go-kiao,
guérit la toux et la pthisie, iiiême invétérées,
elle dissipe, les phle^mes, arrête les crachements
de sang , et déterge les poumons ; elle répare le
sang, arrête les pertes et diminue les règles im¬
modérées.
» On la prend le matin ; il faut la dissoudre
dans de l’eau chaude , pu dans un bouillon bien
léger de poulet : la dose est de deux à trois gros.
« Le volume d’eau chaude, ou le bouillon
dans lesquels on la dissout , est d’une tasse de
thé ordinaire.
» On ne doit pas prendre la colle de peau d’âne
quand on a le ventre trop libre, ni avant ou après
une médecine où il entrerpit du la rhubarbe : ce
remède n’éçhanffepuSi,rexpérieh.Ç« l’a démontré
depuis Ipng-temps )).
ta) Duhalde , III, 494- Dett. Edif. ly'Rec. 43i.
352 MÉDECIBr3E DES ChINOIS,
Le prix, considérable que les plus fameux'
Apothicaires de Paris ont mis à la çplle; de peau
d’âne venue de Chine., et de Pékin surtout , les
a déterminés à la contrefaire , sans rien dimi¬
nuer de la valeur qu’ils avoient attachée, à la vé¬
ritable. On avertit donc de faire attention aux
signes indiqués précédemment, pour ne pas se
laisser induire en erreur : nous ne parlons que
sur des preuves acquises et réitérées.
Les paquets que.nous avons reçus pendant un
noniLre. d’années en, présent du palais de l’em-
1)ereur, sont assez ordinairement d’une livre:
es petites tablettes minces qu’ils contiennent,
sont arrangées avec grand soin, et les paquets en¬
veloppés doublement : ces enveloppes de papier
sont collées fort proprement en-dessus , et re¬
vêtues de cachets imprimés en caractères r-ouges.
Koüs avons donné de' ces tablettes à nos amis
et à ceux qu’ils nous recommandoient , en les
prévenant de demander avis à leurs Médecins.
L’usage qu’on en a fait dans les crachements de
sang, etc. a fréqueüinieht été suivi du succès.
Du Sang de Cerf.
Le sang du cerf est employé en Chine comme
remède pour réparer les forces d’un, tempéra¬
ment détruit, pour guérir le mal de reins, pour
arrêler un crachement de sang occasionné par
une pülriionie fprhiée , pour refaire tin sang
appauvri, pouf faciliter l’éruption de là petite
vérole , etc; C’ést c'è''què'riOus recueillons dans
une notice de M. Cibot , qui , à l’aide des Au¬
teurs Chinois, discutO , sans garantie, tous les
, r : .Seconde,. Parti.e. 353
fàlts:,q,ual5, a;'ŸaDcent(,ret qui présente à. notre
M-édeçinèîües idées . nouvelles et des essais à
soumettre à l’expérience.. : ,
■ L'A!' Chine, dit-il (i), doit-elle ce remède au
hasard 'éL'à- l’épuisement 'dans lequel se trouva
un chasseur , excédé de fatigue et de soif, à
qui. ses compagnons-, voyant qu’il étqit . évanoui
et, manquant de, toute, espèce de provisions ,
prirentde. parti de faire avaler le, sang, qui cou-
loit .de Wp.Lie d’un, cerf qu’on venoit de percer
à la jugulaire d’un coup de lance,; ce qui iit. re¬
venir à lui le chasseur et rétablit tellement ses
forcés'^ quil se sentit 'plus vigoureux qii’ayant
son évanouissenient ? Yôila du nioiiïs'cétjüe.dlt
le 'Tohg-j-pcip-kion jdm'jiidm'é ën G8,r'é‘^‘^ pt'Cë
qu’on q trouve de niiéüitdàûs les livrèsdeMè-
deciné'dë'Çhihè.' Ou 'bièri ce rémèdë, ëst-il du^
selon qué“ le ' dit' 'lë 'liVrë 'chitioiâ CHi-^ icHing ,
aux r'^ièâb'& de quèlq.üès savants' 'Mêdécins ?
- QN;tiçn,l,e;^sang.du.çerf.vivant , encore ,, par.lé
liioyêJèjd’yitï .j),etit tuhe.iqp’oii enfonçë dans la
veine pj^nais ponr que, çe rempde -ait .sqp jÇflfet ,
il ne faut pas que le cerf ait été ponr-fniv,! par
les çhiens j qttendn qn’qlprs.son san^^ perd sa
yertu^, , pjar ,1a .crainte^ P Vcxtr ëme agitation
qu’il ,a ^onJlcries- On .prend ces anihiâux , dans
celte .Inientiqn , au j)jège^ Qu .pu les tiréi^i ’ . '
- Ewiiautemée j le eerLeSt. plein de fpriQe.eta’a-f
fraîchi.pèDileSî.'lièrhes dont il s’est noniTri î .q’esj,
dansicetteqàîspn qu’il faut user, dennéremède'
(i) Mém. des Miss, de P. XIII, qpa^ 534l.^ij
354 Médecine dès Ghinois,
On doit boire ce sang, ou sent tebgii’ü SOÈt dé
la blessure faite à ranrrHal y nu mélé avec du
vin chaud, ou, faute de mieux, séché- CO'nim'e
le sangde bnugîuetin et réduit en poussière. La
dose doit être propoirlionnée à l’état et aux for¬
ées du malade- .
M.Oibot, après avoir parlé dè Ce Spécifique,
qui foisoit partie dü bi-teiiVagé dé rimmortalité ,
terminé sa! notice par dirë qu’il iiéér.oiÉpà>s que
Ce remède soit béàOéodp pratiiplé ,' ni même
connu 'du vul'gairé'. :j .
Le- cerf est un animal sacré chez )fes Tdo-sée,
et chez les adorateurs du. ; c’étoiont éux qui
prétendoient soustrairé les g,rands a ïa courte
durée de la vie , etc, AutaSat if est ràrè dé trou¬
ver hors (fes vallées çt .^s. montaguès; le cerf,
autant il étoit procTigieusenieut commun autre¬
fois dans^mutes les provinces. ïf paro’it'par les
plus anciens textes qu'iïétolt du nomlbré dé ani-
ipaus! qü’’ôtî offrdit âù - Oftdti^-rti aii éo'ïüun ence-
meüi; ddPhivér. Sotfs -là' liroisièmie EXÿhaâtie ,' il
faisoît partiedés fri'îmt^qüë-lés princéÿdfevôicnt
à reiiipéréhr'. ' • ■; --j- ' ' ■
LEs eérfs de' Chanésdiit C'düïriiüpéâiëiit d’ün
jaune (d’orangé éf tigré. Lés Cerfs Hé fà‘ Côüïeur
de ceux d^EùTopé' S'Ont ici uué Ééréfél A3ii dit
fabuleusément qué lè cérf 'die'Chitié pérd'fek cOu-
léiïrLrune et saimoüc'h'etlnre blairdbe.emiivieillis-
sant: Cependanît no^sî difoniS!,i d’aprèsi les .Voya^
feurs cécents', que la- saisons et Lâge; influent
eaueoup sur la peau desanimau-x-et-sur le plu¬
mage des oiseaux. »,
Seconde Paktie. 355
, A croire la médecine chinoise , toutes les par¬
ties du cerf sont d’excellents remèdes. Il lauc
prendre ses cornichons à la quatrième lune ,
peu de temps après que son bois s’est détaché.
Comme il est difficile de les bien conserver , on
les fait cuire à la vapeur de l’eau-de-vie ou de
quelques herbes aromatiques , puis sécher : ils
sont souverains contre toutes les maladies qui
proviennent de foiblesse , d’épuisement ou d’é-
panouissement de sang, etc. '
La grande chasse du cerf en Tartarie, à la
fin de l’automne , procure chaque année à Péfeiâ
plusieurs milliers de ces animaux. La chair des
cerfs de provinces méridionales ést délicate et
fort saine. , '
356 Notes sur la Médecine
NOTES
SUR LA MÉDECINE DES CHINOIS,
Page aSz. (a) Les Chinois ne sont pas le seul peuple
qui se soitinterdit par principes religieux et d’humanité
les dissections des cadavres. Quelles n’étoientpas chez
les Egyptiens les précautions que prenoient leurs Em¬
baumeurs , étant cependant appelés dans les maisons,
pour ouvrir les cadavres et les remplir de parfums ? Ils
n’y entroient que le masque sur le visage pour n'étre pas
reconnus, etprenoientpromptementlafnite après leurs
opérations faites. / . - .
■ Démocrite chez les .Grecs , né trois siècles avant le
Messie, dans l’impossibilité de se procurer des cadavres
'htHnains, dont les préjugés publics eussent fait regarder
les dissections comme d’horribles sacrilèges, cherchoit
sur d’autres espèces ^ et par analogie, des connoissances
qu’il ne lui étoit pas permis de puiser directement à
leur source.
P. 262, (è) Les hôpitaux, qui forment en Europe les
habiles Médecins et Chirurgiens ; les hôpitaux , l’asile du
pauvre , sont moins nécessaires à la Chine que partout
ailleurs.Les principes d’éducation, d’accord avec la piété
filiale, veulent que les enfants prennent soin de leurs pères
etmères , de leurs frères , deleurs soeurs , et recomman¬
dent la bienveillance entre tous les parents : et cet ordre
admirable a son effet.
Nous devons cette dernière réflexion sur les hôpitaux
à M. Cossigny , consignée dans son Voyage à Canton,
An 7 , pag. 90. Il l’a trouvée bien développée dans les
Mémoires des Missionnaires de Pékin.
P. 262. (c) La Médecine n’étoi t autrefois que la science
d’un petit nombre de plantes propres à rallentir le mou¬
vement trop rapide du sang , ou à cicatriser peu à peu
les plaies ; elle a dans la sTjite acquis cette immense va¬
riété
Des Chinois. SSy
ri('^lé de connoissances dont elle est aujourd’hui le ré¬
sultat. Il n’est pas étonnant qu'elle eût moins à faire dans
un temps où les corps étoient encore vigoureux et ro¬
bustes , où les aliments étoient simples , et non pas cor¬
rompus par l’art et la délicatesse : mais quand ces mêmes
aliments ont commencé d’avoir pour objet d’aiguiser
l’appétit , au lieu d’appaiser la faim ; quand on eut in¬
venté ce nombre infini de ragoûts pour exciter la gour¬
mandise , ces mets , qui étoient des aliments pour des
gens affamés , sont devenus des fardeaux pour des gens
rassasiés. Delà cette pâleur du teint , le tremblement
des nerfs imbibés de vin, la maigreur causée par des
indigestions _ Delà ces liydropisies, ces tensions d’un
ventre qui ne peut s’accoutumer à soutenir plus que sa
capacité : delà ces épanchements de bile , ces contor¬
sions des doigts dont les jointures se roidissent , ces
palpitations , ces tressaillements continuels. Parlerai-je
des maux de tête. . . de ces ulcères intérieurs qui ron¬
gent par l’abondance des humeurs ( ou par les suites
des excès dans la débauche et le libertinage les voies
par lesquelles la nature se soulage? «Que dirons-nous
de ces espèces de fièvres (i).... dont quelques unes si
redoutables , sont accompagnées de secousses dans
toute la machine? Tous ces maux étoient ignorés de
ces hommes simples , qui ne s’ étoient pas encore amol¬
lis par le luxe — Aussi tout l’appareil de la Médecine ,
toutes ces boîtes , tous ces ustensiles étoient alors su¬
perflus : les maladies étoient simples , comme les causes
qui les produisoient , le nombre des mets ne les avoit
pas multipliées. Voyez quels mélanges d’objets destinés
■à passer dans le même gosier ont été imaginés par le
luxe destructeur de la mer et de la terre. Il est donc
nécessaire que tant d’aümens différents se combattent
dans l’estomac et produisent des digestions pénibles par
leurs efforts opposés — II est naturel que tant d’ingré-
(i) La fièvre n’est pas aiijourd’lmi mieux connue que du temps
des Anciens : c’est un Protee.qui jusqu’ici a échappe à la sagacité
la plus pénétrante et aux observations les plus suivies. JVofe dit
Trad. desOEuvres morales de Plutarque, tom. XII, in-iz, 340.
Seconde Part, Z
358 Notes suh la Médecine
dients des différents climats delà nature occasionnent
cette variété et cette inconstance qui règne dans nos
nialadies. . . Le plus grand des Médecins ( Hippocrate )
a dit que les pieds. des femmes étoient inaccessibles à la
goutte - Mais les feinmes ayant (depuis lui )imitéles
. hommes dans leurs excès , elles ont dû participer à leurs
maladies, puisqu’elles ont changé leur manière de vivre
et adopté qelle des hommes. . . Que nous payons chère, -
mentla jouissance de nos voluptés désordonnées et, cri¬
minelles ! Nps .maladies sont innombrables, en raison
de la multiplicité, de nos cuisiniers , etç. » Tradttct.
’Sénétfue, par la Grange. Paris, 1778, 6 voh in-rit,,
tom. II, lettre xcv, pag. 3i5 et suiv.
P. 268. {d) L’éloge qu’un savant Académicien, Hist.
gén. des Huns, tom. 1 , pag. 19 , fait de Tching-Vang
{_ Tsi?t-che-Ifoang'), devenu Souverain absolu de toute
la Chine, et qui condamna aux flammes tous les livres ,
à l’exception de ceux de Médecine , d’ Agriculture et
d’ Astrologie , est suivi de cette réflexion-ci : ’« Cette ac¬
tion lit passer un des pins grands Empereurs pour un
monstre; mais cette violente persécution que les Let¬
trés ont éprouvée dans cette partie du monde, doit être
moins imputée au Prince qui la fit faire , qu’au zèle
aveugle et imprudent des Savants d’alors : il y eut des
martyrs en ce genre , parce qu’il y eut de ces Lettrés qui
manquèrent dé respect et d’obéissance m.
Içse présente sur cela un.e réppnse simple , et qui mé¬
rite qu.ejqu’attentipn.
1°. T.sin,-Ho ANG, Prince conquérant, heureux et
grand pohtjque , n’étoit cependant aux yeux des Chinois
qn’un usurpateur de l’Enapire.
2”. Quand il voulut forcer les opinions de la nation et
obliger les Lettrés à abjurer la doctrine des King, ou
leurs livres canoniques si respectables pour eux , î’Em-
-^ereur exigeoit d’eux plus que leur conscience ne leur
permettpit.
S”. CETTE violence. exercée à leur égard, et dont plur
sieurs furent les victimes , ne dura que pendant le règne
Des Chinois. 35^
de Tsin-Hoang , après lequel la doctrine des King, selon-
riiistoire connue, fut honorée davantage en raison de
la persécution qu’elle avoit éprouvée.
4". La résistance dés Lettrés doit-elle être imputée à
blâme? Doit- on, ou peut-on, sans injustice, traiter
d’ entêtement d'es principes adoptés généralement? A-t¬
on qualiflé-ainsi les Remontrances fermes et courageuses'
des Censeurs de l’Empire faites aux Empereurs qui’
nsoient d’un pouvoir tyrannique sur lès peuples , dont
ils dévoient être lés pères? Ges Censeurs' intrépides ,
résignés à la mort plutôt que dé trahir la vérité , n’ont-
ils pas recueilli dans l’histoire la célébrité qu’ils méri-
toient ?
P. 260, (e) Ayant consulté M. Coquereaü sur l’opi¬
nion qu’ont les Chinois sur la rapide circulation du'
sang , ce Médecin savant et ennemi dés- systèmes ,
observateur de la nature , et ne se proposant que de'
l'aider dans sa marche et dans ses développements ,
nous a fait la réponse suivante:
« Je répondrai' par une des devises de Charron ,,
dans son Traité de la Sagesse : Te ne sais. On sent
bien qu’il est difficile de dire dés choses claires et
précises sur cette question , et qu’il est presque im¬
possible de faire des expériences qui donnent des
résultats justes. Les souffrances des animaux soumis
aux expériences apportent de grands changements^
dans Féconomie animale : la foiblesse des animaux-
auxquels on fait souffrir ces- épreuves est bien diffé¬
rente dans des temps successifs et dans' l’état de santé'
même. Combien de variations n’éprouve-t-elle pas à
chaque moment, soit de la part des passions de l’âme ,
soit par l’exercice que le corps fait! Si dans un homme
le coeur se contracte deux fois , tandis que dans un
autre il ne se contracte qu’ùrie'fois , CÆferfrud-rôtw,
la vitesse de là circulàtiDn Sera double dans le pre¬
mier. Un Médecin Anglbis a tenté de déterminer la
vitesse du sang qui coule dans l’aorte , il prétend
prouver que dans une minute , ce fluide y parcourt yS
pieds. Le docteur Keill a trouvé par ses calculs que la
36o Notes sur la Médecine
sang doit parcourir Szoô pieds par heure. On peut voir
ces calculs dans la Statique des animaux de Halles,
trad. de l’anglois en françois par de Buffon , édition
z>z-4”., ou dans celle revue par M. Sigaud de la Fond.
Parw , de l’Imprimerie de Monsieur 17793).
Les OEuvres du P. André, Jés. Paris, 1766, zvol.
in-\z. nous ont fourni l’extrait suivant, à l’appui du
système chinois , ou du moins , pour concourir avec
la lettre précédente , cà l’éclaircir et reposer nos lec¬
teurs sur des faits anatomiques moins vagues.
Daus son premier Discotirs, après avoir présenté le
squelette humain d’une manière neuve et singulière ,
il considère l’homme , comme machine hydraulique ,
comme machine pneumatique et comme machine
chimique. Pour tous développements fort curieux ,
nous renvoyons à l’ouvrage même de cet estimable
Auteur , de ce Métaphysicien aussi clair et aussi bel
esprit que Fontenelle; et nous nous bornons à don¬
ner le court extrait qui suit de son tableau de l’homme
vu comme machine hydraulique. Il y traite la ques¬
tion relative aux battements du cœur et à l’inconce¬
vable vivacité de la circulation du sang. Comment
n’êtrepas rempli d’admiration pour la sagesse, la puis¬
sance et les merveilles du Créateur !
« Chaque battement de cœur , qui est le grand
ressort de notre machine , se fait , dit-il , en une se¬
conde. Le ventricule gauche du cœur , d’où le sang
coule dans la grande artère , lui en fournit deux
onces dans le même espace de temps.
J3 Chaque battement du cœur étant d’une seconde ,
il en arrive 60 en une minute , et par conséquent
3,600 par heure , et par conséquent 86,400 par jour..,
33 Le cœur battant 3, 600 fois par heure , il en sort
par heure 7,200 onces de sang, c’est-à-dire, 6où liv.
au poids de la Faculté , lequel est de douze onces à
la livre.
3) La masse du sang contenue dans le corps d'un
homme ne va ordinfiirement qu’à 24 livres : donc eu
Des Chinois. 36i
divisant Sco par 24, on trouvera que toute la masse
du sang passe par le cœur 26 fois par heure , et par
conséquent 600 fois par jour ».
P. 261, (/) Le Tcha-tchin me semble être le pré¬
liminaire de l’application du Moxa.
Selon M. Bowles (1) , le moxa qu’on nous apporte
de la Chine , et qu’on prétend être recueilli par les
habitants de la fameuse Moxa , est très-commun dans
la Manche et dans certains endroits de fEspagne.
C’est une matière blanche, semblable au coton en
rame , que l’on trouve enveloppée dans les branches
de la plante , et qui , je crois , provient des piqûres
de quelque insecte. Q^uoi qu’il en soit , c’est un excel¬
lent spécifique pour la goutte ; car en bnûlant dou¬
cement sur la partie enflammée une mèche de moxa ,
elle ôte la douleur et suspend les attaques du mal.
Les Anglois et les HoUandois nous l’apportent de
l'Orient, et nous ignorons que nous l’avons dans la
Santohne.
M. Valmont de Bomare , au motMoxa des Chinois ,
Arteniisia Chiiiensis , cujus mollugo moxa dicitur ,
article Cotonnier , croit que la mèche cotonneuse de
la Chine est tirée d’une espèce d’armoise très-velue
appelée moxa. On en sépare le boterre ou la moelle ,
en écrasant les tiges et les feuilles. Les Chinois , les
Japonois, et même les Anglois , en forment des mè¬
ches grosses comme un noyau de plume , dont ils se
servent pour guérir de la goutte. Ils mettent le feu
à une de ces mèches , et ils en brûlent la partie affli¬
gée d’une manière à produire peu de douleur. Quoi
qu’il en soit de ces propriétés, il est sûr que notre
coton véritable mis sur les plaies , en forme de tente ,
y occasionne l’inflammation. Lew'enhoeck attribue cet
effet à la figure des fibres du coton , qui , vues au
microscope , ont deux côtés plats comme tranchants ,
fins et roides.
(1 ) Introil. i l’Hist. Nat.
235.
etc. do l’Espagne
, Paris, 1776,
Z 3
362 Notes SUR la Médecine
Le même Botaniste , à l’article de la santollne , on
■poudre aux vers , ou sémencine , ou barbotine, se-
Tneti contra vernies officinarum , .dit que ce sont
des sous-arbrisseaux paniculos de l’ordre des absin¬
thes , et ne leur attribue aucune approximation du
moxa J comme fait M. Bowles. L’aurone femelle est
■une santoline à feuilles de cjprès.
La Médecine françoise ne fait point usage du moxa
dans les maladies de la goutte ; elle y voit du danger,
malgré l’opinion de M. Bowles , mais elle le croit
utile contre les maladies rhtunatismales , et elle se
sert de mèches de coton , nonobstant l’observation
de M. de Bomare , plus naturaliste que médecin.
Prosper Alpin rapporte (i), comme on peut le voir
dans ses OEuvres , qu’on faisoit en Egypte l’applica¬
tion de ces mèches enflammées pour les maladies de
différentes parties du corps. M. ‘Poutaud , célèbre
Chirurgien de l’hôpital de Lyon , cite plusieurs guéri¬
sons importantes qu’il a obtenues eh employant et
dirigeant ainsi le feu. On l’a appliqué sur le creux de
l’estomac, sur le pubis , etc.
La lettre de M. Amiot. en date du 29 septembre
1786 , fait mention de l’usage du Lei-ho-tchen , qu’il
appelle aiguille fulminante, dont on se sert en Chine
pour guérir les douleurs ( rhumati,smales ) d’épaule ,
de cuisse , etc. quand elles sont causées par la sueur
interceptée , par quelque vent coulis , par de défaut
üe circulation des esprits , etc.
Dix sortes de drogues chinoises , dont une tirée du
règne animal et les autres du règne végétal , sont indi¬
quées à leurs dose et quantité , pouf être fondues au
feu dans un vase de terre. On remue le tout avec des
bâtonnets jusqu’à ce que les drogues prennent une con¬
sistance de pâte , et qu' elles puissent être étendues
comme du beurre sur dupapier , à l’épaisseur seulement
d’une demi-hgne , afin de pouvoir rouler la bande de
papier, lui donner la grosseur que l’on veut, et la rendre
(1) ^Ipinus , de Medicinâ AEgyptiorum. 1778. 207.
Des Chinois. 363
d’nn usage facile et commode. On serre ensuite ces
rouleaux avec de la ficelle, pour qu’ils soient plus so¬
lides , et on les expose pendant plusieurs jours aux ar¬
deurs du soleil , jusqu’à ce qu’ils soient parfaitement
secs.
Telle est la préparation de cés aiguilles , ou dé ces
espèces de saucissons ou rouleaux , ’ qu’on doit feritier
par les deux bouts , pour empêcher que rien ne s’éva¬
pore : et voici l'a manière de s’en servir.
On prenclune pièce de toile très-fine , proportionnée
à la partie douloureuse qu’on veut guérir , on la plie en
huit et on l’applique sur la chair nue , dans l'endroit où
la douleur se fait le plus sentir. On coupe fiaignille Ou
saucisson par l’un des bouts, et on l’allume à là bougie.
On trempe son doigt dans de forte eau-de-vie . et on en
laisse tomber üne goutte sur la toile qu'on viéiit d’ap¬
pliquer sur la partie douloureuse , en pressant un peu
avec le doigt. On applique alors le saucisson auquel ôn
vient de mettre le feu , et on le laisse brûler doucement
en le tenant ^ pendant l’espace d’environ un quart-
d’heure sur le linge qui touche l’endroit douloureux: on
renouvelle cette opération deux ou trois fois par jour,
jusqu’à une entière guérison ; mais ce remède ne doit
pas être employé contre les douleurs de la goutte.
Il résulte de tout ce qui précède que le Tcha-tcJdn
indiqué par M. Cibot , et que le Lei-ho-tchen , décrit ci-
dessus par M. Amiot , produisent en Chine , sous dif¬
férents noms , le même effet que le Moxa, en usage
chez les Japonois : car c’est le nom que cette nation
donne à une espèce de duvet, fort doux au toucher ,
d’un gris cendré, et semblable à de la filasse. On le com-
ÎDOse de feuilles d’armoises pilées , dont on sépare les
fibres durs , et les parties les plus ép'aisses et les plus
rudes. Cette matière étant sèche , prend aisément feu;
mais elle se consume lentement , sans produire de
flammé et sans causer une brûlure fort douloureuse : il
en part une fumée légère d’une odeur assez agréable.
Lorsqu’il s’agit d’appliquer le moxa, on prend uue
Z 4
364 Notes sur la Médecine
petite quantité de cette filasse , que l’on roule entre les
doigts pour lui donner la forme d’un cône d’environ un
pouce de hauteur. Après avoir humecté ce cône d'un
peu de salive , afin qu’il s’attache plus aisément sur la
partie qu’on veut cautériser, on l’y applique par sa hase ;
on met ensuite le feu à son sommet: il se consume peu
à peu et finit par faire à la peau une brûlure légère ,
qui ne cause pas une douleur considérable. Quand un
de ces cônes est consumé , on en applique un second ,
un troisième et môme jusqu’à dix , et un plus grand
nombre, suivant l’exigeance des cas et suivant les forces
du malade.
Les Japonois nomment Tentasi ou tâteurs ceux dont
le métier est d’appliquer le moxa, parce qu’ils tâtentle
corps du malade avantl’opération , pour savoir la partie
sur laquelle il faut faire la brûlure : cette connoissance
dépend de l’expérience de l’opérateur. Dans les maux
d’estomac , par exemple , il brûle les épaules ; dans les
pleurésies , il applique le moxa sur les vertèbres du dos ;
dans les maux de dents, sur le muscle adducteur du
pouce ; et relativement à d’autres maladies , c’est le
longdudos, et par préférence, quel'onfait l’opération.
Celui qui doit souffrir, s’assied à terre , les jambes croi¬
sées , le visage appuyée sur les mains ; cette posture
étant estimée la plus propre à faire découvrir la situation
des nerfs , des muscles , des veines et des artères , qu’il
est très-important d’éviter de brûler. Les personnes en
santé au Japon considèrent le moxa comme un grand
préservatif.
Le meilleur moxa est blanc ; le commun , qui sert
aux Japonois comme amadou, est d’un brun foncé ;
ces deux espèces se retirent de l’armoise commune,
c’est-à-dire , de la partie duvéteuse dont les feuilles de
cette plante sont revêtues. On recueille et l’on sèche
ces feuilles au mois de Juin, et on les conserve ensuite
pour les séparer des parties fibreuses par le battage , afin
de la réduire en flocons doux et soyeux , que l’on dé¬
signe sous le nom de moxa. On sait que les Japonois
se servent de cette substance , en guise de cautère, pour
Des Chinois. 365
guérir plusieurs maladies. Il y a même au Japon des
Cliirurgiens qui ne s’occupent que de l’application du
m.oxa , et qui ont appris , par l’expérience , à connoître
les maladies dans lesquelles l’usage en est plus con¬
venable , et les endroits du corps où il faut surtout
l'appliquer.
Une petite toupe de moxa allumée fait en peu de
temps une plaie assez profonde à la peau sur laquelle
on l’applique. ( Elle produit l’effet de notre pierre à
cautère ) ; la suppuration qui en résulte , dégage natu¬
rellement les parties affectées des humeurs stagnantes
et opère ainsi la guérison. Ce remède convient sans
doute dans tous les cas où il s’agit d’une évacuation lo¬
cale d’humeurs, c’est un exutoire qui, dans bien des
occasions , ne laisse pas d’être fort utile. Quoiqu’il y ait
peu de maladies où les Japonois ne fassent usage du
moxa , c’est principalement dans les affections rhuma¬
tismales qu’ils s’en servent : ils l’appliquent de préfé¬
rence sur le dos , et l’emploient également pour l’un et
l’autre sexe à tout âge.
Les anciens Médecins se servoient de la filasse de la
même manière que les Japonois emploientlemoxa (i).
P. 272. {g) Mém. des Miss.de P. XI, 76 etsuiv. — Les
aliments des anciens Chinois étoient le bœuf, le mou¬
ton , le cochon , le cheval , le lièvre , le renard ,
le chien , le sanglier , le cerf j des poules , des oies ,
des cannes , des perdrix , des cailles , des faisants , et
toutes sortes de poissons de mer , de rivières et
d’étangs ; un grand nombre d’espèces de pois , de
légumes et d’herbages,; des fruits abondants tels que
pommes , poires , jujubes, figues , raisins , châtaignes ,
melons d'eau , citrons , oranges , le tong-yen , le lit¬
chi , etc. Dans les ragoûts , l’assaisonnement est sou¬
tenu par les épices , le vinaigre et la moutarde , la
cannelle , les champignons de tant d’espèces , le gin¬
gembre , des racines salées , des chevrettes et tant
(i) Voyage de Tlnimbeig au Japon , in-80. p. 400. — Diction.
Encyclopéd. Meufchütel , 1765 , in-fol.
366 Notes sur la Médecine
d’autres co<jmllages , les légumes enfin si multipliés.
Tom. XV. 137.
P. 375. .('h ) Les Chinois retirent une fécule du
gland , et ils s’en nourrissent. Un général Chinois a
sauvé son armée , en la nourrissant avec 'des glands
de chêne préparés. Ils font avec les bourgeons ten¬
dres de cet arore une infusion théjforme ; ils délayent
dans l’eau les cendres du gland et de son calice ; ils
en retirent le sel, et le font prendre aux personnes
attaquées de diarrhées et de dyssenteries. Enfin ils
lavent et détergent les plaies et les ulcères qui ne se
ferment pas avec la décoction des écorces : ils font
usage de la même eau dans plusieurs maladies cuta¬
nées. Voyage de M. Cossignj , An 7 , vol. in-8°.
pag. 394.
P. a85. (z) Je savois que M. BordeU s’étoit attaché à la
connoissance particulière du battement du pouls , et
que malgré qu'il eût parmi ses confrères des ennemis
célèbres, on rendoit justice à son savoir. Je me suis
adressé à M. Coquereau , mon ami , pour avoir un pré¬
cis de la doctrine de ce Médecin sur les ouvrages qui
traitent de cette matière : il a eu la complaisance de me
donner la réponse suivante, que je transcris; elle est
dépouillée de toute partialité.
« M. Borbeu étoit un médecin très-instruit , qui avoit
de grandes connoissances en Anatomie et en Médecine.
Son meilleur ouvrage , et le premier de tous , est le
livre qui a pour titre : Recherches anatomiques sur les
glafides et sur leur action. Paris , 1761, z/z-i2.Ce Traité
a été la base de la réputation de M. Bordeu et le germe
de la haine de quelques personnes pour lui. Les gens de
l’art rechercheront toujours cet ouvrage, tant que la
bonne et saine doctrine subsistera.
» Quant à son Traité sur le pouls , il y a du pour et
du contre. On ne doute pas qu’un Médecin attentif ne
puisse distinguer facilement quelques maladies parTex-
ploration du pouls , de même qu’on peut assurer l’exis¬
tence de certaines maladies et prédire leurs crises à
Des Chjngis. 667
l’inspection des urines; naais il est reconnu aujourd’hui
par tous les Médecins que M. Bordeu a trop étendu les
divisions etsubdivisions sur le pouls , et qu’il est impos¬
sible de reconnoître , à son inspection , toutes les mala¬
dies qu’il dit .avoir deviné parce moyen. Il voyoitson
système sur le pouls, comme unamant voit sa maîtresse,
sans, aucuns défauts ; il en ,a .cependant beaucoup aux
yeux des personnes désintéressées.
w -M. Bordeu a pris les pierres fondamentales de son
édifice de Solano de Lucques , Médecin espagnol, dans
l’ouvrage duquel on touve trois espèces de pouls , dont
la connoissance est très-précieuse en Médecine :
» Pulsus iratus , poids rebondissant, qui est le signe
certain d’une hémorrhagie future.
y> Pulsus inciAuus, qui n’a pas de nom en ffançois^et
qu’on distingue à certaines pulsations plus élevées que
les autres ; ce pouls joint à la mollesse de l’artère , est
un signe certain d’une -sueur critique future.
» Pulsus intermittèns , le pouls intermittent , qui est
un signe certain d’une diarrhée critique future , et qui
ne devient mortel que parle défaut de la force néces¬
saire pour l’accomplissement de la crise. Ce pouls n’est
pas aussi sûr que les deux autres , puisquil y a beaucoup
de personnes qui , dans un âge très-avancé , ont le
pouls intermittent , quoiqu’elles se portent bien , et puis¬
qu’il y a certains sujets qui , dès l’adolescence , ont tou¬
jours cette intermittence de pouls,, quoiqu’on pleine
santé. D’ailleurs ces trois espèces de pouls étoient con¬
nus des Anciens. Gallien et Paul d’Egine en ont beau¬
coup parlé. On trouve même dans le Traité de GaUien
de pulsibus , la prédiction d’ime crise faite par une
forte hémorrhagie du nez , qmil avoit annoncée par
l’exploration du pouls. M. Lorry,, célèbre Médecin de
la Faculté de Paris , dans le Traité latin de Pathologie
d’Astruc qu’il a donné en 1760 , n’a considéré ces trois
espèces de pouls que comme propres à exercer la cu¬
riosité et le loisir , et non comme un article essentiel
dont le résultat des observations , difficiles en elles-
mêmes , ne peut pas devenir utile.
368 Notes sur la Médecine
P. 2go. ( 7( ) Le mouvement de systole et de diastole
est celui du cœur et non des poumons. Le mouve¬
ment de ces derniers, appelé respiration, se compose
de l'inspiration et de l’expiration. Par cette double
action, l’organe admet d’abord l’air atmosphérique,
s’en approprie la portion destinée à entretenir la vie ,
et rejette ensuite celle nuisible à l’économie animale.
Il est aujourd’hui bien reconnu, et c’est un principe
de la nouvelle Chimie , que l’air de l’atmosphère est
un mélange de deux airs , l’un qualifié d’air vital , et
l’autre d’air azotique ou nuisible à l’entretien de la vie.
La proportion de ce mélange est, du premier au der¬
nier, de 22 à 78 sur 100.
P. 297. (7) Mém, des Miss, de Pékin, tom. IV, Sga
et suiv. — Sous nos rois de la première race , la petite
vérole, maladie originaire de l’Arabie ou de l’Egypte,
étoit déjà connue en France et en Italie. Marius , évêque
d’ Aven che, écrivain du VI® siècle , enestuu garant hors
de soupçon. . . . Dans sa Chronique à l’an 670 , que l'on
trouve dans le Recueil des Historiens de France , il dé¬
signe la petite vérole , en employant le premier , le terme
Varîola, et en disant qu’elle ravagea la Gaule et l’Italie.
Art de vérifier les dates. Paris, 1770, in-fol.
P. 3o5. (m) Baron d’Alexandrie , Prêtre et Médecin
du Vil® siècle , paroit , après Marius , écrivain du VI®.
siècle , avoir fait le mieux connoître dans un traité en
langue syriaque , la petite vérole , maladie venue du
fond de l’Arabie.
En Chine , l’inoculation n’oppose point une digue
inébranlable à la petite vérole. On croit maintenant en
Europe pouvoir arrêter ses ravages. Cet espoir est- il
plus flatteur encore que réel ? Car que n’a - t - on pas
dit et cru quand on a presque généralement ici adopté
l’inoculation?
Depuis quelques années les Anglois font usage avec
succès d’un moyen nouveau capable , disent-ils , d’ar¬
rêter les désastres de la petite vérole naturelle , et ils
le préfèrent par toutes sortes de raisons à l’inoculation
Des CiriNOis. 36g
nr<linaire qu’ils ont employée les premiers : ils nom¬
ment ce moyen Coopox , c’est-à-dire , la Vaccine.
La vaccine , ou petite vérole des vaches ^ se montre
chez ces animaux par une éruption boutonneuse qui
survient à leurs mamelles. Les femmes chargées dans
les fermes de traire les vaches , étoient susceptibles ,
lorsqu’elles avoient quelques écorchures aux mains , de
gagner un ou plusieurs boutons pareils à ceux remar¬
qués sur le pis des vaches ; et ces boutons , après un
gonflement et une suppuration légère durant quelques
jours, les mettoient à l’abri de la contagion de la petite
vérole.
Cette observation faite par des praticiens éclairés ,
s’est confirmée et est devenue une découverte sing,u-
lière et importante par le recours qu’on a eu depuis à
ces femmes pour garder les malades attaqués de la pe¬
tite vérole ordinaire , sans qu’elles l’eussent prise ; et on
dit le fait constaté , quoiqu’il soit nécessaire d’avoir un
nombre d’années d’expériences.
Le doctetir Jenner, en Angleterre, fut le premier
qui recueillit ces faits , et qui proposa de substituer dans
l’inoculation le virus innocent de la petite vérole des va¬
ches. Plusieurs épreuves le convainquirent que le sujet
qui avoit reçu ce virus artificiel , ne prenoit pas la petite
vérole, quoiqu’on essayât de l’inoculer. Cette assertion
étoit d'une grande importance. D’autres savants Méde¬
cins la confirmèrent , et cette réussite , dit-on , n’a pas
formé le moindre doute à Londres.
iLn’en apas été de même quandla vaccine, en l’an 1800,
a passé la mer et s’est introduite en France : elle a joui
de succès à titre de nouveauté ; mais on lui a livré de
violents combats , et ou l’a attaquée avec l’arme de la
plaisanterie et du ridicule , de sorte qu’oncroyoit l’avoir
étouffée dans sa naissance , malgré les partisants cha-
loiireux qui avoient pris sa défense , etquiprétendoient
neutraliser à jamais , par la vaccine, la petite vérole
ordinaire.
Quelques mois se sont écoulés , et donnent à con-
noltro la fortune qui a accueilli le docteur Jenner en
370 Notes sur la Médecine
Angleterre. Les vaccinateurs de France bravant les sif¬
flets et les caricatures précédentes les plus grotesques ,
voient avec satisfaction toutes les cours de l-'Europe
adopter la vaccine ; et dans Constantinople elley a déjà'
des disciples,
Nos Chinois', tenant aux anciens usages, si celui-ci
pénètre chez eux, ne le prendrontpas plus que le Gal¬
vanisme , autre découverte récente qui a des partisants
ardents, parce que c’est une suite d’expériences venues
des Européens ou des barbares , selon eux.
La peste , véritable fléau du ciel , ne doit pas être
oubliée ; ses maux désolent la terre. Elle a parcouru
l’univers depuis tant de siècles, en semantpartout l’épou¬
vante, en moissonnant les humains ; et elle a ravagé
l’Europe peut - être autant que les autres parties du
monde.
La peste n’a eu, selon M. Cibot, que quatre ou cinq
époques mémorables en Chine dans le cours de deux
mille ans. Nous renvoyons à l’article de notre Traité
des Mœurs et usages. H nous viendra sans doute , à
l’appui des lumières qui brillent de toutes parts , et à
la manière dent lés esprits sont électrisés dans ce siècle,
quelque préservatif inattendu et souverain , propre à
neutrahser ce fléau , ou qui en rende la contagion moins
dangereuse. Le séjour que larmée Françoise a fait en
Egypte , et l’assiduité inmspensable des Médecins et des
Chirurgiens auprès des pestiférés , leur ont fourni sans
doute des examens , des faits et des résultats multipliés
don t'ieur-savoir aura profité avantageusement, le dogme
du fatahsme ne leur en imposant- pas. L’Egypte haute
et basse a été le berceau de la peste : les Maliométans et
les Arabes qui l’habitent n’ ont jamais-pris les soins con¬
venables pour s’en garantir : ils se sont vus attaqués et
ont attendu patiemment! a mort' dans de grandes souf¬
frances. Ainsi deux maladies- tèrribies -, la peste et la
petite vérole , la première plus- redoutable que l’autre
à laquelle on a donné des traitements suivis , sont nées
dans des contrées peu distantes , et ont communiqué
leurs poisons deslructeui&au: reste.' du; monde.
Des Chinois. Syi
La Lèpre , Ëlephantiasis en latin , dontles Hébreux
OQt été très-affligés (voyez le livre éloquent de Job) , a
été fort commune dans la Palestine et l’Orient : elle
porte des caractères et des effets désolants, comme la
peste , dès qu’on en est atteint ; parvenue au dernier
degré, elle embrase le sang de feuximpurs, elle couvre
le corps de plaies et de chancres , elle dévore les en¬
trailles , ronge les os et réduit les membres en putri¬
dité. On l’a connue en Europe jusque dans les siècles X
et XI, L’établissement des maladreries ou des léproseries
en France et ailleurs, en est la preuve.
On trouve encore quelques lépreux en Chine, au rap¬
port des voyageurs récents. Cette maladie maintenant
est presque tout-à-fait éteinte. Les générations se suc¬
cèdent, et le temps consume leur explosion; mais de
leur caducité , de leur vieillesse et du venin que ces
anciennes maladies produisent et laissent après elles ,
viennent éclore , comme des vapeurs d’une terre in¬
fectée , d’autres maux qui remplacent les premiers.
C’est le sentiment général d’habiles théoriciens.
Fin de ia Médecins.
Mœurs
Mœurs et Usages des Chinois. SyS
MOEURS ET USAGES
DES CHINOIS.
INTRODUCTION.
L A connoissance des Mœurs et des Usages
des anciens peuples , est un des plus intéres¬
sants objets de l’Histoire. Si le récit des 'vic¬
toires et des conquêtes des nations célèbres et
belliqueuses excite souvent notre admiration ,
celui de leur vie privée, de leur économie civile
et politique , la peinture de leur luxe et de
leurs cérémonies religieuses ne méritent pas
moins de fixer l’attention. En offrant ses ta¬
bleaux d’une teinte plus douce , et plus 'variée,
plus satisfaisante pour la curiosité , ils présen¬
tent en même temps à l’esprit , des réflexions
et des comparaisons dont la morale peut tirer
de grands avantages .
C’est pourquoi on a cru devoir rassembler
dans un même 'volume tout ce qui concerne
la 'vie sociale, les mœurs et les usages des Chi¬
nois , et présenter comme sous un seul point de
'vue, des détails épars et qu’on ne pourroit par¬
venir à connoitre que par des recherches péni-
Seconde Partie. A a
374 Mœurs et Usages
Mes dans les nombreux ouvrages et les rela-^
lions multipliées qui nous ont été données de¬
puis deux siècles et demi, sur ce peuple aujour¬
d’hui un des plus anciens de la terre , et qui
a survécu à tarit d’autres qui ont disparu de la
surface de notre globe {a).
Les Chinois, ce qui toutefois ne doit s’enten¬
dre le plus généralement que des grands de la
nation et des particuliers riches , instruits des
arts dès les temps les plus reculés , et portés
par leur civilisation à les cultiver sans secours
étrangers, ont été de bonne heure habitués aux
jouissances qui font naître le goût et lé luxe, et
que le désir de lès satisjdire augmente ét perfec¬
tionne successivement^
Les détails que mous donnerons à cet égard
paroitront peut-être' minutieux ; cependant ils
ont, ne fut-ce que par la seule distance qui
nous sépare de cette Empire 'vivace une sorte
de singularité' qui doit en faire, rechercher la.
lecture. Ils donnent lieu à des rapprochements
que d^ anciens. Auteurs Grecs . qt Lajins n’ont
pas manqué de saisir, mais, que, les Modernes
paroitroient, avoir négligés ,. si Jfelij , JLiUaret
et leur continuateur. nés’ étpient plu. à,n,ous les
rappeler.
A la faveur de. ce rqssenihlepie.nt , nous, nous
sommes permis : . .
CES Chinois. SyS
1*. D^étendre davantage les articles qui
en sont le plus susceptibles, et sur lesquels on
a eu des renseignements plus sûrs.
2°. Qu E LquES rapprochements sur nos
mœurs Européennes.
Quant aux articles trop concis qui man¬
quent d’une sorte d’intérêt , il en auroit été au¬
trement, si la correspondance que nous avions
avec la Chine n’eût pas été nécessairement in-
terrompue peu après 1789 : nous nous sommes
alors trouvés dans l’impossibilité de faire des
questions et des demandes , dont les réponses
auroient enrichi cette Collection.
Je dirai de ma Rapsodie générale de peu
d’importance , comme Montaigne le dit avec
naiveté et modestie de ses Essais , qu'on lira
toujours avec profit. Livre II , édidon in-4° de
i588, page 285. « C’est pour la cacher de mon
« vivant, en amuser quelqu’un qui ait parti-
« culier intérest , un voisin, un ami , qui pren-
« dra plaisir après moi à me racointer et à me
« repradquer en mes mœurs , mes pensées et
« opinions bonnes ou mauvaises. »
C’est enfin pour employer mes lectures ; et,
dans une santé affoiblie, me faire une occupa¬
tion propre , sinon à effacer, du moins à amoin-
dir les traces de beaucoup de souvenirs dou¬
loureux.
A a 2
376 Mœurs et Usages
ALLUMETTES.
L’ordre alpliabélique pour tous ces articles
isolés nous^ayant semblé plus couYenable , nous
l’employons dans ce petit volume.
En raison de cet ordre , l’article par lequel
nous commençons , est malgré nous de peu d’in¬
térêt , et il est aussi sec , aussi mince que le
cbaume^ ou le bois léger qui sert en France à la
composition des allumettes.
En Chine elles se font de paille de gros chan¬
vre. Le Gbinois , ne perdant rien de ce qui peut
tourner à l’utilité , ramasse les bouts de paille
dont la terre est couverte , quand on tille le
chanvre ; et il en fait des paquets qu’on enduit
de soufre par les deux bouts. Une étincelle pro¬
duit souvent un incend,ie. Dans une sédition ,
dans des convulsions d’Etat, les hommes sédi¬
tieux sont figurément des Allumettes qui por¬
tent partout le feu de la rébellion , et qui en
propagent les désastres. .
En Gbine la paille de blé sarrasin est indiquée
comme ùn préservatif contre les punaises; mais
les Missionnaires préviennent qu’ils n’ont pu
s’assurer par aucune expérience , si elle a effec¬
tivement cette propriété (1). Plusieurs Voya¬
geurs assurent que cet insecte si incommode et
(1) Mémoires des Missionnaires de Pékin, in-4°. tom.
IV, 491.
DES Chinois. 877
si fétide est supporté très-patiemment par les
Chinois, et qu'’ils mangent meme les poux qui
les dévorent. Cette assertion ne concerne , sans
doute , que ceux du peuple dans la misère ex¬
trême, quoique les deux derniers A mbassadeurs
Anglois et Hollandois confirment le même fait ;
l’Hottentot et le Lapon en usent de même , mais
quelle diftérence entre ces peuples et les Chinois.
Année, sa division. Voyez Fêtes publiques.
BAINS.
La Province de Chan -si ( 1 ) j hérissée de
montagnes dont plusieurs sont affreuses et in¬
cultes , et d’autres coupées en terrasses depuis
la cime jusqu’au pied et toutes couvertes de
grains , contient beaucoup de sources d’eaux
chaudes et bouillantes.
Une des maisons de plaisance de l’Empereur
Cang-hi, située dans un village à six lieues de
Pékin , avoit des Bains d’eaux chaudes,. Cette
maison est composée seulement de trois petits
pavillons fort simples , dans chacun desquels il
y avoit des Bains , outre deux grands bassins
quarrés C]ui enibellissoient la cour d’entrée.
L’eau de ces bassins , selon la description du
P. Duhalde, avoit quatre à cinq pieds de pro¬
fondeur, et la chaleur étoit fort modérée:. on
fréquentoit beaucoup ces Bains (2).
(i). Province septentrionale de la Chine , dont le
climat est sain , agréable , et une des premières habitées
par les Chinois.
(z) Descrip. géogr. etc. de la Chine, fol. IV, a88.
A a 3
3y8 Mœurs et Usages
Chambers dit expressément, en parlant des
maisons de Canton , qu’on trouve dans chacune
une pièce pour le Bain.
BATONS D’ODEURS, espèce de bougies.
Les Autels dans les temples des idoles, et
ceux des chapelles particulières de l’intérieur
des maisons des Grands, sont ordinairement
décorés de gradins qui portent deux vases de
fleurs, deux Bougies dans des chandeliers dont
les formes sont très-variées , et un vase rempli
de sable fin, dans lequel on enfonce trois ou
quatre Bâtons d’odeur qui se consument pen¬
dant qu’on fait les prosternations.
On fait usage également, pour parfumer les
appartements, de ces bâtons d’odeur. A en ju¬
ger par ceux qui nous sont venus de Pékin, ils
sont à peu près de la longeur d’une bougie des
quatre à la livre, mais moins gros, plus longs
encore, et d’une couleur brune ; cependant, en
raison de l’usage auquel on les destine , ils peu¬
vent être d’un plus gros volume. Leur odeur
aromatique est moins agréable que celle qui
émanoit des tablettes d’encens dont les Char¬
treux faisoient usage. La lueur qu’ils donnent
est si foible, qu’un appartement , loin d’en être
éclairé, resteroit presque dans l’obscurité. Mais
on sait que, laissant aux Bâtons d’odeur la des¬
tination de répandre leur parfum , les Chinois ,
indépendamment de la cire d’abeilles dont ils
font peu d’usage, ont l’arbre utile nommé Pe-
DES Chinois. 3^79
pour s’éclairer, les bougies, les chandelles et
l’huile, comme on fait en Europe. Fi^ezl’article
suivant et aussi celui Sépultures et obsèques.
BOUGIES, CHANDEI.LES, ET MÈCHES.
La cire qui sert à éclairer à la Chine est de
deux sortes , et l’on a différentes manières de
la blanchir à Canton , où sont presque toutes
lesblancheries. 11 est vraisemblable que les Por¬
tugais ont appris aux Chinois à perfectionner
ces préparations. Cependant , suivant le Mé¬
moire curieux de M. de Cibot sur la cire ( i) , il
est certain, par l’histoire de la Dynastie des Tang,
qui a commencé en 618 , qu’on blanchissoit la
cire en Chine dès cette époque reculée ; et que
la manière de le faire s’est perdue seulement
depuis la découverte de la belle cire blanclie
dont on se sert aujourd’hui à la Cour.
La cire qui provient des abeilles est rare ,
parce qu’on y en élève peu depuis plusieurs
siècles , et parce que la Médecine et les Arts
emploient le miel et la cire qu’elles travaillent.
La cire d'arbre , qui est beaucoup plus belle,
a été préférée par la Cour. On nomme Niu-
tchin , ou Vierge , l’arbre qui la porte , ou
plutôt sur lequel habitent les vers dont on la
tire. La quantité n’en est pas considérable , et
la provision est bornée presque à l’Empereur
et à l’Impératrice : une fois prélevée pour cet
usage , il reste fort peu de cette cire impériale
(1) Mém. des Miss, de Pékin, XIII, 377 etsuiv.
A a 4
38o Mœurs et Usages
(c’est ainsi qu’on la nomme) pour le public ,
qui en conséquence la paye fort cher. Le palais
excepté , on ne s’en sert presque jamais que
dans les sacrifices au Chang-tj, (au Ciel ) dans
les cérémonies funéraires, ou aux Ancêtres,
ou dans les oratoires d’idoles: les Grands et les
Princes n’oseroient en faire une consommation
journalière.
Mais on s’éclaire avec les chandelles et de
l’huile. Les Anciens donnoient au suif des pré¬
parations qui le purifioient , le blanchissoient
et lui ôtoient sa mauvaise odeur. Ces prépara¬
tions, par le peu qu’on en dit, semblent se rap¬
procher de celles qu’on donne au saindoux
pour en faire de la pommade. On emploie encore
en partie ces moyens épuratoires , et ils appro¬
chent beaucoup de ceux dont on fait usage à
l’égard de la cire , soit pour augmenter sa
blancheur et sa dureté , soit pour diminuer sa
mauvaise odeur. Quand on veut des chandelles
plus distinguées , on les couvre d’une couche
de cire d’arbre, dont la croûte empêche la cou¬
lure du suif, et on le parfume dans la prépa¬
ration.
Les Chandelles et Bougies de Chine sont
moulées grosses et courtes. Duhalde dit que
les Chandelles faites dans la ville de Koang-si
sont les meilleures qui se trouvent dans l’Em¬
pire.
On fait enfin pour le service des lampes le
plus grand usage d’une huile , que l’on tire
d’une infinité de graines et d’amandes. On y
DES Chinois. 38i
emploie également les fleurs des arbres : celles
que les Chinois nomment Sai-tze sont jaunes,
et elles donnent de l’huile à brûler.
La moelle de jonc desséchée sert dans les
campagnes à faire des mèches pour les lampes.
Ces mèches nommées Hiang , sont d’une très-
petite dépense et d’une grande commodité pour
conserver du feu pendant la nuit. On tire un
autre avantage encore des Hiang, celui de pu¬
rifier l’air en les brûlant dans les étables, quand
les bêtes à cornes sont attaquées de quelque
maladie épidémique.
BOURSES.
Celles des Femmes sont petites, très-jolies,
d’étoffes de toutes les couleurs brodées en fleurs
nuées, et tissues quelquefois en or et en argent
sur un fond qui les fait valoir. La forme en
est ronde , plissée par le haut , le fil de soie
qui leur tient lieu de coulisse servant à ouvrir
et à fermer.
Les Flommes portent la bourse qui est Ion
gue, en belle et riche soie selon les états, à la
ceinture qui tient la robe ; ils mettent dans
cette boui’se leurs pipes et le tabac à fumer.
Ils attachent aussi à cette ceinture une gaîne
pour serrer leur couteau et les bâtonnets de
bois d’ivoire qui' leur servent de fourchettes.
BOUTIQUES DES GROS MARCHANDS DE PÉKIN.
Ces Boutiques l’emportent pour la propreté
382 Mœurs et Usages
et peut-être pour la ridiesse sur cÈUes des plus
gros Marchands de l’Europe. L’entrée est ornée
de dorures , de sculptures , de peintures et de ce
beau vernis qui leur donne un aspect frappant.
Les grandes Boutiques des villes , et surtout
des capitales , sont comme les réservoirs où
viennent se décharger les différents canaux du
commerce des provinces ; c’est delà qu’ils se
distribtient dans les Boutiques où l’on vend en
détail. 11 y a aussi des magasins publics où vont
aboutir , les marchandises , et où les ventes se
font d’une manière plus prompte , plus sûre
et plus juridique: elles ressemblent, à quel¬
ques égards , à celles de la Compagnie des Indes
à l’Orient. Ce qui est particulier à la Chine ,
c’est que , comme nous l’avons déjà dit , les
femmes ne paroissent point dans les Boutiques,
ni pour vendre ni ponr acheter ; les mœurs
s’y opposent. Par cette raison il y a beancoup
de petits Marchands qui vont courant les rues
et vendant tout ce qui est nécessaire ponr le
ménage et pour les pauvres gens (i).
BRACELETS.
Les Bracelets , quoique cachés sous de lon¬
gues manches qui tombent jusque sur les mains
et les recouvrent , font partie des ornements
des femmes Chinoises. Cette parure, plus ou
moins riche , n’a jamais été négligée par les
(i) Duhalde , I, 8o. — Mém. des Miss, de P. tom. VI,
in-40. 326. , , , , . , : ■ ; .
DES Chinois. 383
personnes du sexe chez aucun peuple : les
femmes sauvages la connoissent.
Nos preux Chevaliers se paroient des Brace¬
lets qu’ils avoient reçus de leurs Dames en ré¬
compense de la bravoure qu’ils avoient montrée
dans les combats et dans les tournois : ils por-
toient aussi leurs livrées. Quand le bravé et mal¬
heureux maréchal de Montmorenci fut fait pri¬
sonnier à Castelnaudari , en combattant contre
son roi , ceux qui le déshabillèrent pour panser
ses blessures , trouvèrent sur lui un bracelet en¬
richi d’un portrait cher à son cœur et entouré
de diamants d’un grand prix.
Les Chinois attribuent aux Bracelets faits de
cuivre rouge , nommé Tse-laj-tong , la pro¬
priété de fortifier les bras contre les suites d’at¬
taques de paralysie ; mais l’expérience a appris à
douter de l’effet de ce métal ainsi employé exté¬
rieurement.
Les barres légères et les bracelets d’acier ai¬
manté , que l’on porte en Europe pour dimi¬
nuer , suivant l’opinion de quelques Médecins ,
les tremblements de nerfs , ne réussissent guère
mieux que les Bracelets de Tse-laj-tong i mais
les essais n’en doivent pas être négligés.
Le Mesmérisme n’avoit-ilpas dans les mala¬
dies de l’esprit fait ici des apôtres zélés parmi les
différentes classes de l’état. Les hommes et les
femmes , épris de vives passions et avides de
nouveautés en tout genre, travaillés parla vanité,
gâtés par le luxe et l’abus excessif des richesses.
384 Mceurs et Usages
étoient volontairement dupes par bel air ; et cette
corporation de charlatans philosophes n’a-t-clle
pas préparé la voie à une foule bien plus consi¬
dérable de jongleurs politiques trop connus ?
Les erreurs sont biexi communes , et la sagesse
fort rare. Excusons donc les Chinois et passons-
leur les bracelets de cuivre rouge.
J’aî dans mon cabinet de curiosités un Bra¬
celet tel que le portoient les feriimes des Miao-
tsée (i) , peuple sauvage et vaillant, long-temps
rebelle, vaincu et écrasé sous le règne du dernier
Empereur Rieng-long. C’est un bois fort lé¬
ger, très-dur et poli , de la grosseur d’une forte
ficelle , conservant son ressort , son élasticité ,
et rentrant par les extrémités l’une dans l’autre.
Ce Braceletsi simple étoit cependant une parure
pour ces femmes barbares. Voyez JMiao.
BRIQUET.
Extrait d’une lettre de M. Bourgeois , mis¬
sionnaire firancois à Pékin J, datée du i nov..
1778 à Æ?. . . .“
« Je vous offre un Briquet qui m’a été donné
par le roi de Karsin. Ce bon prince tartarene
manque jamais de me rendre visite toutes les
fois, qu’il vient à Pékin. L’an passé il voulut voir
ma chambre : nous fumâmes ensemble une pe¬
tite pipe de tabac ; ayant aperçu mou briquet,
(1) Répandus dans les provinces de Se-tc7men , de
Koei-t'c/iéou , etc. Tartarië Chinoise , V. Üuhalde ,
tonne r, fol. Sô et suiv; •
DES Chinois. 385
il me dit : Quel briquet avez-vous là ? je veux
vous en donner un de Tartarie ; c’est bien autre
chose que ces petits briquets chinois. Dès le
lendemain il m’envoya ce gros Briquet cjue j'ai
l’honneur de vous présenter (i). Ces pauvres
princes sont ici comme Déjotarus étoit à Rome ,
c’est-à-dire ,, qu’ils ne datent presque de rien.
La première fois qu’il vint me voir, je deman¬
dai quel ètoit le cérémonial pour ces princes
étrangers , on me dit : c’est celui d’un ami à son
ami. J’allai donc à lui ; il me tendit les deux
mains , je lui. tendis les miennes , et pendant
que nous nous les serrions mutuellement, nous
nous inclinâmes quatre ou cinq fois l’un vers
l’autre. »' -
Brouettes ,
Chaises à, porteurs..
Chaises pour voyages ,
Rotin
CHAPELETS ET COLLIERS.
Les Chinois en ont de toute espèce. Les
gens de condition en portent à leurs ceintures,
et, selon M. Pâllas, jouent par délassement avec
leurs grains dans la conversation. Les Chapelets
sont souvent de senteur ; le parfum s’en con¬
serve fort long-temps : d’autres sont de perles ,
de corail , de, bois odoriférants ; d’autres , de
noyaux de fruits sculptés avec une grande déli-
(1) Ce Briquet contient dans son enveloppe des
pierres à fusils et de. l’amadou* .
(2) Voyages en Sibérie, ly , 177.
386 Mœurs et Usages
catesse ; on les entremêle de morceaux de cris¬
tal et de pierres fausses. Les personnes de la
classe moyenne portent aussi des chapelets dont
les grains sont composés de résine de mélèse
séchée. La transpiration continuelle des mains
les rend aussi durs et aussi transparents que s’ils
étoient faits avec de l’ambre. Les Chinois les
vendent alors très-chèrement aux amateurs.
Nous avons parmi nos curiosités plusieurs de
ces Chapelets sculptés et d’autres dont les grains
sont pleins de poudre parfumée où l’ambre do¬
mine toujours.
Les Missionnaires nous apprennent que le
Sou-tchou , ou Chapelet , est une espèce de
cordon formé de grains de difterentes matières j
que les Lamas , ou Prêtres d’idoles du ïhibet,
et les Mandarins à la Chine le portent par dis¬
tinction , comme en Europe les grands' Officiers
des Couronnes portent l’Ordre de la Jarretière,
celui de la Toison d’or , etc.
Le Collier qui est d’une plus grande dimen¬
sion , indique son usage ; en passant autour du
col , il tombe sur l’estomac. Les hommes eu
dignités sont décorés de colliers. L’empereur en
fait présent aux personnes qu’il veut honorer de
ses bon tés. 11 en donna un dont les grains étoient
d’agate au P. Sikelbar , missionnaire Jésuite
du Palais , qui étoit dans sa ■70e. année.
Le Collier et les Pendants d’oreilles , compo¬
sés de pierres fines, font l’ornement dés Impé¬
ratrices, des Reines, des Princesses et des fem-
DES Chinois. 887
mes en places éminentes à la Cour. Les filets de
perles fines couvrent en partie, avee d’autres dia¬
mants , la toque des Impératrices et des Reines ;
et aux Dames, de grande distinction , ils tombent
souvent de la toque en grandes ^ et longues pan-
deloques à trois rangs coupés par des noeuds
jusque sur les épaules. (1)
CHARS ET CHARIOTS.
L’Empereur Hoaug-ti , d’après Duhalde , et
selon les Annales, s’apercevant dans une ba¬
taille que des brouillards épais déroboient l’en¬
nemi à sa poursuite et que ses soldats s’ égaroient,
fit un Char qui leur niontroit le midi et les
quatre points cardinaux. On dit que sur ce Char
on voyoit gravés dans un plat les caractères du
rat et du cheval, et au-dessus une aiguille, pour
déterminer les quatre parties du monde; ce.se-
roit-là Fusagè delà boussole, ou de quelque chose
d’approchant, bien ancien et bien marqué. C’est
dommage qu on n’en explique pas bien l’artifice :
les interprètes , ne sachant que le fait tout
simple , qu’ils font remonter jusqu’à la plus
haute antiquité , n’ont pas osé hasarder leurs
conjectures.
On attribue au même Empereur l’invention
des Chariots et aussi l’art de dresser les bœufs
et les chevaux pour les traîner. Il est vraisem¬
blable que les premiers Historiens ont donné ,
sous le nom de ce Prince , les inventions que
(1) Mém. des Miss, de P. IX, 447-
388 Mœurs et Usages
l’expérience de plusieurs siècles subséquents a
produites pour l’iitilité générale de la nation
chinoise.
Les Chariots (i) à l’usage des armées sont
destinés au rapide transport des troupes et à
l’approvisionnement des vivres. Ils deviennent
dans un camp un rempart contre les efforts de
l’ennemi et une barrière contre la lâcheté des
fuyards , comme aussi une retraite dans un be¬
soin pressant pour se rallier.
Les marques distinctives des Chariots consis-
toient dans le choix du bois sur lequel on peignoit
certains caractères qui y étoieiit gravés autrefois,
et surtout dans un petit étendard quarré , mar¬
qué de certaines figures qui servent de distinc¬
tion de quinze en quinze hommes,, de dix en
dix , etc. , ; .
Les Chars appelés Lqu , étoieut à quatre
roues , et pouyoient contenir à l’aisC une dixaine
de personnes : ils étoient couverts de cuirs où de
peaux de bêtes ; il y.avoit tout autour une espèce
de galerie , faite de grosses piècés de bois. Sur la
couverture on mettoif de la terre pour la sûreté
de ceux qui étoient dans ces Chars , et ils étoient
à l’abri des traits et des pierres quelan’çoient les
ennemis. Chacun de ces Chars devenoit une pe¬
tite forteresse de laquelle on attaquoit et on se
défendoit : ils étoient surtout en usage dans les
sièges , et l’on s’en servoit aussi dans les batailles
rangées. . ;
(1) Mém. des Miss, de Pékin , tom. "V II et VIII.
Les
DES Cnirîois. 38g
Les trois premières Dynasties avoient des
Chars connus sous le nom de Chars à tête de
tigre, de Chars précurseurs , de Chars accouplés
et d’autres à tête de dragon.
Ce qVon ejcige dans la construction des Cha-
riotç si nécessaires à la siiite des armées, est unie
forte pt sglide construction bien surveillép : il
faut aussi qpe les cheyaux qu’on y attelle , soient
bien pansés, bien nourris ; ils servent également
au transport des canons.
CHARBON DE TERRE.
Le F EU continuel dans la cheminée d’un ap¬
partement communique à l’air qu’on y respire
des qualités nuisibles et malfaisantes.
Pour corriger ce vice de l’atmosphère , pro¬
venant des brasiers et encore plus des fourneaux
et des poêles , les Chinois ont disposé par l’ou¬
verture d’un de? earreaux les plu? hauts de leurs
croisées , un renouvellepient continuel d'air , et
ils ont la précfiotion de placer dans les pièces des
vase? pleins d’eau que l’on change quand il en.
est temps.
Les vases et les globes de verre ou de cristal
qui sont suspendus au plancher et qui font dé¬
coration , prouvent qu’à cette hauteur l’air est
pljis vif, plus desséchant : car l’eau s’y trouble
Chcojjtracte plus promptement une maijysiaise
©,4éur que celle dp? vases placés plus bas?.
Ce moyen est en général utile à ceux qurfont
emploi du Charbon de terre , quelqu’épuré
Seconde Part. B b
390 Mœurs et Usages
qu'il soit de sa partie sulfureuse, gênante pour
la poitrine.
Le Charbon de terre dont on fait usage en
Chine pour se chauffer, donne à Pair un vice
auquel on n’est pas exposé avec un feu de bois ;
d’où il résulte qu’on ne doit pas considérer ;
comme l’effet seul du luxe , la précauti on qu’ont
les Chinois titrés ou opulents de distribuer dans
leurs appartements , indépendamment de divers
vases de porcelaines et de cristal remplis d’eau,
des vases de fleurs rares et précieuses, dont l’as¬
piration salutaire est conforme à leurs principes
en Médecine. (1) Cette habitude d’être entouré
de fleurs et de parfums ne cause pas sans doute
en Chine des vapeurs ni les maux de nerfs si
communs en France.
CHAUSSURES, et de la petitesse
DES pieds.
En Chine, on mutile avec barbarie les pieds
des filles, si l’on en croit l’opinion générale; et
les Dames européennes se récrient hautement
sur celte atrocité. Le procédé dont on use a be¬
soin d’être connu et répété de nos jours , puis¬
qu’on n’a pas voulu s’en instruire. Le voici his¬
toriquement et politiquement, d’après les his¬
toriens.
Lorsque les filles naissent, les nourrices ont
gralid soin de leur lier étroitement les pieds-^
de peur qu’ils ne croissent. La nature, quisembîte'
.(j)'Mém. des Miss, de Pékin, III, 435.
DES Chinois. 891
être faite à cette gêne, s’en accommode plus fa¬
cilement qu’on ne l’imagine , et on ne s’aper¬
çoit pas que la santé des Chinoises en soit altérée.
Leurs souliers de satin brodés d’or , d’argent ou
de soie, sont d'une propreté achevée ; et quoique
petits , elles s’étudient fort en marchant à les
faire paroître ; car elles marchent , ce qu’on au-
roit de la peine à croire , et elles marcheroieht
volontiers une partie du jour, si elles avolent la
liberté de sortir , autre assertion qui mérite ré¬
flexion.
C’est à la politique qu’on doit ce moyen ex¬
traordinaire pour arrêter les femmes et les em¬
pêcher de sortir de leurs maisons ; mais ce moyen
qui devroit les révolter et les porter à faire abolir
une coutume bizarre et gênante , est ce qui fait
leur entêtement J et elles sont si folles sur cela ,
qu’elles seroient au désespoir de n’avoir pas les
pieds petits , parce qu’elles regardent ce défaut
comme le trait le plus essentiel de leur beauté.
Duhalde dit que c’est Takia , feriime de l’in¬
fâme Tchéou , dontle règne commençal’an 1 153
avant l’ère chrétienne , qui fit regarder la peti¬
tesse des pieds comme un des plus grands agré¬
ments du sexe , parce que les ayant elle - même
fort petits , elle se les serroit encore avec des
bandelettes , comme si en elfet elle eût alFecté
de se procurer un agrément qui réellement étoit
en sa personne une difformité. Ce fut là une sorte
de beauté que toutes les femmes de la cour am¬
bitionnèrent à son exemple , et cette opinion
ridicule s’est perpétuée , et est si fort en usage ,
B b ^
393 Mœurs et Usages
<?[u’une fenune se rendroit méprisable si elle avoit
les pieds .de.g.raiid<;ur uaiurelle.
Malgré l’exemple de Talcia qui a pu donner
le tan à toutes les femmes de sa cour , ' le même
hi^orien confirme l’opinion générale delà dé¬
pendance où l’on a.voulu politiquement tenir les
femmes , et il ajoute : « Les Dames chinoises se
ressentent toute leur vie de cette gêne à laquelle
on les assujettit dès l’enfance, et leur démarche
en est lente et désagréable aux yeux européens.
Cependant telle est la force du préjugé et de
l’usage que malgré l’incornmodi|té qui en ré¬
sulte, elles l’augmentent encore ; et lorsqu’elles
y son.t parvenues , elles s’eu font un mérite en
aflectani de montrer leurs pieds , quand elles
ntarc^nt.
‘Renfermées néanmoins dans leur apparte¬
ment , qui est toujours le lieu le plus intérieur
de la maison, elles n’ont de cpmmqnication
qu’avec les femmes qui lés servent j mais la co-
quptl^erie, dé, ploie, eqçorespnxe^sort et se nourrit
•dans la aolitude.
M- CiBOT fait les réflexions suivantes au sujet
de, cette coutume des .petits .pieds qui révoltent
tant nos idées : « La manie -de ,se serrer la taille
en occident est aussi absurde peut-être que celle
de se .serrer les pieds pour les.avoir petits et mi¬
gnons. EnChineon.neconçoitpasplus, en voyant
Te bas du corset d’unefemine Européenne , com¬
ment on s’est déterminé à se serrer le corps de
,TOauièr,e àpouvoir à peine respirer, qu’on ne con-
.çoiten Europe, en voyant lés personnes du sexe,
DES Chinois. 3g'5
qu’elles peuvent marcher à la Chine.- Dans' les
temps les plus recules,- tous les bas né <îescen-i
dolent qu’à la cheville et éi'ôieirt faits en cône.
On enveloppoit le pied avec un où plusieurs dou¬
bles de toile qu’on plioit dessus, en lé faisant
arriver sur le bas , et qu’on- fixoit par des baù-
deleltes assez longues pour faire tous les tours
propres à assurer la toile , puis pour la cachér
au dessus du col de pied et venir se nouer à mi-
jambe. Le goût de la parure perfectionna . et fit
le reste chez les femmes, d’abord dans le palais ,
puis par Imitation dans toutes les conditions , et
il l’a conservé. Mais l’histoire de la Chine ne dit
rien de la coutume d’écraser les pieds aiixfillesy
comme l’a avancé sans preuves M. Pavv dans son
ouvrage a.
Les bas des femmes, autant qu’on en peut juger
parles figures,car quel moyen de sunstruire d’une
autre manière, paroissent tenir à leurs caleçons,,
s’ils n’en font pas partie , et tombent jusqu’au
dessous de la cheviné dû pied , o-ii ils’ sont ras¬
semblés avec un ruban terminé par un falbala
de la même soie que ,!e ruban , pour cacher peut-
être l'a grosseur difforme de la jambe.
M.- SoNRERAT j suppb'sànt tonj'ôurs'aüi Chi¬
nois’ des motifs barbares ôu ridîé'uîes, préiêiVd ,
contre toute vérité ,' « qù'on m'eï àùi fi'Hés'des
.souliers de cuivi'e pour empêchei léS; pitedsde
croître. La circulation , ajnute-t-- if,' unn fois-
in térrôhi pue, les jambes' se dessèclieùt etiie peu¬
vent plus supporter le corps ; aussi les femmes
vont-elles toutes ên cannetant comme elesoies.
B b 3
394 Mœurs et Usages
Cette coutume qui dans le principe éloit l’ou¬
vrage de la politique, est devenu l’effet de l’amour
propre. On se mutile de la sorte pour annoncer
qu’on vit dans la noblesse et qu’on n’a pas besoin
de travailler ; c’est par la même raison que les
Chinoises laissent croître leurs ongles et ne les
coupent jamais (i) ». Voyez ci - après l’article
Modes.
M. Valmont de Bomare attribue la petitesse
des pieds à la seule coutume de serrer ceux des
filles dans leur enfance pour les empêcher de
croître j et confirmant les idées reçues , il dit :
« C’est ainsi qu’ôn immole la liberté à la Jalousie:
une jolie femme chinoise doit avoir le pied assez
petit pour trouver trop aisé le soulier d’un en¬
fant européen de six ans ».
Les Ambassadeurs anglois et hollandois , en
se rendant à Gebol, ont observé dans leur voyage,
que les familles chinoises établies au-delà de la
grande muraille, ont les petites chaussures , mais
que dans les campagnes , où les villageoises sont
livrées à de rudes travaux de concert avec leurs
maris peu endurants, disent-ils, leurs pieds ont
la grandeur naturelle , parce qu’eti raison sans
doute de leur destination à une vie laborieuse ,
leurs pères et mères ne les ont pas assujetties
dès la naissance à cet usage incommode.
La paire de chaussure de femme que nous
(i) Le P. Le Comte, Mémoires , tom. ï, in-ia , 217,
— tom. III , 72. — Duhalde , II , 80. — Mém. des
Miss, de Pékin , XI , 3g2, — Voyage aux Indes Orient,
tom. II , in-40. 3o.
DES Chinois. 395
avons est très-petite, relevée par la pointe , et
prouve que les l'emmes Tartares ont eu raison de
ne pas goûter ce genre de beauté si peu naturel.
Une de leurs chaussures que nous nous sommes
procurée de Pékin , laisse au pied toute liberté ,
toute facilité de marcher : composée de plusieurs
semelles, soit de laine, soit de peau de veau très-?
mince, et mise Tune sur l’autre, cette chaussure
en forme de sabot paroît plus lourde , plus pe¬
sante qu’elle ne l’est , quoique haute de deux
pouces et demi. Une dernière semelle de peau
de veau lisse recouvre les épaisseurs précédentes:
le tout paroît piqué de près; et les points alignés
tant sur la dernière semelle que sur les côtés ,
sont faits avec une propreté extrême. Le dessus
de la chaussure est en étoffe brodée.
L’Empereur Kien-Lonu a fait proclamer du
haut de son trône , la année de son règne ,
un édit sévère pour empêcher les femmes tar¬
tares de sortir de leurs maisons , sous prétexte
de pèlerinages aux Miao ou Temples d’idoles;
mais ce sexe enchanteur et victorieux en Chine
comme ailleurs , a trouvé des moyens d’adoucir
l’austérité de la loi impériale , et il use de sa fa¬
cilité de marcher.
CLOCHES, TAMBOUR, etc.
Yu, premier Empereur, lit attacher aux portes
de son palais , selon les Historiens, uneeloche,
un tambour et trois tables : l’une de fer , l’autre
de pierre et la troisième de plomb ; et il fit af¬
ficher une ordonnance par laquelle il enjoiguoit
Bb 4
Spô Mœurs f.t Usages
à ceux qui avoient à lui parler , de frapper sur
ces instruments ou sur ces tables, suivant la na¬
ture des alFaires qu’on vduloit lui communiquer.
La Cloche étoit destinée aux àfTaîres’ cîtildS ;
le Tambour devoit être frappé pour celles qui
toncernoient les lois et la religiofi; lai Table dé
plomb servoit aux affairés propres dii ministère
et du gouvernement ; si l’on avôît à Se plaindre
de quelque injustice commise par leS Magis¬
trats , on frappoit sur la Table de [lierre, ét enfin
Sur la Table de fer , lorsq;u’on avoit reçu quelque
traitement rigoureux.
Yong-yuen , au rapport des Annales , fut
chargé par l’Empereur Hoang-ti de faire douze
Clocl lies de cuivre qui représentoicut les douze
mois de l’année.
Sur la plupart des tours de la ville de Yu-
tching-hien , on voit des cloches dé fer fondu
assez grosses (i).
La Cloche de Pékin qui sert à sonner les heures
de la nuit, est peut-être la plus grosse Cloche du
monde. Son diamètre aü pied , tel qu’il fut me¬
suré par les PP. Scliaal et Verbiest, est de douze
coudées chinoises et huit dixièmes ; son épais¬
seur vers le sommet est de neuf dixièmes de cou¬
dée , sa profondent intérieure de douze coudées,
et son poids de cent vingt mille livres.
Le son ou plutôt le rugissement de cette grosse
Cloche, est si éclatant et si fort, qu’il se fait en-
(1) Hist. géiï. des Voyages par M. de La Harpe , VII,
aaz.
DES Chinois. 897
tendre de fort loin dans le pays : elle fut élevée
sur la tour par les Jésuites avec des maçliines qui
firent rétonnemeni de la Cour de Pékin.
AvÈC cette Cloche extfaôrÆ'naire , lésErape-
rèuts de la Chine eii ont fait fondre së^'t autres,
dont cinq SoHt deüieuréeS sans usage et à terre.
Le P. V ERBiEST, dans ses Lettres, etlè P. Cou¬
plet j dans sa' Chroùo'logîe, râltfiOrtent l’origine
de ces Cloches à l'année i'4o’4 : elles fuTèht fon¬
dues pai^ Fofdre dè l’Emperéür Yon^-lo.On en
comptoit cin'q , dont fchachne pësoit cènt vingt
mille livres (ï).
LÂ Clocfié de là grande tour de Pékin se fait
entendre aussitôt que ï’Empereur sort de son
appartement poùr aller, lé premier jour de l’an,
faire sa visite à l’Impératricé sa mère , et con¬
tinué dé sonner jusqu’à ce qù’iïsoit rentré dans
son palais.
Les Chinois ont dans toutes leurs villes de
fort grossès Cloches pour sonner les veilles
de la nuit (2). Celle de Nankin et de Pékin
sUrpassént foùles lès aiitres. Les Cloches de là
capitale sôht an' nombrè de sépt ; elles oht douze
pieds de hauteur , tréi'zé dë diamètre qua¬
rante de ciicônféréncè'. Le P. Le Comte dit
qu’elles sont fort inférieUrès" aùx nôtres pour
la beauté du son , parce qu’on les frappe avec
un ntarteau de ce bois dur qu’on appelle hois,
de fet : le métal est plein de grumeaux et aigre ,
(1) Duhalde, I, 290, 297, yÔ'.
(2) Hist. univers. Angk inr4'’- XX-, 230.
398 Mœurs et Usages
leur forme , peu satisfaisante , étant presque
aussi large en haut qu’en bas. Mais le P. Ma-
galhaens pense tout autrement , et il avance
que le son est éclatant , et tellement agréable
et harmonieux , qu’il paroît bien moins venir
d’une. Cloche que de quelque instrument de
musique.
Voila des sentiments très-opposés, mais à
l’appui du P. Magalbaens , ne peut-on pas dire
que le son qui provient d’une grosse Cloche,
n’est agréable et harmonieux qu’à des dis¬
tances très-grandes et convenables , au lieu
qu’il ne produit de près qu’un bruit confus et
assourdissant : ne peut-on pas dire aussi contre
ce qu’avance le P. Le Comte , que le battant
de bois est favorable , en ce qu’il affoiblit la
force du son , qu’il en déploie la douceur et
les effets dès le moment qu’il frappe et qu’il ne
produit pas les mêmes retentissements que le
battant de métal, retentissements qui, entendus
de près , sont dépourvus de toute harmonie ?
Pour annoncer les veilles de la nuit et don¬
ner les signaux, les Chinois se servent aussi de
deux espèces de Tambours.
Colliers. On en a parlé à l’article Chapelets.
COMÉDIENS.
Les Comédiens dont l’état est vil dans l’opi¬
nions des Chinois , vont chez les grands , lors
d’une fête ou d’un grand Banquet, et voici
quelle est leur conduite.
Quand les conviés ont pris place , on voit
DES Chinois. 399
entrer dans la salle quatre ou cinq des princi¬
paux Comédiens richement vêtus ; ils s’incli¬
nent profondément tous ensemble et frappent
du front la terre jusqu’à quatre fois, au milieu
des deux rangs de table , le visage tourné vers
une table dressée en forme de buffet et chargée
de lumières et de cassollettes remplies de par¬
fums. Ils se relèvent et l’un d’eux s’adressant au
Îiremier des convives, lui présente comme pour
e prier de choisir une pièce à jouer sur le
champ , un livre en forme de longues tablettes
sur lesquelles sont écrits en caractères d’or les
titres de 5o ou 60 Comédies qu’ils savent par
cœur et qu’ils sont prêts à représenter.
Ce premier convive s’excuse de faire un choix
et renvoie poliment le livre au second avec un
signe d’invitation ; le second au troisième : tous
s’excusent et font reporter le livre au premier
qui enfin le reçoit, l’ouvre , le parcourt en un
instant et choisit la Comédie qu’il croit devoir
le plus agréer à la Compagnie. S’il y a cjuelcj:ue
inconvénient à la représenter , comme par exem¬
ple, si.un des principaux personnages de laPièce,
se trouve porter le nom de quelqu’un de ceux
qui sont présents, le Comédien doltPen avertir:
après quoi il montre à tous les conviés le titre de
la Comédie dont on a fait choix , et chacun par
un signe de tête témoigne qu’il l’approuve.
La représentation commence au bruit des
instruments propres à cette Nation. Ce sont des
bassins d’airain ou d’acier , dont le son est aigre
et perçant , des tambours de peaux de buffle ,
4oo Mœurs et Usages
des flûtes , des fifres’ et des trompettes , dont
l’harmonie ne peut guère charmer que les Chi¬
nois.
11 n’y a nulle décoration pour ces Comédies
qui se représentent p'endant un festin : on se
contente de couvrir d^uii tapis le pavé de la
salle , et c’est de quelques chambres voisines du
Balcon que sortent les Acteurs pour jouer leur
rôle, én présence dés conviés, et d un grand
nombre de jiersonnes connues, que la curiosité
y attire, que les domestiques laissent entrer,
et qui dans la cour voient ces sortes de spec¬
tacles. Les Dames qui veulent y assister, sont
hors de la salle , placées vis-à-vis les Comédiens;
et delà au travers d’une jalousie faite de bam¬
bous entrelacés de fils de soie à réseau, elles
voient et entendent tout ce qui s’y passe , saris
être aperçues. Les meurtres apparents , les
pleurs , les soupirs , et quelquefois les hurle¬
ments de ces tlomédiens , font juger à un Eu¬
ropéen, qui ne sait pas encore la langue, que
leurs pièces sont remplies d’événements tra¬
giques.
Ce n’est pas que les Chinois ignorent ou né¬
gligent l’art des décorations : ils les aiment et
dressent avec goût fort promptement de jolis
théâtres , lorsque quelques honimes en dignités
veulent sur les ordres' de l’Empereur donner des
fêtes à des Etrangers.
Ces Comédies sont mêlées de ûiûsique ét de
simples récits : il y a du sérieux et du plaisant;
mais le sérieux y démine: il s’én faut qu’elles
D E s G H I N O I s. 4° ï
soient aussi vives et aussi propres à remuer les
passions que les nôtres; elles ne se bornent pas
non plus à représenter une seule action , ni à
ce qui peut se passer en une journée. Il y a des
Comédies qui représentent différentes actions,
qui se seront passées dans l’espace de dix ans . . .
C’est à peu près comme la vie de quelque per¬
sonne illustre divisée en plusieurs chapitres: ils
y mêlent la fable, (i)
Près des Miao dans les grandes villes, il y a
des Théâtres bâtis solidement et qui subsistent
toujours. Voyez notre article Fêtes publiques.
M. Pallas (2) fait mention de celui de Mait-
maskip , ville frontière de la Chine et de la Rus¬
sie : d’après sa description , cette loge pu¬
blique ,des Comédiens ne peut pas aller de pair
avec le Théâtre de nos danseurs de corde. . . .
On pom'foit , dit-il , la comparer à une Serre
de Jardin; cependant ce Théâtre est construit
avec plus de goût. On voit à côté deux grands
mâts sur lesquels s’arborent les jours de fête ,
de grands pavillons où sont peints des carac¬
tères Chinois. On y joue de petites Comédies
en l’honneur des Idoles : les acteurs sont des
garçons de boutiques ; les spectateurs se tien¬
nent dans la me. Ce parterre ne doit pas être
commode. Il n’en est pas de ptême des TMâtres
des grandes villes de l’Empire.
M. Anderson , (3) dans sa relation de l’am-
(1) DulialJe , II , 112 — IV , 284.
(2) Pallas , Voyages en Sibérie , IV , i55.
(3) Trad. fr. Paris , an tom. I , zæ-S”. ng.
4-02 Mceurs et Usages
bassade de la Grande-Bretagne en Chine , du
que lord Macartney, en se rendant à Pékin,
fut accueilli avec la plus grande distinction sur
toute sa route , en raison des ordres de l’Em¬
pereur, parles Gouverneurs, Vice-rois, et Man¬
darins des villes, bourgs et villages , qui étoient
sur son passage j qu’en traversant la ville de Tien-
sing, le Gouverneur fit représenter, en l’hon¬
neur de l’Ambassadeur et de sa suite nombreuse,
une pièce dans laquelle des Eunuques jouoieut
les rôles des femmes ; il remarque que les dé¬
corations théâtrales étoient d’une rare perfec¬
tion, et leurs changements très-rapides ; mais
que la musique chinoise , privée de toute mé¬
lodie et harmonie , fut désagréable aux oreilles
européennes. M. Van Braam fait au contraire
l’éloge de cette musique. L’habitude, les pré¬
jugés, donnent des aft'cctions et des jugements
différents sur les effets qui résultent des sons
musicaux. J^oyez Danseurs et Spectacles.
Gris de Pékin. Voyez à la fin du Traité.
CUIRASSE , TARTARE ET CASQUE.
Cette Cuirasse est composée de deux pièces.
L’une est une espèce de jupon avec quoi ils
ceignent le corps et qui leur descend au-des¬
sous du genou , lorsqu’ils sont à pied, mais
qui couvre totalement les jambes , quand ils
sont à cheval : l’autre pièce est à peu près
semblable aux cottes d’armes des Anciens; les
manches en sont plus longues et leur couvrent
le bras presque jusqu’au poignet. L’une et
DES Chinois. 4o3
l’autre de ces pièces en dehors sont de satin ,
et à fond violet pour la plupart , avec une bro¬
derie plate , d’or, d’argent et de soie de diffé¬
rentes couleurs , outre plusieurs pièces de
taffetas , qui servent de doublure. Cette cui¬
rasse est garnie et fortifiée de feuilles de fer ou
d’acier bien battn, et ordinairement fort lui¬
santes, qui sont rangées comme des écailles sur
•le corps d’un poisson ; et c’est delà qu’ils en
ont pris l’idée : chaque pièce de fer , longue
d’environ un pouce et demi sur un peu plus
d’un pouce de large , est attachée au satin avec
deux petits clous, dont la tête , bien ronde et
bien polie , paroît au dehors' et est rivée en
dedans. Il y en a qui mettent en dedans un
autre taffetas pour couvrir les lames de fer , de
sorte qu’elles ne paroissent ni à l’intérieur ni
à l’extérieur , mais la plupart n’en mettent
point.
Les Cuirasses des grands Seigneurs ont cela
de 'commode, qu’étant ainsi composées de pe¬
tites parties rangées les unes sur les autres ,
elles ne contraignent pas le corps , qui peut
se tourner , se remuer et s’agiter aisément ,
malgré la pesanteur, qui en résulte : mais elles
ont l’avantage d’être à l’épreuve des flèches et
des armes courtes , non cependant des armes
à feu , quoique les Grands n’épargnent rien
pour les rendre aussi bonnes et d’une aussi
dure résistance qu’il est possible , particulière¬
ment l’Empereur , qui a témoigné plus d’une
fois qu’il souhaiteroit fort d^’avoir des Cui-
4o4 Mœurs et Usages
Tasses à l’épreuve du mousquet. Peut-être y
esl-on parvenu depuis que Uuhalde a donné
ces renseignements.
Le Casque n’est propreipent qu’un potj ou du
moins la cajotle d’un de pos ,casqu,es : jl couvre
siinplenient le dessus et le l.pur de Ja tête : le
visage , la gof'ge et le col denteur.ent à décou¬
vert. On le fait de fer ou d’acier laten Jjattu et
luisant , avec des pmenients de dî^niasquinure
pour les officiers : il est surmonté j cpmnte les
nôtres , d’une aigrette : rprnent.ent dtt casque
des simples soldats est une tpiiiffé de poil de
vache de ïartarie peint en rouge, que les Tar-
tares portent sur leurs bonnets d’é,lé ainsi qu’au
haut de leurs étendards , dp leurs lances , et
au col de leurs chevaux. Cette topdh est atta¬
chée au-dessous d’une petite pyramide de fer
damasquiné ou doré , et de forme quarrée, qui
fait le couronnement. L’aigrette des Mandarins
est faite de six bandes d,e peau de zibeline
doublées de brocard d’or, larges chacune d’en-r
viron un pouce, attachées au-dessous d’une
pyramide d’pr , d’argent oq de fer doré. La
zibéline est belle à proportion du rang des
Mandarins qpi la portent. Cell.e du Casqqe de
l’Empereur et de son fils étojit noire et fort
luisante ; ils .attachent ce Casque ayec des cpr-
dons de soie par-de.ssQus le meptoq , a/iu qu’il
ne tombe pas.
Tous les grands , Ips Officiers et les simples
cavaliers , ont chacun une petite bandcrolle
de soie de la couleur de l’étendard sous le¬
quel
DES Chinois. ^o5
quel ils sont enrôlés ; elle est attachée derrière
leur casque et au dos de leur cuirasse : sur
cette banderolle est marqué le nom de celui
qui la porte , et de la compagnie dont il est :
si c’est un Mandarin, on y voit sa qualité et sa
charge : c’est afin que chacun puisse être re^
connu dans la mêlée.
Souvent les Cuirasses des grands Seigneurs
n’ont pas de broderie extérieure : le fond de
satin violet est semé d’une Infinité de têtes de
clous bien ronds et bien polis , et ï’on y re¬
marque une plaque ronde d’acier poli , d’en¬
viron six pouces et demi de diamètre : cette
pièce d’acier , faite en bosse , pourroit passer
pour un vrai miroir j on en place une sur l’es¬
tomac , et une autre au milieu du dos (i).
DANSEURS DE CORDE, BATELEURS.
Les Chinois font leurs tours avec une grande
souplesse. Les Européens n’ont pas été leurs
maîtres: le désir de surprendre et de fixer l’at¬
tention , \ingenii largitor venter , la certitude
de se procurer les moyens de vivre , donnent
du ressort dans tous les états ; et dans tous les
Empires policés il y a une classe d’hommes qui
se (iévouént à l’amusement des autres.
Les Danseurs de corde à la Chine connois-
sent nos tours de force sur la corde , soit ten¬
due , soit lâche , avec ou sans balancier , plu¬
sieurs siècles avant qu’ Angelo Tuccaro eût écrit
(1) Duhalde , IV , 276 et suiv.
Seconde Part.
Ce
4o6 Mœurs et Usages
et donné des leçons de cet Art en Europe, (i)
M. de la Harpe , dit dans son Histoire géné¬
rale des Voyages (2) d’après la relation d’/j-
hrands Ides , » Des Chinois soutenoient sur la
pointe d’uu bâton des boules de verres aussi
grosses que la tête d’un homme, et les agitoient
de dilFérentes manières, sans les laisser tomber:
ensuite dix hommes ayant pris une canne de
bambou d’environ sept pieds de long, la levè¬
rent droite , et tandis qu’ils la soulevoient dans
cet état, un enfant de dix ans se glissa jusqu’au
sommet avec Pagilité d’un singe , et se plaçant
sur le ventre à la pointe , il s’y tourna plusieurs
fois en cercle ; après quoi , s’étant levé , il se
soutint sur un pied à la même pointe, et dans
cette situation il se baissa jusqu’à saisir la canne
de la main : enfin quittant prise , il battit d’une
main 'contre l’autre , et s’élança légèrement à
terre , où il fit d’autres exercices de la même
agilité. »
Le Recueil des Peintures Chinoises que j^ai
dans mon Cabinet de Paris, me fournit les su¬
jets suivants : les autres seron t imprimés à la fin
de ce petit Traité.
La Peinture cotée 3 1 , présente une Escar¬
polette sut laqttelle une femme un pied en l’air,
et l’autre -posé sur une planchette , tenue par
deux cordes à la traverse du haut de l’éscarpo-
(1) L’ouvrage est dédié à Henri IV. Voici son titre;
Trois Dialogues de l’exercice de sauter et de voltiger
en l’air. Taris , 1699 , petit vol. 10-4°. avec fig. en bois.
(2) Tom. Vil, in-d”, 201.
DES Chinois. lyo'j
letle , et les mains attachées aux deux cordes ,
se balance et fuit différents 'tours de souplesse.
Peint. 33. Une femme, un longbalancier dans
les mains, marche sur la corde tendue, tandis
qu’un hofume bat du tambour en cadence et
marque la niesure des pas de la danseuse. Ces
sortes de femmes, décriées par leur état, n’ont
pas la pern^ission d’pntrer dans les villes.
Peint. 34' Deux hommes tiennent élevé sur
leurs épaules , à la hauteur de quatre pieds en¬
viron, un long bambou en manière de corde;
un troisième, après être monté sur le bambou,
fait des tours de voltige , en se tenant lancé en
coutre-ba? et tenu seulement au bambou par la
f)ointe du pied gauche; dans cette attitude il a
es bras tendus au-dessus de terre.
Peint. 35. Deux hommes portant chacun une
espèce d’étendard lourd et pesant d’environ 6o
livres, donnent preuve de leur force , de leur
adresse , et reçoivent sur différentes parties de
leur corps cet étendard toujours en équilibre.
Peint. 36,. Un baladin fait différents sauts
sur plusieurs tables .élevées p,ar étage au-dessus
les unes dés autres , et de la table supérieure
sur une urne : là , un pie,d en l’air , il se tient
en équilibre ayant sous chaque aisselle un œuf,
dans' le repli de chaque bras relevé vers la tête,
un œuf, puis dans chaque main un œuf, et à
la bouche un septième œuf, sans par ses diffé¬
rents sauts et mouvements en faire tomber un
seul.
4oB Mœurs et IJsages
Feint. 37. Un autre dont l’adresse et la force
sont remarquables, jette en l’air une lourde bri¬
que du poids de 80 livres, et après l’avoir lancée
en l’air d’un seul bras, il la retient par une co¬
che pratiquée sur le travers de la brique.
Peint. 38. Un homme couché sur une table
a les pieds relevés perpendiculairement, et il
soutient une urne que deux hommes robustes
auroient de la peine à lever ; un autre homme
se met dans l’urne, et celui qui la soutient en
équilibre , la fait sauter à quelques pouces de
haut , puis la reçoit sur la plante de ses pieds.
Peint. 39. On voit des Sauteurs qui s’élancent
de terre et passent au travers d’une longue natte
roulée et fixée sur Tine table élevée ; ils font
tour-à-tour la culbute en dedans, et retombent
de l’autre côté perpendiculairement sur leurs
pieds. Un homme , le pied appuyé sur une des
traverses de la table , frappe sur un bassin de
cuivre pour donner à ses camarades le signal du
moment auquel ils doivent partir. Nos sauteurs
font le même tour d’adresse en s’élançant au tra¬
vers d’un tonneau suspendu en l’air et fermé
des deux côtés par du papier.
M. Anderson, dans la Relation curieuse citée
précédemment (1), dit que les Auteurs Chi¬
nois lui ont paru infiniment supérieurs à ceux
de sa Nation dans l’art de l’équilibre ; et que
dans des tours nombreux d’escamotage, Bres-
(1) Traduct, de cette Relat, Paris , an 4, tom. I,
in-8°. 240.
DES Chinois. 4'’9
law et Cornus , tout sorciers qu’ils semblent
être en Europe, ne les surpasseroient jamais.
Puis il raconte ainsi le fait suivant : « Par un
mouvement imperceptible des jointures de leurs
bras et de leurs jambes, les Sauteurs Chinois
sembloient donner à des vases plein d’eau une
force motrice, au moyen de laquelle ces vases
se mettant progressivement en équilibre , pas-
soient et repassoient, sans se répandre, d'une
partie du corps de l’acteur à l’autre , avec une
rapidité si extraordinaire, que je n’osai en croire
le témoignage de mes propres yeux. » Voyez
Spectacles, et à la fin de ce volume l’explica¬
tion d’un Recueil de Peintures relatives aux Sau¬
teurs , Bateleurs , etc.
Dépêches, voyez Postes.
DEUIL.
Apres la mort de l’Empereur Yao , Chun ,
son successeur, s’enferma dans le sépulcre du
Prince , et y resta trois ans , pour se livrer plus
librement aux regrets que lui causoit la perte
de celui qu’il regardoit et respectoit comme son
père. C’est delà qu’est venu l’usage de porter
pendant trois années le deuil de ses pères et
mères.
Lors du deuil on ôte des bonnets les lioupes
de soie rouge, dont ils sont ordinairement cou¬
verts.
Pendant les trois ans que doit durer le dueil
ordinaire, et qui, comme nous le verrons, se
réduisent à vingt-sept mois , on ne peut exec-
C c 3
4io Mœuiis ET Usages
cer aucune charge publique. Un Mandarin est
bhligé de quitter son Gouvernement, et un Mi¬
nistre d’Etat le soin des affaires de l’Empire ,
pour vivre daiiS la retraité, et ne s’occuper que
de sa douleur et de la perte qu’il a fdite; à taoins
que l’Empereur , pour de grandes ralsoiis , ne
l’en dispense. Ce n’est qu’après les trois ans qu’il
lui est permis de reprendre Son emploi. Telle
est la sévérité de l’aUcienne étiquette.
Le deuil des autres parents est plus ou moins
long, selon le degré de parenté, (i)
Le grand bâtit de deuil est d’une grosse toile
blanche cousue grossièrement; il a dés bandes
de toiles à demi-effilées, au lieu de boutons et
de boutonnières. (2) Les Grands et les Princes
sont au niveau du Peuple à cet égard: leur ha¬
bit de deuil est aussi grossier et aussi négligé
que celui des autres pauvres Citoyens ; toutes
les marques de leur grandeur disparoisscnt. (3)
Les fils ne paroissent à l’enterrement de leur
père qu’en habit de deuil sale et noirci de pous¬
sière ; en prendre un blanc , seroit une indé¬
cence.
(1) Duhalde, fol. I, 76, 287. — I/7.II, 124.
(2) Les femmes Romaines portoient , selon Plu¬
tarque , dans le deuil , des robes blanches et des voiles
de même couleur. A Argos , au rapport de Socrate, on
.portoit aussi dans le deuil , des robes blanches lavées
dans l’eau pure,
(3) Mémoires des Missionnaires François de Pékin,
XV, Sg.
desChinois. ^11
Dans le grand deuil les Cbinois se défen¬
dent, ou doivent s’interdire les plaisirs les plus
permis; c’est un temps sacré pour euv.
Par le grand deuil ou entend trois années,
pendant lesquelles étoient interdites toutes les
affaires à celui auquel la mort avoit enlevé son
père ou sa mère^ Mais comme ce terme étoit
long, et pouvoit nuire à une infinité de circons¬
tances , les usages par l’ancienneté des temps
s’affoiblissant progressivement, on a restreint le
temps du deuil , sous la Dynastie régnante, à
la durée de cent jours.
La douleur, la tristesse et l’affliction sont plus
criardes ici , dit M. Cibot , qu’en Europe. Quand
l’Empereur alla voir Tchao-Hoti, son grand
Général , l'instrument de ses conquêtes, et qui
étoit déjà mort, il poussoit de si grands cris,
qu’on l’entendoit de l'appartement du défunt
dès la porte de l’bôiel.
Tant que le deuil des parents duroit chez
les Hébreux, il ne falloit ni s’oindre, ni se la¬
ver; mais porter des babits sales et déchirés,
ou des sacs, c’est-à-dire, des babits étroits, et
sans plis , et par conséquent désagréables. Ils les
nommoient aussi cilices , parce qu’ils étoient
faits de gros camelot, ou de quelque étoffe sem¬
blable, rude et grossière. Ils avoient les jûeds
nuds, aussi bien que la tête, mais le visage cou¬
vert : quelquefois ils s’enveloppoient d’un man¬
teau, pour ne point voir le jour et cacher leurs
larmes, . . . Ainsi leur deuil n’éloit pas comme
le nôtre, une simple cérémonie, dont il n’y a
4i3 IVIœuRs et Usages
que les riches qui s’acquittent régulièrement ,
pour donner tout aux apparences ; il renfermoit
toutes les suites d’une douleur effective: jeûne,
silence, ou cantique lugubre j dès-lors plus de
parure , de divertissements , mais retraite aus¬
tère. (i) Cette manière de deuil étolt adoptée
et pratiquée chez les autres Orientaux. Les Chi¬
nois l’ont prise ou instituée chez eux dès les
premiers temps de la Monarchie.
A la mort de l’Impératrice tout l’Empire
prend le deuil ; l’empereur en fixe la durée.
Les Mandarins, les fils même de l’Empereur
dorment au palais sans quitter leurs vêtements.
Tous les Mandarins à cheval , et non en chaise,
vêtus de blanc , et avec peu de suite , vont
pendant trois jours faire les cérémonies ordi¬
naires devant la tablette de l’Impératrice dé¬
funte. Les Tribunaux sont fermés tout le temps
du deuil, et la soie rouge est proscrite; ainsi
le bonnet est sans aucun ornement. (2)
En 1777, la quarante - deuxième année du
règne de l’Empereur Kien-Long , ce Prince per¬
dit sa mère , âgée de 87 ans , puis l’aîné de ses
fds, et le sage Chouhedé , son premier Ministre.
Plongé dans la douleur de pertes si considéra¬
bles , il ne se permit pas les plus légers adou¬
cissements. Enfermé dans son palais d’T'uen-
Ming-Yuen , il ne s’occupa avec ses Ministres
et ceux de son Conseil , que de ce qui concer-
(!■) Fleury, Mœurs des Israélites,
(a) Duhalde, I, 548.
DES Chinois.
Doit le Gouvernement. Il prit à peine une heure
de temps chaque jour pour parcourir quelques
allées de son jardin , et pour visiter les différents
ateliers des Artistes qui travaillent pour lui.
Le lendemain de la mort de l’Impératrice-
Mère, tous les Mandarins sans exception pri¬
rent le grand deuil, c’est-à-dire, se revêtirent
d’un habit long de simple toile blanche , sur le¬
quel ils mirent un surtout de satin noir : ils lais¬
sèrent croître leurs cheveux, ôtèrent les houpes
de soie rouge qui couvrent la partie supérieure
du bonnet , et chaussèrent des bottes de toile.
Pendant dix-sept jours entiers il ne leur fut pas
permis de se montrer autrement j ils durent
surtout s’abstenir de tous les divertissements ,
tels que la comédie , les concerts , les prome¬
nades , les festins entre amis , etc ; ils durent
même s’abstenir de leurs femmes ; et pour ne
pas manquer à ce point essentiel du cérémo¬
nial, la plupart passèrent les nuits dans leurs
Tribunaux respectifs pour y prendre du repos.
Outre ce deuil rigoureux , qui ne regardoit
que les Princes , les Grands et les Mandarins,
de tous les ordres , on en prescrivit un qui
fut pour tout le monde dans toute l’étendue
de l’Empire , et dont le terme devoit être le
centième jour après la mort de l’Impératrice.
Durant tout cet espace de temps il n’étoit per¬
mis à personne, de quelque état, qualité et
condition qu’elle fût , de se faire raser , de jouer
des instruments de musique , de prendre et de
donner aucun repas de cérémonie ou d’invita-
4i4 Mœuks et Usages
tion J etc . On publia aussi la défense des
noces solennelles ; mais cette prohibition n’eut
lieu que pour un mois , à compter du jour ,
non de la promulgation , mais de la mort de la
Princesse. En un mot tout le monde devoil
donner des marques extérieures de douleur.
Tous ces points prescrits s’observent avec une
décence surprenante de la part du Peuple et
des Grands, (i)
On n’entre jamais au Palais en habit de deuil
de famille. Ce n’est que dans les grands deuils
de la Cour, et alors il faut le porter pour y pa¬
roi tre.
Les femmes Tartares ne se coupent les che¬
veux qu’à la mort du mari , du père ou de la
mère. Les femmes chinoises veuves , déchirent
leurs habits dans leurs grandes douleurs et dans
leur colère.
DiSTINCTIONS DES RANGS , RÉCOM¬
PENSES HONORIFIQUES , etc.
La distinction des Rangs étant fortement pro¬
noncée en Chine , il en résulte une grande et
stricte subordination qui n’est jamais franchie:
les Anglois l’ont observée ( 2 ).
Le Kata ovl Kota est un nœud de soie de la
grosseur d’une prune ordinaire.L’emperei ir,hors
des temps du cérémonial , en porte un de soie
rouge sur son bonnet : ses fils en portent un pa-
(1) Mém. des Miss, de Pékin, VI, 346— XV, Sg.
- . i2) Aiabass. de L. Macartney , II , iga.
DES Chinois. 4*^
reil, ainsi que les Régulas du premier ordre >
quand ils sont fils ou frères d’Empereur.
On appelle Èouton un petit globe de pierres
précieuses , de corail > de verre ou de métal
rouge , bleu, blanc et jaune, que les Princes,
les Grands , les Mandarins et les Lettrés portent
sur leurs bonnets pour marque distinctive de
leurs rangs.
OxTAN G est le titre des Princes du premier et
du second ordre : Peilé , celui des Princes du
troisième ; Peitsée , celui des Princes du qua¬
trième, et Koiing j le titre de ceux qui viennent
après.
On distingue les Grands et les Mandarins
simplement par les noms du premier et du se¬
cond ordre , etc.
Tous les Princes jusqu’au inclusive¬
ment , portent le bouton rouge uni ; les Grands
du premier ordre en portent un semblable. Ceux
du second le portent rouge aussi , mais raboteux.
Le bouton des Grands du troisième ordre est
de verre bleu uni et clair, c’est-à-dire, d’un
verre transparent. Ceux qui n’ont pas le titre de
Grands et qu’on appelle Mandarins , sont du
quatrième ordre , et portent un bouton de verre
bleu opaque.
La permission que l’Empereur accorde de
porter sur le bonnet une plume de paon à deux
yeux et le bouton fie rubis , est une récompense.
Celle fie porter la ceinture jaune et le man¬
teau à quatre dragons en broderie d’or, comme
4i6 Mceürs et Usages
les Princes titrés de la famille royale, est une
récompense encore plus grande. Les Princes du
sang de la ligne féminine ont une ceinture rouge.
La casaque de satin jaune est , selon que nous
l’apprend M. Amiot,une marque de distinction
aussi honorable que le cordon bleu l’étolt à la
Cour de France.
Mais ce qui nous paroîtra fort étrange , c’est
une grande faveur de l’Empereur que d’envoyer
un To-lo-j}ei , ou un suaire, avec des dragons
en broderie : il n’accorde cette grâce qu’aux
princes de son sang et aux Ministres d’Etat qui
ont rendu des services extraordinaires dans
l’exercice de leur emploi > et lorsqu’ils sont
mourants (i).
Les Chinois, dit M. Thomas, ce peuple an¬
tique , si renommé dans l’Asie , élèvent des arcs
de triomphe aux Magistrats célèbres, comme
aux guerriers fameux par leurs victoires (2). Cet
usage est remarqué dans les mémoires de l’Am¬
bassade de Lord Macartney. Lesbourses, dit-on
encore dans la même Relation , sont les cordons
ou les rubans que le Monarque chinois distri¬
bue à sesSujets, pour récompenser leurmérite;
mais il nous semble que l’on a été induit en er¬
reur sur cette faveur si mince et si peu distinc¬
tive des rangs.
(1) Mém. des Miss, de Pékin , XI , 5o5. — Ibid. 53.
— XIII, 429.
(2) Eloge de Daguesseau,.(Euvres de Thomas , t. III,
DES Chinois. 4^7
ÉCOLES.
Les Y-hio, ou Écoles fondées et entretenues
par les libéralités du Prince , des Mandarins , ou
des gens riches qui ont du zèle pour le bien pu¬
blic , sont assez rares à la Chine , quoique les
simples Hio ou Ecoles soient si communes ,
qu’il n’y a peut-être pas de village où l’on n’en
trouve plutôt deux qu’une. Un jeune homme
qui n’a point étudié est une preuve évidente de
l’extrême pauvreté de ses parents.
On exerce vivement la mémoire des écoliers...
La classe du soir finit tous les jours par une
courte histoire , et encore avant de renvoyer les
écoliers, on expose une petite planche vernissée,
sur laquelle sont quatre petits vers qui renfer¬
ment une instruction d’usage dans le commerce
de la vie. Chacun transcrit ces vers , et tous les
lisent à haute voix jusqu’à trois fois , puis on se
sépare.
Les Maîtres s’attachent à faire aimer la vertu,
à en amener la pratique , à faire connoîire à
la jeunesse ses défauts, à les combattre, à les
vaincre , à refondre leur naturel, et à les rendre
doux , complaisan ts , civils , modestes , et à leur
faire respecter l’âge et les rangs.
On leur interdit la lecture des romans , des
comédies , des pièces de vers et des chansons
peu honnêtes. L’Empereur Cang-hi a défendu
de vendre des livres contraires aux bonnes
mœurs , comme certains romans capables de
corrompre la jeunesse, Les Mandarins font des
4i8 Mœurse T Usages
visites dans les boutiques, des libraires ; mais
ceux-ci ne laissent pas d’en vendre en secret ,
parce qu’il est difficile que tous les membres
d’un corps soient sains, honnêtes , que l’appât
du gain ne les égare pas , et qu’ils n’échappent
souvent à l’activité des recherches.
Ce que dit le père Puhalde nous présente plu¬
tôt des Écoles de vill.age que des collèges : ces
Ecoles ont pour but d’apprendre à lire , à écrire,
à enseigner les rites et les usages, à donner les
premières instructions sur la morale et à culti¬
ver la mémoire dès le bas âge , objets vraiment
essentiels; mais qui tient ces Écoles, et sont-
elles gratuites ? Nous voyons aussi dans les
précédents renseignements qu’il y a quelques
Ecoles fondées , sans que l’oii nous indique s’il
existe dans la capitale et dans les villes des dif¬
férents ordres de l’Empire quelques établisse¬
ments publics et des Professeurs habiles , pen¬
sionnés par l’état, pour répandre l’étude des
lois et propager la connoissance des lettres , des
sciences et des arts. On sait que les Lettrés et les
Militaires sont les deux grands états distingués
en Chine : on sait que de la classe des Lettrés
sortent tous les Mandarins , et d’entr’eux les
Examinateurs des jeunes siijetsqtii aspirent aux
places et à se faire un nonii p,ar leur foèrite ; mais
iaut-il donc que chaque candidat puise ses lu¬
mières dans la lecture des livres et qu’il s’ouyre
un chemin par ses propres forces , .sans avoir eu
d’autres premiers éléments que dans les simples
Ecoles, et sans que le.s homïn,es savants lui en
DES ClIINOïS. 419
faciljteut la route ? Les pères et mères se livrent,
il est vrai , sans interruption , à l’éducation de
leurs enfants ; mais au sortir de l’adolescence ,
les jeunes gens n’ont-ils pas besoin de maîtres
plus habiles ? A-t-on ces secours en Chine , ou
non ? On les a, dira-t-on , en s’attachant à des
Lettrés recommandables parleur savoir. On doit
dire encore que les parents qui jouissent d’une
certaine fortune , donnent à leurs enfants des
Précepteurs pour les instruire, les accompagner,
former leur cœur à la vertu , et qu’ils ont , en
Chine, plus déconsidération queleurs collègues
en Europe. On sait bien d’ailleurs qu’à la Cour
de Pékin il y a des classes et des instituteurs
choisis dans le savant collège des Hanlin , mais
à l’effet de suivre l’éducation des Princes qui ,
mariés et en charge , sont obligés encore de s’y
rendre , pour se perfectionner dans l’éloquence,
dans la science de Fhistoire et des mathéma¬
tiques , leur jeunesse n’étant jamais abandonnée
par les parents à la fougue des passions ni au
caprices de ses goûts. Voyez dans nos articles
suivants Education et Filles.
ECRAN.
Les Ecrans portatifs sont en usage en Chine,
non pour modérer l’action du feu sur le vi¬
sage , les Chinois n’ayant que des brasiers dans
leurs appartements , ou des poêles dont lés
tuyaux , passés sous les carreaux, entretiennent
une température douce dans la saison rigou¬
reuse : mais ces Ecrans leur servent vraisém—
hlablement contre les rayons du soleil , s’ils
420 Mœurs et Usages
se promènent , ou pour se cacher le visage à
Volonté , ce que font surtout les femmes.
Il y a des Ecrans qui sont fort beaux , et
qui font ornement dans les mains des Dames.
Nous en avons un de la hauteur de i5 à i6
pouces au moins, dont le bâton , ou la poignée,
très-légère , est en ivoire , et peint par place
en beau rouge , ce qui relève la blancheur de
sa forme arrondie. L’Ecran est de gaze , fond
brun , peint des deux côtés en fleurs nuées
fort brillantes , et tenu dans un encadrement
de bois de bambou très-mince. Sa forme est
ovale ; elle prend d’un côté , trois pouces avant
sa sommité , une demi-courbure ; une belle et
grosse pendeloque en sole jonquille, tombe de
l’extrémité du manche et ajoute à son ornement.
L’Ecran s’enferme dans un sac de taffetas jaune j
et tout cela est extrêmement léger.
Peut-être que ce qui nous semble un Ecran,
est un Eventail; car il en peut aussi tenir lieu à
tous égards.
ÉDUCATION.
L’Education des enfants est un des grands
objets de l’intention des pères et mères ; ils ne
la perdent point de vue pour leurs fils , soit en
leur apprenant dès le bas âge à lire les caractères
et à les tracer avec exactitude, soit en culti¬
vant leur mémoire par des petits traits de mo¬
rale et d’histoire mis à leur portée qu’ils leur
font retenir ; soit enfin , lorsqu’ils sont pluS
forts et plus grands, en les habituant à tous les
exercices
DES Chinois. l^i\
fexercices du corps , et en les ployant à toutes
les formes cérémonieuses si multipliées de civi¬
lité pi’atiquées chez eux.
M. CiBO'T j dans ses Mémoires (Z>) , cite
l’usage suivant que nous avons recueilli avec
plaisir.
Les enfants de qualité, dit-il, sont promenés
par des moutons et par des brebis dans l’en¬
ceinte de la maison paternelle, et même dans
les grandes rues de Pékin , où nous en avons
rencontré plusieurs fois assis sur de petites
bergères à roulettes et environnés d’un groupe
de leurs gens. Les moutons et les brebis sont
dressés à ce tirage et guirlandés , selon la sai¬
son , de rubans ou de fleurs : ils traînent fort
joliment et quelquefois assez vite la petite voi¬
ture à trois ou quatre roues qui est toujours
d’une forme élégante, mais peu, élevée de terre.
Les Seigneurs Tartares donnent une selle à un
mouton choisi , bien dressé , et le font monter
à leur enfant , dès qu’il a quatre ou cinq ans ,
pour l’accoutumer au cheval , exercice qui réus¬
sit toujours , parce qu’on gouverne le mouton
à souhait, et qu’on soutient le petit cavalier
des deux côtés. S’il montre de l’adresse , du
courage , et ne veut plus être soutenu , cela
fait une nouvelle dans la famille , et son père
ne manque pas de lui donner , en vantant sa
hardiesse , des éloges et des embrassades.
ÉVENTAIL.
L’Éventail des Anciens étoit fait de feuilles
Seconde Part. D d
lip.% M(éürs et Usages
d’arbres ou de plumes de paon : il avoit aussL
la forme d’une feuille de lierre , plante con¬
sacrée à Bacchus , comme on le voit ainsi sur
plusieurs pierres gravées du beau travail des
Grecs (i). .
En Chine les hommes et les femmes se serr
vent de l’Eventail comme en Italie. La chaleur
du, climat a fait recourir à ce moyen, pour
rafraîchir l’air autour de soi, ou pour chasser
les insectes. ,
La forme de l’Eventail est la même que celle
qui existe en Europe. Le choix dés maîtres'
brins et dés brins particuliers des bois de bam¬
bou qui le compose le plus ordinairement, est
tantôt d’un travail simple , tantôt sculpté ef
décoré soit d’ivoire , soit de nacre de perle, ou
d’écaille incrustée de fleurs en relief , ou sans
reliefs. Le papier de l’Eventail est toujours joli>
agréable , et souvent on l’embellit , de même,
que la gaze ou la soie qu’on met en place , de
dessins élégants en fleurs nuées , en oiseaux , ou
en paysages.
Les plus communs sont faits proprement et
jouént très-commodément , très-librement,-
quand, selon l’expression usitée parmi lesDames
françoises , ils ont éié déniaisés .
Nous avons , par singularité , plusieurs Even-
(i) Mariette , Traité des pierres gravées du Cabinet
du Roi. Paris, 1760, tom.I, petit in-fol.p. 337. — Traité .
des pierres gravées du Cabinet du Dyc d'Orléans , Faris,
1780 , tom, I , petit in-fol. p. a i i et siiiy.
DES Chinois. 4^3
tails peu flatteurs à l’œil, mais en usage parmi
les peuples tributaires de la Chine ; tels que
ceux du royaume de Corée , etc.
L’Eventail propre est ordinairement en¬
fermé dans un etui d’étofle de soie , brodé en
fleurs nuées : il est tenu en haut par des cor¬
dons de soie pour l’attacher à la ceinture , et
fait par lui-même ornement. Les Femmes de
Qualité s’occupent de ces sortes de broderies ,
ont quelques unes tissues en or et en argent j
se font au tambour , d’autres sont en broderie
plaquée et prennent du relief. Les plus beaux
sont destinés à des présents , offerts à des Grands
de la Cour ou donnés par eux.
Dans le nombre de plusieurs Eventails qui
nous restoient , une femme , attentive par in¬
clination et par goût , nous en fit remarquer
un qui lui étoit destiné, ou plutôt qu’elle avoit
droit de choisir , dont les menus brins étoient
vernissés d’une couleur jonquille fort légère ,
qui laissoit paroître les veines fines et déliées
du bois de bambou , et rien de plus j mais ces
brins d’en bas, présentés au jour, montroient
alors dessous le vernis, des dessins de monta¬
gnes et d’animaux que , sans cette exposition
entre le jour et soi, on n’apercevoit pas.
Cet art de masquer le dessin , ou une pein¬
ture foible au trait sur l’Eventail mis à plat ,
nous est inconnu.
Les comriierçants angloisauront vraisembla¬
blement observé cet art , et auront pris sans
Dd 2
424 Mœurs et Usages
floute à Canton , où leurs vaisseaux se rendent
annuellement en nombre, quelques renseigne¬
ments des ouvriers chinois sur ce joli procédé.
Leur industrie toujours active l’a aussitôt étendu
et perfectionné. - ^ ,
Nous avançons cette conjoncture , parce
qu’ayant acheté en l’année 1792, une jolie
^ition angloise de Milton , imprimée à Lon¬
dres en 1790, format Z7z-i2, relié en vélin,
doré sur le plat et sur tranche , tabis en de¬
dans, etc. la tranche du volume vue avec la
plus scrupuleuse attention , n’offre à l’œil
qu’une belle dorure ; mais en l’inclinaut avec
le pouce dès la première page jusqu’à la der¬
nière pour Y effeuiller , c’est-à-dire détacher
les feuillets des uns des autres , la dorure de
chaqme feuillet , dans sa longueur , disparoît
entièrement , et on aperçoit alors sur cette
tranche inclinée, un paysage très - agréable ,
formé de maisons et d’arbres, avec ciel et ter¬
rasse , peints au bistre sur un fond vert pâle.
Cette heureuse imitation fait honneur à l’ar¬
tiste inventeur de ce nouveau procédé, bien
supérieur à ce que les tranches antiquées ou
gauffrées des reliûres du quinzième siècle leur
ajoutoient de mérite.
Nous avons un autre Eventail également en
bois de bambou du plus beau poli , ddüt les
maîtres brins sont sculptés avec délicatesse. C’est
un présent d’un Vice-Roi , qui a peint lui-même
le papier, et y a' mis son cachet ^ selon que nous
l’a écrit le respeôtable Missionnaire qui noüs l’a
DES Chinois. 42S
envoyé^ Cette peinture, où le paysage domine ,
ne plairoit pas ici. L’Eventail a son étui d’étoffe
rouge, chamarré de dessins légers tracés en
points de soie blanche , représentant divers ins¬
truments militaires.
FAMINE..
L’inondation des rivières, les sauterelles qui
ravagent les moissons , une stérilité presque gé¬
nérale , tous ces fléaux réunis ont porté plusieurs
fois la désolation dans les différentes provinces
de l’Empire, et en ont enlevé la majeure partie
des habitants ( 1 ).
Les magasins d’abondance en grains et en riz.
formés dans les villes principales de chaque pro¬
vince, suite d’une administration paternelle, et
aussi sage que prévoyante , sont venusau secours
des peuples qu’attaquoit cette calamité ; mais
souvent les ordres de l’Empereur ont été mal
exécutés :1a lenteur employée par les Vice-Rois,,
par les Gouverneurs , à donner la connoissaiice
du mal qu’ils avoientintérétde déguiser, a mul¬
tiplié l’indigence et la mortalité. Les abus du
pouvoir et l'avidité du gain ne se renouvellent
que trop malgré les lois ; mais sous un Prince
vigilant et sévère à propos , la punition en
Chine est prompte et terrible.
Des lettres de Canton, selon les papiers de.
Londres du lymai 1798 , annoncent qu’une fa-.
(1) Duhalde, tom. I, fol — Méni: des Miss, de Pékin ,
tom. XIII, 378.
Dd 3
426 Mœurs et Usages
mine a fait périr dans cette ville plus de cin¬
quante mille âmes. Peut-être ces le{.tres rap¬
pellent-elles ce que le capitaine J. Meares a
consigné dans son voyage intéressant et traduit
tout récemment. C’est à l’occasion du change¬
ment des moussons, vers les mois d’avril et d’oc¬
tobre dans les mers de Chine, qu’il a dit : « Les
Chinois redoutent au-delà de ce qu’il est pos¬
sible d’exprimer ces terribles ouragans , qui dé¬
truisent quelquefois des villages entiers avec
leurs habitants. Souvent encore toutes les mois¬
sons sont enlevées par leur souffle meurtrier , et
la famine avec toutes ces horreurs vient désoler
ces climats. Ce fut un de ces cruels accidents
qui, avec une excessive sécheresse, occasiona en
1787, la plus affreuse disette dans les provinces
méridionales delà Chine , et fit périr un nombre
incroyable de leurs habitants. Il étoit très-or¬
dinaire à Canton de voir les malheureux que la
faim dévoroit rendre le dernier soupir , tandis
que les mères regardoient , comme un devoir
pour elles,de donner la mortàleurs enfants pour
leur épargner une fin plus douloureuse ( 1 ) «•
M. CiBOT, dans sa Notice sur les Abeilles et
la Cire, donne la recette suivante pour suppléer
aux aliments dans des temps de détresse et de
famine : « Faire cuire dans l’eau en pâte très-
épaisse six onces de fleurs de farine, cinq onces
de belle colle forte ( celle qu’on indique est trans¬
parente comme dé la gomme , faite avec beau-
(1) Voyage de la Chine, en 1786 — J 789. trad. de
l’Angl. par Billecoq. Paris , «ra 3 , 3 vol. in-o». fig,
DES Chinois. 4^7
coup de soin et parfumée par desaromates (ju’on.
y mêle ). Quand la pâte sera cuite et refroidie ,
formez-en de petites boules , grosses comme des
pois ; et lorsqu’elles seront sèches, jetez-les dans
trois onces de cire jaune fondue, et remuez-les
jusqu’à ce qu’elles l’aient toute pompée : puis
laissez-les sécher à l’ombre : une fois séchées ,
on les met dans un vase de terre et on les garde
pour Je besoin. Quand on a pris à jeun quarante
à cinquante de ces petites boules, on peut rester
plusieurs jours sans prendre de nourriture j l’uni¬
que attention qu’il faut avoir , c’est de boire
chaud après les avoir avalées . Un fameux
Bonze n’avoit pas d’autre secret pour soutenir ,
aux yeux du public , le spectacle d’une absti¬
nence qui paroissoit tenir du prodige , et qui ne
fut plus rien quand on eût observé qu’il prenoit
furtivementdes boulettes préparées avant le thé
qu’on lui donnoit deux fois par jour.
On conçoit que quand un grand Etat est dans
la détresse des aliments, les hommes bien inten¬
tionnés , ceux qui ont des lumières , sont natu¬
rellement appelés à réunir tous leurs moyens
pour venir au secours du Gouvernement; mais
si la cupidité et la charlatanerle déterminent
ces moyens , on doit s’en défier ».
Cette réflexion nous rappelle que les Philo¬
sophes Economistes , les Dupont, Quesnay et
autres , ont présenté à la Cour et au Peuple ,
sans un besoin marqué , des mélanges de farine
qu’il est dangereux d’enseigner , parce qu’on ne
tarde pas à en abuser. Le pain de ces Docteurs ,
4.a8 Mœurs et Usages
présenté avec emphase sur les tables distinguées,
étoit seulement goûté ; et quoiqu’il ne contînt
pas de farine de froment, on s’extasioit sur son
mérite. Considérons que l’intérêt est un redou¬
table professeur, et qu’il prend toujours le titre
Ami du Peuple.
FEMMES., , ,
Clôture des Femmes , et des Femmes
PUBLIQUES.
Selon les Auteurs de l’Histoire universelle
lesFemmes chinoises sont en général d’une taille
médiocre , bien faites et adroites ; mais elles ne
se soucient point d’avoir la taille fine , ni que la
gorge et, les hanches soient prononcées ; au con¬
traire , elles cherchent à être également grosses
depuis la tête jusqu’aux pieds ( i )•
Lorsque les Grands ainsi que les Missionnai-
resEuropéens sont admis dans l’intérieur des Pa¬
lais de l’Empereur, ils sont précédés d’Eunuques
qui, lors de la traversée des cours , des terrasses,
des galeries , d’où l’on pourroit avoir vue sur les
appartements où peut se trouver quelque Prin¬
cesse , ou autre per,sonne du sexe , font des si¬
gnaux, afin d’avertir les autres Eunuques qui
sont en sentinelle , de fermer les portas , les fe¬
nêtres des endroits d’où l’on pourroit être aper¬
çu, et encore afin de savoir si quelque Prin¬
cesse ne seroit pas en chemin pour en visiter
une autre, ou pour quelque affaire particulière.
(i) Hist. univ. trad. del’Angl. in-4®. XX,
DES Chinois. 4^9
Car , quoique dans l’intérieur du Palais, les
Princesses et toutes leurs femmes, quelque pro¬
ches que soientleurs appartements, ne peuvent
aller de l’un à l’autre que dans des chaises fer¬
mées portées par des Eunuques, et différentes,
suivant les divers degrés de dignité de ces
Dames ; et que dès-lors aucun homnie, même
un fils ou un frère de l’Empereur, ne peut se
rencontrer sur le cliemin , les Eunuques ayant
donné le signal, on se détourne aussitôt, ou si
les circonstances en empêchent, on tourne le
dos à la chaise lorsqu’elle passe ( i ).
Chez les Particuliers la chambre située à l’oc¬
cident est destinée à l’épouse , aux femmes qui
la servent et aux petits enfants. Chez l’Empereur,
l’Impératrice, les Reines, ainsi que les Dames
d’Honneur , et les femmes qui les servent, ont
leur appartement séparé.
On n’aperçoit jamais les femmes dans les rues ;
on ne les voit ni vendre ni acheter dans les bou¬
tiques des marchands: les mœurs s’y opposent;
cependant lors du temps annuel des réjouis¬
sances, les femmes sortent et vont aux théâtres.
Voyez ci-après Fêtes du mois de Novembre»
Les Anglois et les Hôllandois, dans les der¬
nières Relations publiées de leurs Ambassades ,
confirment bien qu’on ne voit pas de femmes
dans les boutiques des villes ; mais ils disent
eu avoir vu nombre dans les rues de Pékin, ou
d’autres villes des provinces , lors de leurs tra-
(i) Lettres édif. tom. a4, &2.
43o Mœurs ET Us AGES
versées , soit à pied soit en voiture , et que ces
femmes étoient fort avides et curieuses de voir
des Etrangers Européens : c’étoient sans doute
des femmes T artares du peuple ; car tous les ren¬
seignements antérieurs disent qu’il est bien rare
qu’on en rencontre. Gomment concilier ce fait
avec la marche pénible des petits pieds des fem¬
mes Chinoises? Celles que l’on voit sont portées
dans des chaises fermées , d’où elles voient et
peuvent être vues.
La tolérance de certaines maisons de débau¬
che , est un mal politique jugé cependant néces¬
saire; mais plus les Gouvernements ont été sages,
plus ils ont surveillé la conduite des F emmes
publiques , et montré de sévérité dans les lois ,
pour punir leurs excès , diminuer leur nombre ,
et les séquestrer de la société.
Il y a , comme ailleurs, des Femmes publi¬
ques et prostituées à là Chine ; mais à cause du
désodrre qui marche toujours à leur suite , il ne
leur est pas permis de demeurer dans l’enceinte
des villes. Leur logement doit êtrebors des murs ;
encore ne peuvent-elles pas avoir des maisons
particulières : elles logent plusieurs ensemble ,
et souvent sous l’inspection d’un homme qui est
responsable du désordre , s’il en arrivoit. Au
reste , dit Duhalde ( i , ces Femmes liber¬
tines ne sont que tolérées, et on les regarde
comme infâmes ; c’est pourquoi il y a des Gou¬
verneurs de villes qui n’en souffrent point dans
(i) Duhalde, II, 5i-. •
DES Chinois. 43i
leurs districts. Les Femmes qui dansent sur la
corde sont également décriées par leurs mœurs,
et on ne leur permet pas l’entrée dans les villes.
Cette police sévère est fort exemplaire ^ il
seroit à souhaiter qu’une corruption bien plus
criminelle fût restreinte au moins avec la même
ligueur des lois : le crime contre nature étant
public en Chine , si l’on en croit les Européens
qui ont séjourné à Canton , les sages Historiens
cependant des , deux dernières Ambassades en
Chine,. ne se sont pas permis un mot sur cette
dépravation.
M. CûssiGNY , Voyage a Canton , vol. in-8°-
de l’an 1800, dit que les Femmes publiques
sont en très-grand nombre dans cçtte ville de
commerce si peuplée , où abordent tous les
étrangers.
FESTINS, REPAS ET VISITES.
Les Chinois font deux sortes de Festins , les
uns ordinaires , qui sont de douze ou seize mets ;
d’autres plus solennels et plus somptueux , où
l’on sert jusqu’à vingt-quatre plats sur chaque
table, et oùles cérémonies sont sans nombre (c).
Quand on veut observer exactement ce céré”
monial, un Festin doit toujours être précédé
de trois invitations, qui se font par autant de tie-
tsée , ou de billets qu’on écrit à ceux qu’on veut
régaler. La première invitation se fait la veille ,.
ou tout au plus l’avant-veille , ce qui ^t rare :
la seconde se fait le matin du jour même destiné
au repas , pour en faire ressouvenir les convives
432 Mœurs et. Us a ce s
et les prier de nouveau de n’y pas manquer ; en¬
fin la troisième se fait lorsque tout est prêt , et
que le maître du Festin est libre , par un troi¬
sième billet qu’il leur fait porter par un de ses
gens , pour leur dire l’impatience extrême qu’il
a de les voir.
IjA salle du Festin est ordinairement parée
de fleurs, de peintures, de porcelaines et d’autres
ornements semblables : il y a autant de tables
que de personnes invitées, à moins que le
grand nombre de convives n’oblige d’en mettre
deux à chaque table; car dans ces grands repas,
il est rare qu’on en mette trois.
Ces tables sont toutes sur la même ligne, le
long des deux côtés de la salie , et réppndeut
les unes aux autres , en sorte que les convives
soient assis sur des fauteuils et placés vis-à-vis
l’un de l’autre : le devant des tables a des orne¬
ments de soie , faits à l’aiguille, qui ressemblent
assez à nos parements d’autel , quoiqu’on n’y
mette ni nappes , ni serviettes ; elles sont cepen¬
dant très-propres au moyen du vernis admirable
de la Chine.
Les bords de chaque table sont souvent côü-
verts de plusieurs grands plats , chargés de
viandes coupées et arrangées en pyramides,
, avec des fleurs et des citrons au-dessus sur les
côtés de la table. On ne touche pas à ces viandes
qui ne servent qu’à l’ornement, à peu près
■ comme ^bn fait à l’égard des figures de sucre
qu’on met sur la table dans les Festins d’Italie.
Nos surtouts de dessert sont souvent aussi de re*
DES Chinois. 433
présentation ; mais auparavant on a pu grande¬
ment dîner.
Il n’y a plus de comparaison à faire des repas
donnés par l’Empereur avec ceux d’usage en
Europe , cj^ui devront toujours nous paroître pré¬
férables (a). Les premiérs consistent en plusieurs
grands bassins de chair bouillie , quelques plats
de crème et des fruits secs , des pains de fleur
de farine , cuits à la vapeur de l’eau j tout cela
préparé à l’ofiice et aux cuisines du Palais , et
porté gravement à deux mains par des Eu¬
nuques , forme ici ce qu’on appelle Festin dans
ces sortes d’occasions , et ce que nous présente¬
rions à peine sous le nom de collation. La so¬
briété est le propre de cettè Nation.
L’usaoe étant général dans les grandsFestins
du Palais , chacun a sa table : dîner avec l’Em¬
pereur , c’est , à parler exactement , manger en
sa. présence, aune table qui est au bas de l’estrade
élevée sur laquelle est celle du Souverain.
E N Chine il n’y a point d’assemblées noc¬
turnes : le souper étant a deux heures , toutes
lès afl’âlres qui se traitent et qui commencent
dès la pointe du jour, sont finies pour la journée.
Le souper est le repas des festins de cérémonie ,
de réjouissance et d’amitié.
A l’égard des visites , il y en a de deux sortes ,
quiont licurs époques marquées : l’une entre les
amis qui demeurent proches les uns des autres ;
elle se fait le dernier jour de l’année , après^ie
coucher du soleil : on s’assemble et on 4e rend
434 Mœurs et Usages
mutuellement le salut , en se prosternant jusqu’à
terre. L’autre Visite se rend avec les mêmes cé¬
rémonies, ou le premier jour de l’année, ou les
jours suivants ; plutôt on s’acquitte de ce devoir,
et plus on marquede respect et de considération
aux personnes à, qui on le rend.
Lorsqu’on veut faire une Visite de cérémonie,
on prend le costume suivant: par dessus la veste
on porte une longue robe d'une étoffe de soie
assez souvent bleue , avec une ceinture ; sur la
robe un petit habit noir ou violet qui descend
aux genoux, fort ample et à manches larges et
courtes ; un petit bonnet, fait en forme de cône
raccourci , chargé tout autour de soie flottante,
ou de crins rouges ; des bottes d’étoffe aux pieds
et un éventail à la main. Quand on va visiter un
Gouverneur, ou quélqu’ autre personne en digni¬
té , ou de considératiôn , il faut y aller avant dî¬
ner , ou s’il arrive qu’on déjeûne , il faut du
moins s’abstenir de vin : ce seroit manquer au
respect dû à un Honlme de Qualité , si celui
qui lui rendoit visite sentoit tant soit peu le vin.
Le dernier jour de l’année chinoise , la nuit
suivante et les dix-huit premiers jours de l’année
sont le temps de leurs grandes Fêtes de réjouis¬
sances. On ne songe alors , comme dans notre
carnaval , qu’à se divertir et à faire bonne chère.
Les Missionnaires de Pékin ont donné le dé¬
tail des cérémonies et du pompeux cortège qui
accompagne l’Empereur, quand il vient saluer
l’Impératrice , sa mèr'é', le premier jour de
l’an. Cette Visite du Souverain offre une grande
DES Chinois. 435
idée du respect filial; tous les honneurs j tous
les hommages que l’Empereur reçoit, il va les
déposer aux pieds de sa mère , et renouveler à
ses Peuples l'exemple le plus frappant de sa
soumission (i ).
FÊTES, RÉJOUISSANCES PUBLIQUES ,
ET Fêtes données par. l'Empereur.
Dans le Supplément à l’Histoire générale de
la Chine , M. Grosier , d’après Duhalde et Le¬
comte, a présenté un choix fait avec goût des
traits principaux qui caractérisèrent les Fêtés
et les Réjouissances publiques en Chine : savoir;
la Fête du Printemps ou de l’Ouverture des
Terres , célébrée pompeusement à Pékin par
l’Empereur , et le même jour par tous les Gou¬
verneurs des Provinces , à l’exemple du Prince.
Nous en parlerons cependant encore, mais d’une
manière neuve, en recourant au Philosophe d’ Y-
verdon (M. Poivre ) ; nous donnerons aussi des
résumés sur les Ouan - Chéou et les Grands
Yen J en consultant les Mémoires des Mission¬
naires de Pékin et nos Lettres particulières. ,
Il est nécessaire de savoir que l’année chinoise
commence à la conjonction du soleil et de la
lune, la plus proche du quinzième degré du ver-
seau, signe dans lequel, suivant la supputation
des Européens, le soleil entre vers la fin du mois
de Janvier , et demeure pendant le mois suivant
presque entier. C’est de ce point que les Chinois
(1) Duhalde , II , 104. IV , 164. III. — Mëm. des
Mfis, de Pékin , IV , 140. — Ibid. tom. XV , 94.
436 Mceurs. et Usages
comptent leur printemps. 'Le quinzième degré
du taureau fait le commencement de leur été ;
le quinzième degré du lion , celui de leur au¬
tomne, et le quinzième degré du scorpion, celui
de leur hiver.
La Fête du commencement de l’année , pen¬
dant laquelle tous les Tribunaux, sont fermés ,
le service des postes arrêté, toutes les affaires de
la Nation suspendues, est consacrée, tarit quelle
dure, à se visiter et à se faire mutuellement des
présents, à se donner des repas , à s’occuper uni¬
quement de spectacles et de plaisirs. Par le com¬
mencement de l’année ( i ), les Chinois entendent
la fin du douzième mois et vingt jours de la pre¬
mière lune de l’année suivante.
Cette Fête porte le nom de Clôture des
Sceaux , parce que les petits coffres où l’on ren¬
ferme les sceaux de chaque Tribunal, sont alors
fermés avec beaucoup de céréniqnie : elle est
suivie d’une autre plus éclatante , qui est fixée
au quinzième jour du premier mois : elle com¬
mence le i3 au soir , et finit le 1 6 ouïe 17; on
la nomme la Fête des Lanternes . File est uni¬
verselle dans l’Empire , et l’on veut dire que le
même jour, àla même heure, toute la Chine est
illuminée. Les villes, les villages, les rivages de
la mer , le bord des rivières , sont garnis de lan¬
ternes peintes et d’une forme variée. Les cours
et les fenêtres des maisons les plus pauvres sont
(i) Hist. gén. des Voyages par M. De la Harpe. Paris,
1780, in-a». VII, 340.; _
ornées
DES Chinois. 4^7
ornées de lanternes : les Citoyens riches , les
Gens en place , les Grands , les Princes et l’Em¬
pereur déploient, dans ces décorations, la plus
riche somptuosité. Telle lanterne vaut 3 à 4000 1.
de notre monnoie. Les Sommes chinoises , ou
vaisseaux, au rapport de M. Cossigny, illumi¬
nées en lanternes depuis le haut jusqu’en has ,
donnent, par leurs lumières sur l’eau, un reflet
surprenant. C’est un spectacle dont on ne peut
se faire l’idée , quand on ne l’a pas vu (i).
Nous n'entrerons pas sur ces Fêtes dans un
plus grand détail , parce qu’ elles ont été déjà dé¬
crites ailleurs. Nous ajoutons seulement qu’elles
sont embellies par des feux d’artifices (2) d’un
grand effet, principalement par la variété de
leurs couleurs, et bien propres à servir de spec¬
tacle et d’amusement à un peuple naturellement
sérieux, à un peuple laborieux par nécessité dans
tout autre temps de l’année. On sait qu’en Chine
la pyrotechnie a été portée fort loin, et que c’est
au P. d’Incarville qu’est due la connoissance que
nous avons de la composition de ces feux : on la
trouve dans les Mémoires in - 4°. des Savants
Etrangers , correspondants de l’Académie des
Sciences.
Le Frère Attiret dit que les lanternes qui ser¬
vent à l’illumination des Palais et des Jardins de
(1) Voyage à Canton , in-S®, An 7, p. a58.
(2) Les Chinois ont l’art d’habiller le feu à leur fan¬
taisie. Arnbass. de L. Macartney , tom. III , in-S*.
p. lao.
Seconde Partie. E e
GES
4.38 MæuRS ET Usa
l’Empereur sont d’un travail fini et délicat ;
qu’aux unes il y a des’ figures de poissons, d’oi-
seàux,* d’animaux; que d^aUttes sont en forme de
vases, de fruits, de fleurs, de barques ; qu’oiï
en fait de toute grandeur eu soie y en gaze , en
eOrue peinte, en nàCre , en Verre et autres ma¬
tières. Des lampes suspendues en dedans font
briller la variété de leurs couleurs, la beauté de
leurs dessins et la richesse de leurs ornements.
1°. Cérémonie de l’Ouverture des Terres.
Chaque année , dit M. Poivre (i), le quin¬
zième jour de la première lune , qui répond or¬
dinairement aux premiers jours de Mars, l’Em-
pereur fait en personne la cérémonie de l’Ou¬
verture des Terres. Use transporte en grande
pompe au Champ destiné à la cérémonie. Les
Princes de la Famille Impériale , les Présidents
des- cinq grands- Tribunaux! , et un nombre in¬
fini de Mandarins l’accompagnent : deux côtés
du champ sont bordés par les Officiers et les
Gardes de l’Empereur ; le troisième est réservé
à tous les Laboureurs de la province , qui accou¬
rent pour voir lèur arthonoré et pratiqué par le
Chef de l’Empire ; les Mandarins occupent le
quatrième.
L’Empereur entre seul dans le champ, se
prosterne et frappe neuf fois la tète contre terre,
pour adorer le Tien , c’est - à - dire le Dieu d n
Ciel : il prononce à haute voix une prière , ré-
(1) Voj-ages d'un Philosophe. Yverdon , 17S8 , in-i».
DES Chinois. 439
glée par Je Tribunal lies Rites > pout- invoquer
la bénédiction du Grand-Maître sur son travail
et sur celui de Son Peuple , qui est sa Famille ;
ensuite , en qualité de preriiier Pontife de l’Em¬
pire, il immole iiu bdeüf , qu’il offre au Ciel >
comme au Maître de tous les biens : pendant
qu’on met la victime en pièces, et qu’on la place
sur un autel, on amène à l’Empereur une charrüe
attelée d’une paire de bœufs magnifiquement
ornés. Le Prince quitte ses habits impériaux ,
saisit le manche de la charrue, et oiivre plusieurs
sillons dans toute l’étendue du champ; puis d’un
air aisé il remet la charrue aux principaux Man-
datins , qui labourent successivement > se pi¬
quant les uns et les autres de faire cè travail ho¬
norable avec plus de dextérité. La cérémonie finit
par distribuer de l’argent et des pièces d’étoffes
aux Laboureurs qüi sont présents , et dont les
plus agiles exécutent le reste du labourage avec
adresse et promptitude en présence de l’Em¬
pereur.
Quelque temps après qu’on adonné à la Terre
tous les labours et les engrais nécessaires , l’Em¬
pereur vient de nouveau fco’mméhcër la semaille
de son cliamp , toujours avec cérémofiie et en
présence des Lahouréürs.
Là même cérémonie se pratique le même jour
dans toutes les provinces de l’Empire, parles
Vice-Rois , assistés des principaux Mandarins,
des Gouverneurs des villes et Magistrats de leur
département, et toujours en présence d’un grand
nombre de Laboureurs de la province.
E e 2
4.40 Mϟrs et Usages
J’ai été témoin , continue M. Poivre, de cette
Ouverture des Terres à Canton (1) , et je ne me
rappelle pas avoir jamais vu aucune des cérémo¬
nies inventées par les hommes , avec autant de
plaisir et de satisfaction que j’en ai eu à consi¬
dérer celle-là » .
lU. Tète célébkée en Chine dans le mois
de Novembre.
Cette Tête se fait partout après la récolte ;
elle consiste dans des comédies qui durent plus
de quinze jours. Les fêtes fondées sur la Reli¬
gion , sont consacrées à rendre des actions de
grâces pour les moissons qu’on a recueillies ; les
autres sont de pures réjouissances. Alors on joue
les comédies de distance en distance dans les
campagnes: c’est surtout devant les grands Miao,
ou Temples d’idoles , qu’on les représente. Le
théâtre n’est point dans l’enceinte du Miao : il
est bâti solidement , et subsiste toujours. Lors¬
que le temps des Têtes est arrivé, on voit sur
les chemins une foule de monde qui vient des
autres villages pour entendre la comédie.
Les femmes ont droit de sortir dans ce temps-
là ; ordinairement elles portent avec elles des
bâtons d’odeur, leur premier soin est d’aller au
Miao , où elles offrent ces bâtons à l’Idole ; et
tandis qu’ils brûlent, elles font le ko-téou (les
prosternations.) Cela fini, elles vont entendre
la comédie : les environs du théâtre sont char¬
gés de tables , et les tables de différents comes-
(j) Faite par le Vice-Roi.
DES Chinois. 44^
tibles, qui ne manquent pas de consommateurs.
Tant que la journée dure, les spectacles se re¬
nouvellent, et toute la journée on mange. Voilà
ce que j’ai vu , dit M. Bourgeois, dans sa lettre
du lo octobre 1788.
Ceci est d’autant plus remarquable que lè
silence des Missionnaires nous îaisoit douter
qu’on eût construit d’une manière solide des
théâtres dans les villes., ou près des villes. Celte
lettre nous apprend aussi que les femmes , dont
la clôture est si sévère en Chine;, ont, àd’qcca-
sion de cette Fête et sur ce prétexte , la liberté
d’aller au spectacle.
111°. Après ces Fêtes annuelles, il y en a
d’autres qui reviennent à certaines époques ;
par exemple ,. la cérémonie du Ouan^- chéou.
Elle se fait avec beaucoup de pompe , de dix en
dix ans, pour célébrer la naissance de la Mère
de l’Empereur, et la sienne même.
C’est dans cette circonstance que le Souve¬
rain fait des dons et des largesses immenses ;
qu’il décharge ses peuples de tous impôts, qu’il
pardonne aux coupables , et qu’il fait ouvrir
les prisons.
Ainsi en usa K.ien-Long pour la célébration
de sa soixante et dixième année ; mais ayant
perdu peu de temps auparavant sa Mère, qid ap-
prochoit de quatre-vingt-dix ans, il ne voulut pas
que ses sujets signalassent ce jour par aucunes
dépenses , il le leur défendit même expressé¬
ment par un ou Discours d’en-liaut,
plein de bonté et de générosité, qu’on verra
E e 3
44-2 Mceur.s kt 'Usages
dans le tome IX, Mém. des Missioun. Fr. de
Pékin. Celle 70“. ^nnée du Prince: lomboit à
l’année 1780.
La célébration de la 60®. année de l’Impéra¬
trice Mère fut faite en 1761 , avec une magni¬
ficence incroyable: elle est décrite tout axx long
dans le XXVlIlc. Recueil des Lettres Édifiantes,
pag. i88 et suiv., par M. Amiot, qui termine
son récit en disant : Qu’on évalue la dépense qui
fut faite pour celte Fête , tant par l’empereur
queip’âr les differents Corps et particuliers qui y
contribuèrent , à plus de trois cents millions.
Il faut en lire les détails pour en avoir une idée
juste.
L’Empereur a fait graver cette Fêle sur des
planches en bois , ainsi qu’on en usé à la Chine :
elles forment deux petits minces volumes in-fol.
que j’ai dans mon cahinet. Celte même Fête
freinte auroit coûté plus de cent taëls, ou 780
ivres de notre monnoie, selon que me l’a mar¬
qué le P. Benoist en 1772, époque à laquelle les
Fêtes pour céléhralion de la 70*=. et de la 8o«.
année de l’Impératrice Mère, qui ont été don¬
nées en 1761 et 177 1 , n’étoient pas encore gra¬
vées.
Une lettre , du 1 4 novembre 1790, écrite par
M. Raux, (1) Supérieur de la Maison des Mis¬
sionnaires François à Pékin , nous apprend que
l’Empire de Chine, jouissant d’une paix pro-
(i)" Gîté plusieurs foIs dans rA-mbass. de Lord Macart-
ney çt dans celle de Hollande dp M. V<an-Braam.
DES Chinois. 443
fonde , vient de donner à son Souvetrain octo¬
génaire , une fête brillante, nbinnîée
cÂeoM, qu’elle a attiré dàias la eaipitale , soit .des
provinces, soit des royaumes voisins, un peu¬
ple immense^ que le roi du Tong-îiing, nou¬
vellement installé , s’y est trouvé en personne;
que cet Ouan^chéou a coûté des sommes con¬
sidérables, estimées, selon les uns, à trente,
millions, et , suivant d’autres à quarante-cinq
millions de France.
Les Cbinois donnent de l’éclat à -toute espece
de cérémonie publique. Un •Couyerneur de pro-'
vin ce , un Vice-roi ne sort jamais de son palais
qu’avec une pompe majestueuse.
Ce faste est bien inférieur eneore ,à celui
que déploie le Souverain dans oertaines occa’-
sions , soit quand il sort de son palais , soit sur¬
tout quandil va sacrifier dans le temple du 'jrieii.
Alors toute sa maison et sa musique le précè¬
dent; les Grands de sa eour et les Princes l'ae-
GOmpage.nt; deux mille Maudarlns lettrés , et
deux mille Mandarins d’armes, tous ,en babits
de cérémonie, ferment là marehe. On peut sé
représenter combien uu pareil oor.lège est im¬
posant.
ivo. grands y en- y en,
« En Chine les grands Yen-yen (i) qu’on
donne aux Princes étrangers ot à leurs Ambas¬
sadeurs , ont toujours lieu, sous des tentes faites
(1) Mém. des Mission, d.e Pékin , XIV 1 558 el SuiVi
E e 4
44-4 Mœü'rs et Üsages
exprès, qu’ôn dresse dans les jardins. Ces tèntes
Xont vastes et plus ou moins magnifiques, selon
que l'Empereur veut plus ou moins faire hon¬
neur à ceux à qui il accorde un Yen-jtti. Quand
le nombre des convives est grand , on unit plu¬
sieurs rangs de tentes , et on forme comme une
galerie immense , qui a des bas côtés j mais cela
arrive rarement. La tente de Yen-yen est envi¬
ronnée d’une grande enceinte de toiles peintes,
proprement tendues en muiailles. On y entre
par des portes de toiles également peintes, aux¬
quelles on arrive par une avenue proportionnée
et symétrisée. Les Chinois entendent fort bien
ces sortes de décorations : elles sont toutes as¬
sorties au plus ou moins de magnificence de la
tente; et plus riches, et plus chargées d’orne¬
ments , selon qu’elle l’est plus ou moins elle-
même. La tente est toujours tournée au midi.
Quand l’Empereur préside au Yen-yen àda
tête des Princes et des Grands de sa Cour, il est
au fond de la tente sur une estrade couverte de
magnifiques tapis , et où l’on monte par trois
grands escaliers. La partie de la tente qui la
couvre , est plus élevée et beaucoup plus riche¬
ment ornée que le reste , en dehors comme en
dedans.
L’origine des tentes dans les Yen-yen se dé¬
robe en partie à nos recherches. Nous croyons
cependant qu’elles on t com mencé à être en usage
dans les festins que l’Empereur donnoit aux
Princes et aux Grands, pendant les chasses gé-
pérale3 qui étoient si fréquentes sous les pre-
D le s Chinois. 44^
mières Dynasties. Comiiie les salles et les appar¬
iements QU palais n’étoieni pas assez vastes dans
les premiers temps pour les Yen-^en qu’on don-
uoit aux Princes qui venoieut aux grands jours,
on se servit de tentes. En consultant les King,
on trouve cet ordre , que quand les Princes
'viendront à la Cour, on aura soin de tirer les
tentes des magasins , pour les tendre dans la
cour des cérémonies . TTyo-cA/ dit que les Princes
Tchao-kong et Ngei-kong donnèrent, sous des
tentes , de grands repas à leurs Cours ; et on les
voit en usage sous les Han, jusque-là que l’Em-
J)ereur Vou-ty lit bâtir un palais en tentes le
ong du lac San-hou, pour donner une fête aux
Reines.
On a donc conservé l’usage des tentes pour
les Yen-yen, parce qu’il étoit établi , parce que
les grandes salles du palais ne sont pas assez
vastes , parce que ces fêtes entraînent une foule
de préparatifs qui blesseroient la majesté de
l’appareil impérial , causeroient de Pembarras
dans les audiences , et troubleroient le profond
silence qui y règne. Un fait viendra à l’appui.
L’Empereur Yang~ty , de la Dynastie des
Soui , voulant donner une idée de sa magnifi¬
cence et de ses richesses à des Ambassadeurs
Tartares , qui étoient venus apporter le tribut
de leurs Maîtres , fit servir un Yen-yen à cent
mille Mandarins , et à tout le peuple de la capi¬
tale. Soit pour sauver l’étiquette des tentes , soit
pour s’accommoder aux circonstances , on ima¬
gina de tendre , d’une maison à l’autre , dans
446 Mœurs et Usages
toutes les grandes rues , des toiles colorées :
les tables étoient au milieu et les façades des
maisons étoient cachées par des tentures de
soie : comme il y avoit , de distance en dis¬
tance, des chœurs de symphonie et de voix,
des théâtres de baladins , des pyramides de
viandes et de fruits, et des fontaines de vin,
ces bons Tartares, à qui oîi affecta de faire tra¬
verser toute la ville pour les conduire au grand
YfiTi-jen , disoient entr’eux que la Chine étoit
le njestibule des immortels. Les Historiens Chi¬
nois , moralistes sévères, ne parlent, au con¬
traire , de la somptuosité de ces fêtes , qu’en
plaignant le Prince qui les donne , en relevant
les secours qu’elles procureroient à ses peuples
par un autre emploi. ( Il est cependant vrai de
dire , ajouterons-nous , que c’est un moyen
politique d’attirer les Princes étrangers et d’ac¬
croître le trésor d’un Etat , enfin de faire refluer
l’argent dans toutes les classes , jusqu’à celle
de ï’indigence).
La magnificence des tentes chinoises est au-
delà de toute idée dans les fêtes extraordinaires,
à cause de l’éclat du jaune citron , qui est la
couleur impériale ; les cordons des tentes sont
en fil d’or , le dehors et le dedans de la tente
sont en satin ou en brocard, les pommeaux,
avec leurs aigrettes , répondent à ce luxe. Les
hommes sont si peu conséquents , dit Tang-
tchi , philosophe peu courtisan , que les Princes
trouvent plus de facilités pour miner P Etat que
pour Y procurer et maintenir l’abondance.
des Chinoi$. . 447
Ceux qui ont voyagé dans l’Asie occidentale,
lèvent que dans l’Inde, en Perse et en Turquie,
le luxe a l’adresse d’employer d’a.ussi grandesi
sonimes à orner une tente qu’un appartement.
h'd, tente du fameux KouU-kan éioit brodée en
perles ; les pommeaux qui sontenoient les ai¬
grettes, étoient garnis de di^manis et de rubis;
les clous même qu’on fiçhoit en terre , pour
la tendre, éioient d’pr massif, connue l’a assuré
le frère Bazin, témoin oculaire. U est évident
que quand on dres,soit çette tente , celles des
Princes , des Grands et des Ministres, dévoient
être assez niagnifiques pour pouvoir par pitre à
côté d’elle. En Çbine les tentes de chasse , qui
doivent être des tentes militaires , étoient si
follement pruées, qu’il a fallu laire parler la loi,
pour en déterminer les dimensions et les orne-
niepta. . ,
Dès que les chaleurs de l’été commencent à
se faire sentir , on tend dans rintérieur du Pa¬
lais , de hautes tentes aussi vastes que les cours ,
pour empêcher que le soleil ne donne sur les
appartements de l’Empereur , de l’Impéra¬
trice, etc. Les tentes sont soutenues en l’air
par leurs mon tants , ei se baissent sur les côtés
à hauteur d’homme ^ pour que le vent puisse
circuler, librement desspxis , et y entretenir la
fraîcheur. Cette manière de les tendre est cer¬
tainement la plus propre à obtenir ce qu’on
souhaite; parce- que leg cordes qui sont tout
autour, les appelant vers la terre , le moindre
■vent dans l’air s’.y .engouifre. , et Jps agite de ma-^
44S Mœurs et Usages
nlère à donner un zéphir fort agréalile. Mais
quand le vent est fort , la tente lui donnant
beaucoup de prise , il l’enlèveroit sûrement ,
si les cordes qui la tendent n’étoient attachées
de façon à pouvoir résister aux houfl’ées les
§lus violentes. L’industrie chinoise a imaginé
e les attacher à d’énormes colonnes ( tron¬
quées), ou plutôt à de gros blocs de marbre,
dont la pesanteur s’oppose aux plus fortes se¬
cousses de la tente. « Ceux que M. Cibot a vu
sont ronds , de marbre blanc et hauts de plus
de quatre pieds, sur trois environ de diamètre.
Ces blocs , au nombre de quatre , de huit et de
dix, selon la grandeur de la cour , sont placés
dans des anglesj,et au bas des perrons. Pour y
attacher plus sûrement et plus fortement les
grosses cordes qui assujettissent, ils sont sur¬
montés d’un gros anneau qu’on a taillé et pris
sur leur hauteur.
Une Impératrice, à son avènement à la cour-
roune , donne concurremment avec l’Empereur,
un Yen-yen aux Princesses , aux Reines, et à
toutes les Femmes de la Cour. Les tables sont
vis-à-vis l’une de l’autre ; le cérémonial est
Fort long et majestueux.
C’est dans l’Asie que le luxe a toujours dé¬
ployé son faste. Qu’on voie dans le tome XIV
des Mém. des Miss, de Pékin , pages 71 et
suiv. la description de la fête d’ Assuérus ; dans
les Histoires modernes, les richesses du Grand-
Mogol et de Delhi sa capitale, avant l’invasion de
Thamas-kouli-kan, en lyÜS; et enfin récemment
DES Chinois. 449
la magnificence, la somptuosité du Palais et de
la Cour de Typo, dont les Anglois ont con¬
quis les Etats et enlevé les trésors , et l’on verra
la même continuité de l’expansion du luxe, en
or, en pierreries, en revenus, etc.
FILLES. (Jeunes)
Selon le Liki , à sept ans on sépare les
filles des garçons , et on ne leur permet pas
de s'asseoir sur la même natte , ni de manger
ensemble (i). Quoique l’austérité des mœurs
se soit rélâchée , il est d’usage général dans
l’Empire que les filles s’enferment après sept
ans dans l’appartement des femmes , et qu’elles
n’en sortent qu’à leur mariage. Aucun nomme
ne peut entrer dans ces appartements, et comme
elles-mêmes n’en sortent jamais , et qu’elles
sont toujours sous les yeux de leur mère ,
grand’mère et sœurs , il est visible que leur
innocence n’a pas besoin pour ainsi dire de
leur vertu , et qu’il est difficile à une fille ,
pour ne rien dire de plus , de ne pas conserver
sa virginité jusqu’au moment de son mariage.
La loi ordonne aux pères et mères de veiller
sur l’innocence de leurs filles : si par une accu¬
sation portée en justice, il est prouvé que l’une
d’elles se soit laissée corrompre , les pères et
mères sont punis corporellement ainsi que
les proches parents et leurs voisins , dès qu’ils
ne les ont pas dénoncés. Pour la fille , dans le
cas où il est prouvé quelle est consentante, et
(i) Mém. des Miss, de P. II , Sga.
4.5o MœuRS ®T Usages
qvie ses parents sobt complices, l’officier pu¬
blic de la justice la vend comme esclave , à
moins que son ailiam , s’il n’est pas marié , ne
veuille l’épouser poür réparer son honneur. Ces
sortes d’anaires solit terribles pour leurs suites
et par leur éclat ; aussi sont-elles fort rares.
M. Staunton remarque que les jeunes per¬
sonnes élevées délicatemènl et noti occupées
de travaux rudes , ont eh CIline une grande
blancheur de peau et la régularité des traits ( i ).
Les habitants de Yang-tchcou , ville volup¬
tueuse , aiment fort le ^aisir ; ils élèvent avec
beaucoup de soin plusieurs jeunes filles, aux¬
quelles ils font apprendre à chanter, à jouer
des instruments , à peindre , et à se livrer à tous
les exercices (^ui font le. mérite du sexe ; ces
soins intéresses ont pour but de vendre ces
jeunes fdles dans la suite bien cher , au moyen
de cette belle éducation , à de grands Seigneurs,
qui les mettent au rang de leurs concubines ,
c’est-à-dire , de leurs secondes femmes (2).
D’aütre part M. Van-Braam Houckgeest dit,
qu’à iSotz-fc/îdoM les habitants vendent celles de
leurs filles qui annoncent de la beauté ; qu’on
leur enselgue la musique j qu’on cultive tous
les talents propres à leur sexe ; que les plus
belles sont ordinairement achetées pour les
Mandarins de la première classe ; et que celles
qui réunissent aux grâces de la. figure, l’agré¬
ment, les talents, sont payées depuis 460 louis
(1) Ambass. de lorcl Macartney, lll, zày-
(2) Duhalde, I, i54-
D E S Chinois. 4.5 1
d’or de France jusqu’à 700 r les autres pour
moins de celit louis ( i ). Peut-être parle-t-ou
aussi à! Yang-tchéou il y a grande apparence.
Voyez l’article Mariages et Nùces.
FOIRES.
Il y a tous les mois dans difïerènts quartiers
de Pékin , des Foites, qui se tiennent dans les
grands Miao, dont les vastes et nombreuses
cours , toutes bordées de galeries , Sont fort
propres pour cela.
En traitant de la beauté des jardins de l’Em¬
pereur, et des Fêtes dont il régale sa cour, nous
avons dit que ce Prince donne dans certain temps
le spectacle d’uneFoire publique. Les boutiques
ouvertes offrent de fiches étoffes, des porcelaines
précieuses , des bijoux et des marchandises de
différentes parties du monde. Les Eunuques dU
Palais tiennent ces boutiques, d’autres sont les
acheteurs. La représentation des diversesespèces
dû commerce en activité dans une grande ville,
contribiié à l’amusement de ceux que l’Empe¬
reur a invités ( 2 ).
GUÉRITES.
Dans les provinces de Tche-kiang , de
Kiannan Çà) y àe Chan-tong{k) de Petche-
(i) Ambass. Holland, tom. I , iii-4° , 348.
(a) Mém. des Miss, de Pékin, II, ôyi.
(3) Province orientale et maritime de la Chine.
(4) Les Européens prononcent Canton , province
méridionale et maritime.
453 Mœurs et Usages
// (i), il y a, de demi-lieue en demi-lieue , des
Guérites où l’on pose des sentinelles: elles se font
des signaux , la nuit par des feux qu’elles allu¬
ment au haut de la Guérite, et le jour par des
drapeaux qu’elles y suspendent. Ces Guérites
ne sont faites que de gazon , et souvent de terre
battue : elles sont quarrées, élevées en talus, et
ont douze pieds de haut ( 3 ).
HOROSCOPES, voyez ci-après SUPERS¬
TITION.
JEUNE.
Il consiste , de la part des Chinois, à ne man¬
ger que du riz , des légumes, et de ce qui n’a pas
vie ; il concerne moins le peuple que l’Empe¬
reur et les Mandarins , qui paroissent de même
que les Princes, s’y assujettir par politique. Lors
des jeûnes, ceux de l’Empereur montent à plus
de cinquante , selon le calendrier de sa maison.
La police se home à faire fermer les boucheries ,
mais bien négligemment. Dans l’antiquité, tous
les marchés étoient fermés dans les jeûnes pu¬
blics, toutes les fêtes étoient suspendues : on ne
rcndoit pas même la justice.
JEUX.
Quoique le Jeu soit également défendu aux
Mandarins et au peuple , cela n’empêche pas
(1) Province septentrionale, la première de ce grand
Empire , Pékin en étant la capitale.
(2) Duhalde , 1 , 72.
qu'en
DES Chinois. 453
qu’en Chine on ne se livre avec fureur à cette
passion , et qu’on ne perde souvent tout son
bien , sa maison , ses enfants, sa femme même ,
en risquant sa liberté sül: Une carte : car il n’est
pas d’excès où, selon le P. Lecomte, le désir
violent de gagner et de s’enrichir ne porte un
Chinois; les Bevérley né se bornent donc pas à
l’Angleterre ?
La Nation Chinoise , et celle des Tarlares
Mantchous fondue avec elle^soni peut-être j dit
M. Amiot ( 1 ), de tous les peuples du monde,
ceux qui en apparence ont le plus d’aversion
pour le Jeu. Ce déguisement de l’inclination est
nécessaire: car un joueur , un homme capable de
tous les crimes etun malfaiteur, sont ici des ter-
taes presque synonymes. On a fait en différents
temps des ordonnances très-sévères contré lé
Jeu. Les Empereurs de cétté dynastie, par une
politique semblable à cëllé d’un de nos Rois ,
qui, voulant arrêter lè cours du luxe en France ,
permît aux courtisanes seulement ce qu’il dé-
fendoit auV personnes d’honneur, prohibèrént ri¬
goureusement le Jeu dans toute l’étendue de
leur Empire , et le piermirent aux seuls porteurs
de chaises, gens sans aveii , qui sont dans un
mépris général ; mais celle politique n’ayânt pas
eu tout le succès qu’on s’en étoit promis , l’Em¬
pereur régnant , en renouvelant ses défenses , n’a
excepté personne.
Le Jeu des échecs , très-anciennement connu
(i) Mém. des Miss, de P. VU, 4**
Seconde Partie,
Ff
45-4 Mœurs et Usages
à la Chine, a été faussement attribué au sage
Empereur Yao. Duhalde dit qu’iln’a commencé
qu’à ces temps malheureux, où l’empire fut dé¬
solé par des guerres intestines. Indépendam¬
ment des échecs, les Chinois ont un autre Jeu
plus grave , qui consiste dans un échiquier
divisé en trois cents carreaux et deux cents
pièces, les unes blanches et les autres noires.
L’habileté du joueur est d’attirer au milieu de
l’échiquier les pièces de son adversaire et de
saisir les cases qu’elles remplissoient. La victoire
reste à celui qui en gagne le plus. La planche
XXV, d’un de mes Recueils de peintures chi¬
noises , donne la forme de ce dernier échiquier.
Le Jeu de Dés leur est très-familier, et celui
des cartes ne l’est pas moins. On sait que les
cartes n’ont paru en France, que dans les temps
désastreux de l’infortuné Charles VI , qu’il fal-
loit distraire de ses maux habituels pendant son
long règne , ou pour mieux dire pendant celui
des factions puissantes , qui sous son nom dé¬
chirèrent la France et l’abreuvèrent de sang.
Ainsi les échecs en Chine, etles cartes en France,
ont une origine funeste. Leurs cartes, beaucoup
plus petites que les nôtres, sont noires et sans
autre couleur. Voyez Planche XXV, du même
recueil déjà cité ( i ).
Au rapport de M. Pallas ( 2 ), tous les instants
(1) On a lieu de croire que les Vénitiens ont introduit
les cartes en Europe au retour de Chine de leur voya¬
geur Marc Paul.
(a) Voyages en Sibérie, ly, 177.
Î3ES Chinois. ^55
de loisir sont donnés au Jeu par les négociants
chinois. On les voit assis autour d’un damier
ou les cartes à la main , dès que leurs affaires
leur laissent quelques moments de libres. Les
Chinois de distincliou s’amusent aussi à jouer
avec un chapelet qui pend ordinairement à leur
ceinture; mais le savant Voyageur n’indique pas
le procédé de ce Jeu , qui n’est peut-être qu'’une
manière de contenance. Un Italien a toujours les
mains ou les doigts en mouvement quand il
parle ; un Turc est dans l’habitude de passer sa
barbe entre ses doigts, etc.
Les Chinois se plaisent à faire jouter des coqs
en leur présence; c’est un divertissement com¬
mun dans l’Orient, selon Duhalde. Les combats
opiniâtres de ces animaux , qu’on arme de ra¬
soirs , et qui se battent jusqu’à la mort avec uii
courage et une adresse incroyable , ont quelque
chose de fort agréable aux yeux de cette nation.
Les Grecs et les Romains connoissoient cet amu¬
sement, et il a encore sonactivité dons la Grande-
Bretagne.
L’adresse et la bravoure d’un animal fier
comme le coq , ont stimulé la patience et la
cupidité des Chinois, et les ont engagé à d’autres
essais. Ils élèvent des cailles qu’ils accoutument
à combattre mâles contre mâles. Bien plus en¬
core, ils font jouter ensemble les grillons , jeu
défendu comme le précédent , et tous autres , à
cause des gageures qu’ils occasionnent. Dans
cette lutte singulière les deux champions, pleins
de colère , ont pour arène un tamis de forme
Ff 2
456 MϟRs ET Usages
circulaire quel’oa pose sur Une table. Les niaîtres
des grillons sont devant la table : l’un d’eux ,
planclie XXVIl de mon Recueil , anime son
élève avec un brin de bambou: les deux athlètes
en présence s’attacpjent, se pressent, cherchent
à se blesser ; le plus foible cède, et le vainqueur
tâche d’emporter une cuisse au vaincu , qui reste
demi-mort sur le champ de bataille , ou qui se
retire comme il peut, s’il est moins grièvement
blessé, son ennemi ayant été plus généreux ou
moins sanguinaire. Ainsi finit le combat ; tel
grillon bien instruit par son maître, se vendra
quelquefois une pislole et plus ; mais les paris,
dès que les champions se montrent dans l’arène,
donnent lieu souvent à de grosses pertes.
M. Darchenbole, ancien capitaine au service
du roi de Prusse , parle , dans son Tableau de
l’Angleterre ^ tOTTze //, chap. d’une course
de poux , substituée à celle des chevaux et des
ânes , dans les hôpitaux et à l’hôtel des Invalides.
La passion des Angiois pour les paris est, dit-
il, si forte, que les malades même , ne pouvant
entretenir ni chevaux ni ânes , ont imaginé de
les remplacer avec des poux ; nonobstant la
grande propreté qui règne dans ces maisons ,
on est cependant contraint de les y supporter.
On les place sur une table, et le plus ou le moins
de célérité de cette vermine , détermine la perte
ou le gain des paris. Ce n’est point de l’or, mais
des pots de bierre , cette boisson favorite du bas
peuple , que l’on met en jeu.
Il faut des Jeux pour tous les âges : ceux les
DES Chinois. 4^7
plus ordinaires pour la jeunesse chinoise sont
comme en Europe.
1°. Le volant. On s’y exerce à retenir le vo¬
lant avec le pied, le coude, la tête, sans le lais¬
ser tomber : les jeunes gens s’interdisent d’y
porter la main, et reçoivent le volant plus adroi¬
tement que nous avec les raquettes. Voyez ibid.
pl. XXI IL
20. Le sabot. On le fait agir, tourner et dor¬
mir avec un fouet de même qu’ici. La toupie,
le petit palet et la boule amusent les différents
âges.
3°. Le cerf-volant. Leurs formes sont inüni-
ment plus variées et plus élégantes que les nôtres.
C’est un immortel sur un nuage ; çe sont des
oiseaux de proie , des animaux, des papillons?
des peintures agréables qui en fontb riller les figu¬
res. Voyez ibid. pl. XXVllI.Le cerf-volant uno
fois en l’air , on fait partir sur la corde uiie petite
boîte de papier renfermant UU; papillon fait
aussi de papier, qui , lorsqu’à l’aide du vent, il
atteint le cerf-volant , le heurte et se développe
de lui-même. On connoît en Chine la Grande
Balançoire. Voyez le deuxièmeRecueilde Petn-
tureSfii'^. 3i ;; mais la Course de Bagues n’y a
pas été inventée ni introduite.
J OU-Y , voyez Plumail.
LIVRE qui contient I’état de la Chine.
Ce Livre renferme les noms des Mandarins ,
leurs surnoms , leurs emplois : il indique s’ils
E f 3
458 Mœurs et Usages
sont Chinois ou Tartares s’ils sont bacheliers
ou docteurs : il marque encore en détail les
changements des officiers des troupes , tant de
celles qui sont en garnison , que de celles qui
sont en campagne ; et pour faire connoître ces
changements , sans imprimer de nouveau tout
le livre, on se^ sert de caractères mobiles. Au
moyen de cet Etat , que l’on vend , chacun a
la facilité de savoir à qui il , a à faire .pour ses
sollicitations (i). , ,
Tel étoit ici notre àilcien Almanach Royal
remplacé par l’Almanach Républicain.
LOUPES.
Un tiers des habitants des montagnes af-
reuses qu’on trouve à eiuelques joürnées de la
ville de Tai-ngau-tchéou , province de Canton,
a de grosses loupes à la gorge ( des goitres ) :
on attribue cette incommodité à la crudité des
eaux de puits , dont ils sont obligés de se
servir (2). . : .
liA même cause produit les mêmes effets phy¬
siques dans d’autres pays.
MANDARINSi
Dès les premiers temps de la monarchie , les
Mandarins ont été partagés en neuf ordres diffé¬
rents. La subordination de ces ordres est si
(i) Duhalde, I, 119,.
ù) Ibid. I, 73,
DES Chinois. /^.5g
grande , que rien ne peut se comparer au respect
et à la soumission que les Mandarins d’un ordre
inférieur ont pour ceux d’un ordre supérieur ( i ).
Les Mandarins portent au sommet de leur
bonnet de cérémonie une pierre précieuse. Les
petits Mandarins du neuvième ou huitième rang
n’ont que des pointes d’or. Depuis le septième
jusqu’au quatrième, le bouton est en cristal de
roche taillé. Le quatrième a une pierre bleue ;
et depuis letroisième jusqu’ au premier , elle est
rouge , toute taillée en facettes ; mais la nuance
de la couleur est encore un attribut distinctif.
Par exemple, le bouton d’un Mandarin du pre¬
mier ordre dans son habit de cérémonie, est
rouge clair ou transparent. Voyez mon Recueil
2^. de Peintures Chinoires , 3®. fig. Les Man¬
darins des lettres ont sur leurs habits , pour
marques de leur dignité, des oiseaux en brode¬
rie d’or ; et les Mandarins de guerre y porteut
des animaux, tel que le dragon , le lion , le
tigre , etc. Ces marques d’honneur font con-
noître au peuple les rangs qtie tiennent ces offi¬
ciers dans les neuf premiers ordres (2^.
L’auteur du Voyage aux Indes Orientales (3).
dit qu’on distingue les Mandarins par le bouton
d’or, de perle ou de corail qu’ils portent au
bonnet , suivant leur grade. C’est encore à la
ceinture qu’on distingue les états, par la quan-
(1) Hist. univers, tracl. de l’Angl. XX, 107.
(2) Dulialde , 1 , 273. — IV , 224.
(5) Tome II, in-4°, 3z.
46o Mœurs et Usages
tité de perles dont elle est sitrchargée. lies Maur
darins de la première classe portent sur la poi¬
trine et sur le dos une pièce d'’élQffe quarrée où
brillent l’or et l’argent, etc. On les reconnoît à
cette marque et à la quantité de gens qui les
précèdent et qui portent, les uns des bande-
rolles, des parasols, les autres des chaînes et
des bambous : ils en imposent au peuple , qui
tremble à la vue de ce redoutable et nombreux
cortège.
Dans les plus beaux jours de la République
Romaine les Consuls n’étoient-ils pas escortés
de leurs licteurs ? Et cet appareil n’annonçoit-il
pas que les lois dévoient être respectées, la jus¬
tice observée, l’ordre maintenu? Lorsqu’ici les
Grands se sont volontairement dépouillés des
signes qui les faisoient reconnoître , lorsqu’ils
ont renoncé à ces marques extérieures qui an-
nonçoient leur supériorité , cpand on a pu con¬
fondre les richesses avec la dignité ; lorsqu’ enfin
le Souverain n’a plus eu sa maison militaire , et
que sa marche a cessé d’être imposante , qu’en
est-il arrivé ? Tout le monde le sait.
En Chine il n’y a que l’Empereur et le Prince
héritier, qui portent une perle de très-grand
prix au sommet de la coiffure.
Les lois , dit Duhalde , interdisent aux Man¬
darins la plupart des plaisirs ordinaires : il ne
leur est permis que de régaler quekjuefois leurs
amis , et de leur donner la comédie ; ils risque-
roientleur fortune , s’ils se permettoient le jeu,
la promenade , les visites particulières , ou s’ils
DES Chinois. 4^1
assistoient à des assemblées publiques : ils n’ont
de divertissements , que ceux qu’ils peuvent
prendre dans l’intérieur de leurs hôtels.
Le Gouvernement donne le logement à pres¬
que tous les Mandarins de robe et d’épée , qui
ont des emplois dans la capitale et dans les pro¬
vinces.
CoxE nous apprend qu’on eonnoît un Man¬
darin gouverneur d'une ville au bouton de cris¬
tal de son bonnet et aux plumes de paon qui
tombent par derrière. Les Chinois lui donnent
le titre à'Amban , ce qui signifie commandant
en chef J et personne ne paroît devant lui, sans
plier le genou. Celui qui vient présenter une
requête, doit demeurer dans cette posture jus¬
qu’à ce qu’il reçoive la réponse. Les honoraires
de ce gouverneur ( à l’extrémité de la Tartarie
chinoise ) ne sont pas considérables' ; mais les
présents que lui font les négociants , montent
fort haut. C’est une marque d’un rang élevé,
que d’avoir une voiture à quatre roues. Le gou¬
verneur de Maitmaschin sort dans une voiture
qui n’eu a que deux (i).
MARIAGES ET NOCES.
Les anciens Chinois regardoient le mariage
de leurs enfants, comme la plus grande afï’aire
de leur vie. La loi de l’Etat leur en falsoit un de¬
voir et vouloit qu’il dépendît entièrement d’eux.
(i) Nouv, elles découvertes des Russes, in-4°. 274-
462 Mœurs et Usages
La jurisprudence n’a pas changé à cct égard ; les
pères et mères donnent une épouse à leurs fds ,
comme ils donnent un mari à leur fille. S’ils
ctoient morts , les plus proches parents succé-
deroient à leurs droits, et seroient responsables
comme eux , à la justice , de tout ce qui seroit
contraire aux lois dans le mariage de leurs pa¬
rents.
On ne consulte point, dit Duhalde (i), les in¬
clinations des enfants , quand il s’agit de les unir
par les liens du mariage. C’est avec le père ou
avec les parents de la fille que l’on convient du
mariage , et qu’on passe le contrat ; car en Chine
il n’y a pointde dot poitr les filles , et la coutume
es t que les parents de l’époux futur conviennent
avec les parents de l’épouse d’une cetaine somme,
qui s’emploie à acheter les habits et autres us¬
tensiles, ou petits meubles que la mariée emporte
le jouL^de ses noces. C’estee quisepratique sur¬
tout parmi les familles de basse condition ; car
les grands , les mandarins, les lettrés et les per¬
sonnes riches dépensent beaucoup plus que ne
valent les présents qu’ils ont reçus.
CowiME le sexe féminin est toujours enfermé,
et qu’il h’est pas possible aux hommes de le voir,
les mariages ne se contractent que sur les té¬
moignages des parents de la fille qu’on recherche,
ou sur le portrait qu’en font des femmes âgées ,
dont le métier est de s’entremettre de ces sortes
d’affaires : les parents ont soin, par des présents
(i) Besôript. gén. de là Chine, in-foL II, iip, 121.
DES Chinois. J^63
qu’ils leur foui, de les engager à faire une pein¬
ture flattée de la beauté , de l’esprit , des grâces
et des talents de leur fille : mais on ne s’y fie
guère, et si elles portoient la mauvaise foi jusqu’à
un certain point, elles en seroieut sévèrement
punies.
Quand , par le moyen de ces intrigantes , on
est convenu de tout, ou passe le contrat, on dé¬
livre la somme arrêtée , et l’on se prépare à la
célébration des noces.
Le jour dès noces convenu , on enferme la
fiancée dans une chaise magnifiquement ornée:
toute la dote qu’elle porte l’accompagne et la
suit. Parmi lè meiiu peuple , elle consiste en des
habits de noces enfermés dans des coffres , et
eu meubles que le père donne. Dans un état con¬
sidérable , un cortège de gens accompagne la
chaise avec des torches et des flambeaux , même
en plein midi. Cette chaise est précédée de fifres,
de hautbois , de tambours , et suivie des parents
et des amis particuliers de la famille. Un Do¬
mestique affidé garde la clef de la porte qui
ferme la chaise , pour ne la donner qu’au mari :
celui - ci', magnifiquement vêtu , attend à sa
porte l’épouse qu’on lui a choisie.
Aussitôt qu’elle est arrivée, il reçoit la clef
que lui remet le domestique, et il ouvre avec
empressement la chaise. C’est alors qu’il voit
pour la première fois sa fiancée , et qu’il juge de
sa bonne ou mauvaise fortune. 11 s’eu trouve
qui, mécontents de leur sort , referment aussi¬
tôt la chaise , et renvoient la fille à ses parents.
464 Mœurs et Usages
aimant mieux perdre l’argent qu’ils ont donné ,
que de faire une si mauvaise acquisition ; c’est
néanmoins ce qui arrive rarement, attendu les
précautions qu’on a soin de prendre*
Les fils de l’Empereur vont également clier-
clier leur épouse en cérémonie dans sa maison.
Dès que l’épojise est sortie de sa chaise , l’époux
se met à côté d’elle ; ils passent tous deux en¬
semble dans une salle: là ils font quatre révé¬
rences au Tien , et après en avoir fait quelques
autres aux parents de l’époux, on la remet entre
les mains des dames qu’on a invitées à la céré¬
monie : elles passent ce jour-là toutes ensemble
en divertissements et en festins , tandis que le
nouveau marié régale et traite ses amis dans un
autre appartement.
Les anciens usages, toujours si précieux et
ramenés aux temps présents par M. Gibot, nous
apprennent :
Que les mariages étoient défendus , sous les
peines les plus graves , pendant le grand deuil;
que des aiguillés de tète , des bagues , des pen¬
dants d’oreille pour la fille , dés étoffes et des
fruits pour la famille , étoient les présents des
fiançailles.
Que ces fiançailles cousistolent proprement
dans l’acceptation des arrhes et dans la signature
du contrat. La fiancée , qui avoit eu jusque-là
une partie de ses cheveux pendants, les relevoit
sur sa tête ; et voilà probablement la vraie et
primitive origine des aiguilles de têtes. Les
DES Chinois. ^65
fiançailles étoient toujours accompagnées d'un
festin.
La cérémonie proprement dite du Mariage
cousistoit dans les prosternations que faisoient
ensemble les deux époux au Tien ( le Maître du
ciel et de la terre ) en présence de toute la pa¬
renté , et dans le repas qu’ils prenoient ensemble
tête à tête, mangeant dans le même plat, et clian-
geant continuellement de coupe, comme cela se
pratique encore aujourd’hui.
L’ É PO ü s E, ajoute-t-il, a toujours été chargée
du gouvernement et des détails de l’administra¬
tion des affaires. Outre qüe les contrats, l’argent
et tout ce qui est un peu précieux , sont entre
ses mains , c’est à elle à veiller sur l’intérieur de
sa maison , à donner ses ordres pOür toutes les
dépenses , à présider à ce qui concerne la police,
l’économie et les détails du ménage. Maîtres
d’hôtels, hommes d’affaires, portiers, servantes
de peine , tout le monde n’agit que par ses or¬
dres , et lui rend compte de tout. Les Princesses
même se font honneur de ces soins , et l’épouse
du dernier premier Ministre s’est fait un nom
par son habileté à gouverner sa maison.
On voit donc que le partage des femmes à la
Chine leur donne tout ce qu’elles peuvent sou¬
haiter , la confiance , la disposition et l’emploi
des revenus ; mais on n’y viole pas aussi légère¬
ment et avec autant d’impunité les lois rigou¬
reuses du mariage.
Les mœurs des anciens peuples, et les pen-
466 Mœurs et Usages
sées de leurs sages, devenant objets de re'flexîoii»
miles pour notre siècle, on rappelle ici le passage
suivant de Plutarque , extrait du discours , Pré¬
ceptes du Mariage, trad. de M. Ricard. « Il feut
que le mari et la femme mettent en commun tout
ce qu’ils possèdent , et qu’il n’y ait rien de par¬
ticulier pour chacun d’eux. Le mélange du vin
et de l’eau , lors même que celle-ci est en plus
grande qtiantité, conserve le nom de vin. Ainsi
la maison doit toujours s’appeler du nom du
mari, quand même la femme auroit apporté plus
de bien que lui ». Le savant Traducteur ajoute :
« Apparemment que du temps de Plutarque ,
l’usage s’introduisoit déjà de nommer presque
toujours la maîtresse de la maison , et très-ra¬
rement le maître ». Nous disons que si c’est un
abus , ses excès vont loin dans notre âge.
Les Chinois , après avoir contracté leurs ma¬
riages avec les solennités prescrites , sont liés
indissolublement. Ily a des peines sévères contre
ceux qui prostitueroient leurs femmes , ou qui
les vendroient secrètement à d’autres. Si une
femme s’enfuyoit de la maison de son mari,
celui-ci peut la vendre après qu’elle a subi le
châtiment ordonné par la loi. Si le mari aban-
donnolt sa maison et sa feinme, elle peut pré¬
senter une requête et exposer sa situation aux
Mandarins qui , à la suite d’un mùr examen ,
peuvent lui donner la liberté de prendre un autre
mari : elle seroit rigoureusement châtiée,, si elle
se mariolt sans observer cette Ibrmallté.
lu se trouve cependant des cas particuliers où
DES C II I W O I S. 467
un mari peut répudier sa femme, tels que l’adul¬
tère, qui est fort rare en raison de la clôture
des femmes : l’antipathie , ou rincompatihilité
des humeurs, la jalousie, l’indiscrélion, la déso¬
béissance portée aux plus grands excès , la sté¬
rilité et les maladies contagieuses, sont des causes
de répudiation ; et dans ces occasions la loi au¬
torise le divorce ; mais on ne voit de ces exem¬
ples que parmi le peuple , et très-rarement parmi
les gens de qualité.
Les infractions aux lois entraînent des châ¬
timents très-rigoureux ; le détail qu’on en dou-
neroit ici, d’après le Code pénal, blesseroit gra¬
vement notre ton de galanterie européenne jiour
les femmes : le compilateur ne manqueroit pas
de leur déplaire , malgré toutes les autorités
qu’il apporteroit. Il renvoie ses lecteurs auxief-
tres Edifiantes , 42e. Recueil , pag. 1 34 et suiv.
Mais il croit nécessaire de faire connoître la sa¬
gesse et les précautions des Chinois relativement
aux hommes en place et en dignité. Par exemple,
si un Mandarin de justice se marie , ou prend
une concubine dans le territoire où il exerce sa
magistrature, la loi, qui n’épargne personne,
le condamne à une dure bastonnade, et son ma¬
riage est déclaré nul ; on inflige le même châ¬
timent au mari qui chasse sa femme légitime
sans raison, et on l’oblige de la reprendre, etc.
,On ne se marioit , dans l’ordre des Lettrés,
et on n’entroit en charge que vers l’âge de trente
ans. Les mœurs à cet égard ont changé , et sur¬
tout à Pékin. Presque tous les gens de distinc-
468 Mœurs et Usages
tion marient leurs enfants fort jeunes ; mal*
quoique mariés , ce qui est bien opposé à nos
ôpinions, lis n’en Vont pas moins en classe. Un
Letti-é, dit l’ancien proverbe, doit avoir jusqi/à
trente ans la modestie et la timidité d*une jeune
vierge} depuis trente jusqu'à cinquante , la fé¬
condité d’une femme mariée } après cinquante,
le zèle et la sagesse (T une matrone ; c’est-à-dire,
d’une femme douée d’iitle parfaite expérience
du monde( i ).Vicux adapjesorlentaiix sansdoute,
qui depuis le dernier siècle u’ont plus de parti-
sants dans la Gaule.
Il y a une vingtaine d’années que j’ai vu une
jeune personne de quatorze à q^uinze ans , très-
aimable de figure , douée de talents , formée et
ployée déjà aux belles manières du temps : elle
venoitde jouer un rôle dans une comédie de so¬
ciété et d'amis. Des femmes raisonnables lui fai-
soient compliment sur la sûreté de sa mémoire,
et particulièrement sur sa contenance assurée
dès le début de son rôle , en observant qu'elle
n’avoitpas rougi un moment. Rougit-on donepré-
sentement. Mesdames l répondit-elle avec con¬
fiance. Etolt-ce le fruit de son éducation , ou
une épigramme contre les femmes qui la com-
pllmentoient ?
Théophraste , disciple de Platon , et qui vi-
voit vingt-deux siècles avant nous ; lui, dont on
a les Caractères d’après lesquels la Rocliefou-
cault, la Bruyère, etc. ont écrit les leurs, disoit
(2) Mém. des Miss, de P. IX , 376;
DES Chinois. 4^9
à un jt'une homme qui rouglssoit : Courage ,
mon enfant , telle est la couleur de la vertu.
Paiihi mes recueils de peintures chinoises ,
jVnai une dans laquelle on voilaufonddusallon
une longue estrade : un homme est assis à la
droite, et deux femmes à la gauche : ce sont sans
doute les pères et mères des mariés. Sur une
estrade plus basse, revêtue d’étoftes et vis-à-vis
de la première , sont le marié et la mariée. Un
esclave apporte une cassette contenant des pré¬
sents de noces. A la droite du tableau , ou voit
deux Cliiuois debout à l’entrée de la pièce ; et
de l’autre côté , deux femmes , dont l’une tient
par la main un enfant.
MARIONNETTES.
Dans tous les pays et chez toutes les nations,
on trouve à peu près les mêmes amusements
1)Our les enfants ; et parmi les peuples policés ,
es amusements se ressemblent davantage.
Les Marionnettes font le plaisir du jeune âge
à la Chine comme en Europe. Dans mon Re¬
cueil de Peintures des Cris de Pékin, on voit ,
lig. 48, un montreur de Marionnettes enfermé
dans une haute boîte d’environ six pieds. Cette
boîte, ou loge portative, dont le haut est plus
large que le bas, ressemble à une grande gaîne
largement évasée. La partie supérieure , qui est
un couvercle à charnière, se relève par derrière,
et laisse voir un petit bout de décoration, formée
par des pilastres : du centre de la boîte, l’homme
élève au-dessus de lui , et sans pouvoir être vu
Seconde Partie. G g
470 Mœurs et Usages
des speclaleurs, les Mariannelles qu’il fait mou¬
voir et parler : il change à son gré les acteurs ,
et les met en scène.
Dans les places publiques de Pékin et dans
les rues » il y a pour les enfants et pour les gens
oisifs , d’autres spectacles qui offrent les mêmes
amusements qu’à Paris. La ligure 3o, d’un autre
Recueil de Peintures, Habillements j Jeux, eic.
présente un homme qui donne la comédie , avec
un singe et un chien. Il porte au-dessus et en
dedans de sa caisse les instruments de son petit
spectacle : il ne crie point , on connoît son état
au bruit qu’il fait en battant sur un tambour avec
un bâton, dont l’extrémité en boule est entourée
de linge. Le tambour est une plaque de cuivre
qui est suspendue , afin de rendre un son plus
clair : il a pour ses deux acteurs, dociles à ses or¬
dres, et encore plus à son bâton, différentes pa¬
rures de corps et de tête.
D’autres montreurs de curiosités y abondent,
selon le premier Recueil , fig. On voit un
homme assis sur un siège élevé, ayant pardevairt
ün marchepied : un enfant monte sur tm petit
escabeau regarde attentivement, en fixant les
yeux sur les verres au travers desquels il voit la
curiosité. L’extérieur de la machine est fait avec
propreté et décoré d’une manière agréable. Le
montreur tient de la main droite une baguette,
dont il frappe légèrement le côté de la machine ,
en indiquant les différents points de vue, ou les
diverses scènes qui se passent intérieurement.
DES Chinois. 47 ^
A tout âge n’avons-nous pas nos liocliets suc¬
cessifs ?
MIAO-TSEE. (des)
Les Miao-tsee , ces redoutables montagnards
libres et indépendants pendant deux mille ans ,
n’existent plus en Chine depuis 1776, quarante-
unième année du règne de K.ien-Long , époque
à laquelle leurs Princes subjugués, faits prison¬
niers par le général Akoui , furent condamnés
à mort comme rebelles , exécutés à Pékin , et
les peuples dispersés dans tout l’Empire (1). Le
P. Duhalde a donné des détails assez amples sur
les mœurs et usages de cette nation sauvage et
vaillante qui babitoit le Kin-tchouen , pays de
montagnes dans la Tartarie Chinoise. Quelques
étranges qu’ils soient, les voici.
La coiffure des feinmes a quelque chose de
grotesque et de bizarre. Elles mettent sur leur
tête un ais léger , long de plus d’un pied , et
large de cinq à six pouces, qu’elles couvrent de
leurs cheveux, en les y attachant avec de la cire;
de sorte qu’elles semblent avoir un chapeau de
cheveux. Elles ne peuvent s’appuyer ni se cou¬
cher qu’en se soutenant par le col, et elles sont
obligées de détourner incessamment la tête à
droite et à gauche le long des chemins, qui dans
ce tte contrée son t pleins de bois e t de broussailles.
(1) Après la conquête, le P. Félix d’Arocha, Président
du tribunal des Matliématiques , alla par ordre de l’Em¬
pereur au Kin-tchouen , pour lever la carte du pays,
et rapporta quelques bracelets des infortunés Miao.
Gg 2
472 Mceurs et Usa’ges
La difficulté est encore plus grande quand
elles veulent se peigner : il faut qu’elles soient
des heures entières près du feu pour faire fondre
et couler la cire. Après avoir nettoyé leurs che¬
veux , ce qu’elles se bornent à faire trois ou
quatre fois pendant l’année, elles recommencent
à se coiffer de la même manière.
Les Miao-tsee trouvent que cette coiffure
est charmante , et qu’elle convient surtout aux
jeunes femmes. Les plus âgées n’y font pas
tant de façons ; elles se contentent de ramasser
sur le haut de la tête leurs cheveux avec des
tresses nouées. Pourquoi les femmes âgées ne
faisoieut-elles pas comme les nôtres, qui croient
devoir aussi prendre les coiffures delà jeunesse,
parce que c’est la Mode ?
Les hommes vont pieds nus , et à force de
coui’ir sur leurs montagnes, ils se les sont telle¬
ment endurcis , qu’ils grimpent sur les rochers
les plus escarpés, et marchent sur les terrains
les plus pierreux avec une rapidité incroyable,
sans en recevoir la moindre incommodité.
Leurs chevaux sont fort estimés , à cause de
la vitesse avec laquelle ils grimpent les plus
hautes montagnes et en descendent au galop ;
leur habileté à franchir des fossés fort larges est
extrême.
Les Miao-tsee XL Q-at pour habit qu’un caleçon
et une espèce de casaque qu’ils replient sur l’es¬
tomac. Ils em2:)loient les peaux de vaches , de
bœufs et debullles à se faire des cuirasses qu’ils
DES Chinois- 473^
couvrent de petites plaques de fer ou. de cuivre
battu , qui les rend pesantes, mais aussi très-
fortes.
Une autre partie des Miao - tsee s’iiabille
mieux. Leur vêtement a la forme d’un sac à
manches larges par les bouts , et taillé en deux
pièces au-delà du coude. Il paroît dessous une
espèce de veste d’autre couleur : les coutures
sont chargées des plus petites coquilles qu’ils
peuvent trouver dans les mers de Yun-nan ,
ou dans les lacs du pays. Le bonnet et le reste
sont à peu près de même. La matière est faite de
gros fds retors d’une espèce de chanvre et d’her¬
bes qui nous sontinconnues. C’est apparemment
celle qu’ils emploient pour faire les tapis dont
ils se servent comme couvertures pendant la
nuit. Cette herbe est tantôt tissue toute unie, et
d’une seule couleur , et tantôt à petits quarrés
de couleurs difï’érentes.
Parmi les instruments de musique dont ils
jouent , on en voit un composé de plusieurs
flûtes insérées dans un plus gros tuyau, qui porte
un trou ou une espèce d’anche, dont le son est
plus doux et plus agréable que le chinois,
qu’on regarde comme un petit orgue à main
qu’il faut souffler.
Ils savent danser en cadence , et en dansant
ils expriment fort bien les airs ^ais, tristes, etc.
Tantôt ils pincent une manière de guitare ;
d’autres fois ils battent un instrument composé
de deux petits tambours opposés : ils le renver-
474 Mœurs et Usages
sent ensuite, comme s’ils vouloient le jeter et
le mettre en pièces ( i ).
Nous avons à Paris un beau Recueil de Pein¬
tures sur soie formant un volume et of¬
frant le costume des babillements des hommes
et des femmes üfi'ao-itA'ee, ainsi que la repré¬
sentation de leurs temples , de leurs cérémonies
religieuses, de leurs différents exercices et jeux:
il est d’autant plus curieuxque ce peuple n’existe
plus, et que je crois être le seul qui possède ce
volume ; il appuie la relation consignée dans le
tome in des Mémoires des Missionnaires de
Pékin, p. 388 et suiv. Les onzes peintures dont
il est composé , rendrolent ce volume intéres¬
sant, si on les falsoit graver au trait, pour les
enluminer.
Voici les explications des Peintures. Ce même
Recueil fait connoître que plusieurs peuples,
savoir : les Mo-sie , les Ly-lj , les Si-fan , les
Ko-lo , les Pat-sou, les Jin , les Tse-mao,
les Nou-Jin, les Kirou-Jin, sont compris dans
la dénomination générale àe Miao-tsee.
Explication des onze Planches qui représentent
quelques-unes des mœurs des Miao-tsee , peu¬
ples que l’on n’avoit pas encore pu réduire , et
qui étoient répandus dans quelques lieux déserts
de la Chine , surtout dans les provinces de Se-
Tchuen et Yun-nan ( i )•
(i) Duhalde, in-fol. I, 58.
(aj Se-Tchuen est une grande province occidentale
de la Chine, bornée N. par le Ghensi , S. par l’Yun-
nan, E. par le Hou-quang , O. par le Thibet.
DES Chinois. 475
Cette Explication et le Livre de Peintures
sur soie ont été envoyés , en 1 764 , à M. G. . . . .
par le P, Benoist , son correspondant en Chine
et son ami.
Première Peinture. Pian de la ville de Lj-
kiang-fou -diaLns le Yun-nan.
Peinture II. Les peuples appelés Mo-sie.
Leur pays n’est pas loin d.e Ly-kiang-Jou , dont
ils dépendent; leurs habitations sont faites de
planches; leur pays produit qtielques grains.;
ils suivent la loi de Fo ; les hommes portent des
pendants d’oreilles et des chapeaux plats , les
femmes des chapeaux pointus. A la première
lune de l’année, ils vont à leur temple demander
au Ciell’ahondance pour celte année : à la sixième
et onzième lune , ils invitent les Bonzes , qui
viennent planter un châtaignier, afin , disent-
ils , que l’Esprit protecteur vienne se reposer
dessus. Quand leurs pères et mères sont morts ,
ils ne les mettent point dans un cercueil, mais
ils vont dans la campagne brûler leurs cadavres:
ee que le feu n’a pas consumé , et les cendres ,
ils les portent à leurs maisons , et leur rendent
les honneurs funèbres; ils portent tous le même
nom de famille.
Peinture III. Les Lamas ou Bonzes. Ce
sont des ministres de Eo ; ils ne rasent point
leurs cheveux ; leurs habits sont jaunes et rouges;
ils portent une écharpe en forme de bandou¬
lière ; ils proscrivent principalement ces trois
vices, le vin, l’impureté elle vol; ils récitent
des prières en langue Indimar , trois fois par
G g 4
476 M(Surs et Usages
jour; ils portent en main un chapelet; ils re¬
çoivent clans leurs monastères autant qu’ils peu¬
vent d’enfants pour les instruire et les faire leurs
successeurs.
Peinture IV. Les peuples Lj-lj. Ce sont
des sauvages qui habitent des montagnes escai’-
pées ; ils n’entendent point la langue chinoise ;
ils se plaisent aux vols et aux brigandages , et
pour un léger déplaisir qu’ils ont reçu de quel-
c[u’un, ils ne font pas difficulté de le tuer. Quel¬
quefois les femmes accordent le différent en
buvant du vin: leurs habits sont de peau d’arbres
et déplantés sèches ; ils portent toujours sabres,
arcs, flèches empoisonnées et autres armes ,
qu’ils ne quittent pas meme pendant le som¬
meil; ils n’ont point d’autres occupations que
de chasser pour se nourrir.
Peinture V. Les peuples Si-fan. Ils sont
naturellement cruels et brigands ; ils demeurent
dans des an très de mon tagnes et des lieux déserts ;
ils nourrissent des buffles , et vont à la chasse
pour vivre. Les femmes s’ornent la tête de pier¬
reries, coc£uillages et autres productions delà
mer ; la cjuantité d’ornements distingue les dif¬
férentes conditions.
Peinture VI. Les peuples Ko-lo. Us vivent
en sauvages et dispersés ; mais ils sont d’un ca¬
ractère humain et affable : ils n’ont aucune loi
et ne connoissent aucun caractère; ils cultivent
la terre , et vont dans les bois chercher leurs, pro¬
visions ; ils honorent les esprits , et un dragon ,
à qui ils s’adressent pour obtenir l’abondancet
D ES Chinois. 477
Peinture VII. Les peuples Pa-tsou. Ils ai¬
ment le voisinage des montagnes et des rivières:
leurs habitations sont faites de feuillages , et ils
n’en ont pas de fixes ; ils font de la toile de
chanvre, dont ils s’habillent. Quandleurs pères
et mères sont dangereusement malades, ils in¬
vitent leurs parents et amis pour faire des fêtes
et réjouissances en présence du malade , qu’ils
jettent ensuite à la voirie.
Peinture VIII. Les peuples Jm- Leurs ha¬
billements et leurs habitations sont semblables
à celles des peuples Mo-sie ; ils s’occupent à
labourer la terre et à faire du sel ; ils ont de l’hu¬
manité et delà douceur de mœurs.
Peinture IX. Les peuples Tse-mao. Ils ai¬
ment à demeurer sur le bord des rivières -, ils
sont grossiers , mais droits et sincères -, ils s’oc¬
cupent à la culture des terres. Leurs habillements
sont de toile blanche jusqu’à leurs bonnets ,
comme s’ils étoient endueil; et efï'ectivement
ils disent qu'ils le portent d’un ancien Régulo
de la dynastie des Han , qui les avoii comblés
de bienfaits.
Peinture X. Les peuples Nou-Jin. Ils de¬
meurent dans des montagnes escarpées, à l’Occi¬
dent de Lj-kianQ-fou : ils n’ont ni bœufs , ni
chevaux, ni autre bétail; ils ne se couvrent le
corps que d’herbes et de feuilles d’arbres ; ils ne
vivent que de ce qu’ils attaquent et prennent à
la chasse ; ils mangent la viande crue avec un
peu de sel ; pendant l’hiver ils vont sur les fron¬
tières de leur pays pour y échanger les toiles de
478 MœuRs ET Usages
chanvre et le sel qu’ils ont fait pendant l’annee-
Peinture XL Les peuples Kirou-Jin. Leur
Eest rempli de montagnes inaccessibles. Les
mes se font , avec du vernis noir, des mar¬
ques sur les bras et les jambes ; les femmes en
font de même jusques sur leur visage : ils ont
pour babits quelques peaux d’animaux qu’ils ont
pris à la chasse pour se nourrir.
Ces peuples sont tous appelés du nom général
de Miao-tsee : dispersés dans des déserts inac¬
cessibles ; on leur a fait long-temps la guerre
avant de pouvoir les subjuguer.
MIROIRS.
D’après les recberches de M. Cibot, l'inven¬
tion des Miroirs est fort ancienne en Cbine,
et elle date de plus de mille ans avant l’Ere
chrétienne.
Il paroîtque les premiers Miroirs furent de
pierre de yu noire , espèce d’agate très -dure.
On fit ensuite des Miroirs de métal. Tsin-chi-
hoang en avoit un de six pieds de haut sur
quatre de large. Il est fort difficile d’articuler
comment les anciens s’y prenoient pour faire
leurs Miroirs de métal. On trouve dans un an¬
cien recueil d’inscriptions de Miroirs le pro¬
cédé suivant: On met les métaux ensemble,
ce qu’il j a de plus subtil dans le mercure
s’évapore , et après cent purifications le mi¬
roir est fait. La note sur cette indication si
vague , dit que du temps des Han , on rnettolt
DES Chinois.
ensemble du cuivre, de l’argent , de l’étain pu¬
rifié, pour faire des Miroirs très-nets (i).
Une pareille exijlication ne serviroit pas à
nos plus habiles chimistes.
Les Miroirs actuels sont d’un métal très-
poli : l’objet , quoiqu’il y soit bien repré¬
senté , prend une légère teinte de jaune ; ils
sont épais, dès-lors lourds et pesants,- on les
tient dans des boîtes d’étoffes , l’humidité en
altère aisément le poli. J’en ai deux d’environ
six pouces quarrés dans mon cabinet. L’un a
été terni et taché par quelque accident dans
le transport ou par l’action. de l’air qu’on res¬
pire en mer ; les soins que je me suis donné
pour lui rendre son lustre ont été inutiles ici j
mais en Chine , comme cela arrive souvent ,
il y a de petits marchands qui courent les rues,
et qui ont l’art de rendre le premier poli à ces
Miroirs : Fautre est mieux conservé. Des Mi¬
roirs. plus grands doivent devenir d’un poids
considérable. On les emploie en Chine comme
nous employons les glaces en Europe. Les femmes
ont de ces Miroirs à leurs toilettes. Un joli ta¬
bleau peint sur verre , qui m’est venu de Can-
(i) Mém. des Miss, de P. XIV, 5j5. — Plutarque dans
son Discours sur la Tranquîlliléde Vâirie , pag. 47^ , fait
mention des itfî>oz>s'/twej connus de son temps et avant
lui dans la Grèce. A. G. Broiier , neveu , éditeur de ce
Moraliste, observe que cette expression est remar¬
quable , en ce que faisant connoître le poli et le lissé des
Miroirs anciens , c’étoient des Miroirs de métal, tels
qu’on en voit encore dans la Chine.
48o MceursetUsAces
ton tout emborduré , donne l’inlérietir d'un
cabinet et d’une toilette montée , ornée de son
Miroir, vis-à-vis duquel une femme est assise.
La peinture en est agréable et reliaüssée des
plus belles couleurs : on y voit même , ce qui
est rare , quelque peu de science de la pers¬
pective , ce qui pourvoit faire soupçonner
quelle n’est pas absolument inconnue aux ar¬
tistes de cette nation.
Les Chinois ignorent l’art de couler des
glaces et de les étamer. L’Empereur a , daus
ses palais, bâtis à l’Européenne, à Yuen-min-
Yuen , beaucoup de glaces , les unes éta-
mées , les autres sans tains ; mais elles lui sont
veimes d’Europe en présent. On connoît à la
Chine l’art de la verrerie.
Notre marche dans la carrière des arts a
été lente ; les procédés ne se sont perfectionnés
qu’avec le temps. Les petits Miroirs de verre ,
étamés étolent fort rares dans le quinzième
siècle , ( s’il est constant qu’on en ait eu peut-
être à cette époque par les Vénitiens ) ; et
l’ancien usage des Miroirs de métal poli sub¬
sista encore long - temps. La Reine Anne de
Bretagne , épouse de Louis XII , en avoit un
de cette dernière espèce. Alors les appartements
des Rois et des Princes, dit Villaret (i), étoient
couverts d’ardoises ou de tuiles, et Von se con-
tentoit de chaume pour les autres parties du
bâtiment.
(1) Histoire de France, tome XI, m-iz, page 14^,
an. i38o.
DES Chinois. 48i
A cette époque le luxe et les arts qui le fa¬
vorisent, nous avoient bien devancé en Chine:
nos perfections acquises leur semblent encore
misérables , parce que dans leur vanité ils nous
traitent de barbares, et ne veulent rien tenir
de nous , si modernes à leur égard dans nos
inventions , toutes perfectionnées qu’elles leur
paroissent.
MODES.
La constance des Chinois dans leurs usages,
leur persévérance dans les lois qui règlent leurs
costumes , les a préservés de cette extrême mo¬
bilité qui caractérise les modes des peuples
Européens. Les femmes chez ce peuple antique
ne peuvent pas donner de ton aux caprices ,
ou à la versalité des goûts , des penchants d’une
imagination légère que rien ne subjugue dans
les autres pays. Car on sait qu’il y a telle con¬
trée qui ne doit l’extravagance et souvent
l’indécence de ces innovations dans les cos¬
tumes qu’aux femmes galantes et aux filles du
monde (e).
NOBLESSE.
La Noblesse à la Chine n’est point hérédi¬
taire , quoiqu’il y ait des dignités qui restent
dans quelques familles , et qui se donnent par
l’Empereur à ceux de la famille qu’il juge avoir
le plus de talents. On n’y a de rang qu’ autant
que la capacité et le mérite se montrent. Quelque
illustre qu’ait été un homme, fùt-il même par¬
venu à la première dignité de l’Empire, les en-
482 Mœurs et Usages
fants qu’il laisse après lui , out leur fortune a
faire ; et s’ils sont dépourvus d’esprit, ou livrés
à l’indolence, à l’oisiveté, ils rampent avec le
peuple et sont souvent obligés d’embrasser les
plus viles professions.
Il est vrai qu’on peut succéder aux biens de
son père , mais on ne succède ni à ses dignités,
ni à sa réputation ; il faut s’y élever par les
mêmes degrés que lui , et pour cela se livrer à
l’étude la plus constante.
Tout en Chine est peuple, ou lettré, ou man¬
darin : il n’y a que ceux de la famille régnante
qui soient distingués : ils ont le rang des princes,
et c’est en leur faveur qu’on a établi cinq dé-
grés de Noblesse titulaire à peu près semblables
à ceux qu’on donne de Ducs, de Marquis, de
Comtes , de Barons et de Seigneurs en Europe.
On accorde ces titres aux descendants de la
Famille Impériale, tels que les enfants de l’Eiu-
Î)ereur , et à ceux qu’il fait entrer dans son al-
iance, en leur donnant ses filles en mariage.
On leur assigne des revenus propres à soutenir
leurs dignités , mais on ne leur donne aucun
pouvoir.
Le cinquième degré est att-dessus encore des
plus grands Mandarins de l’Empire. Les autres
qui suivent n’ont pas comme les précédents,
des marques extérieures qui les distinguent des
Mandarins, soit dans leurs équqjages, soit dans
leurs habits : iis ne portent que la ceinture jaune,
qui est commune à tous -les princes du sang,
DES C HIWOI S. 483
tant à ceux qui possèdent des dignite's qu’à ceux
qui n’en ont pas. (i)
La Nation qui s’est fait de telles lois, donne
une grande opinion de la sagesse de ses ré¬
flexions : elle n’en donne pas une moindre par
la constance de son attachement aux anciens
principes seuls conservateurs des Empires. Une
ancienne Constitution , quoiqu’elle ait amené
des abus nombreux et nécessaires à réformer,
ne se renverse pas impunément (2); il faut pour
réformer ces abus des grands hommes d’État
profondément sages , méditatifs et essentielle¬
ment vertueux : rari nantes in gurgite vasto.
ODEURS ET PARFUMS.
Les Grecs , comme le rapporte Plutarque ,
grandement désireux de Parfums , les ont tenus
de l’Asie et les ont fait passer chez les Romains.
On voit cependant que ces derniers ont poussé
loin , et fort anciennement le luxe et les odeurs,
soit pour l’usage des sacrifices et la célébration
des funérailles , soit pour les salles des repas ,
les bains et les spectacles ; et que les dames Ro-
(1) Duhalde, II, 58.
(2) Qü’on lise le philosophe Montagne , Edition de
Paris ^ i588, z»-4°. Liv. 1, chap. XIll, sur la flii; et
l'on verra si , d’après le fruit de ses réflexions , il ne re-
doutoit pas les innovations dans tout gouvernement,
( Il y en a cependant de nécessaires ). Les partisans de sa
liberté de penser et d’écrire citent ses tirades souvent
hardies et qui sentent par fois le fagot ; mais ils se don¬
nent garde de mettre en lumière ses bonnes opinions.
484- Mceurs et Usages
mailles ne s’épargnoieut pas dans leurs toilettes
les parfums , les essences et les pommades. On
sait que les Grecs en portoient sur eux , et que
leurs orateurs eu montant à la tribune étoient
couronnés de roses.
Les Parfums selon le même auteur , étoient
composés chez les Grecs de Cinnamome , de
Nard , de Cannelle , de Cannes d’Arabie. Les
hommes sensuels ne vouloient pas habiter avec
leurs femmes, si elles n’étoient pas parfumées
des essences les plus précieuses. Œuvres Mor.
nouv. trad. XIII, 352.
Si les Chinois ont aimé de tout temps avec
passion les Odeurs et les Parfums , il n’y a
nulle raison d’en être surpris, puisque la ré¬
gion qu’ils habitent leur en a tant fourni, et
de toutes espèces, depuis des milliers de siècles.
Ils en ont de toutes les sortes, de simples et de
composés de ceux qui se trouvent dans leur
propre pays , et d’autres qu’ils font venir des
pays étrangers , comme de l’Arabie et des
Indes. Tantôt il en font des pastilles odorifé¬
rantes , tantôt ils forment des bâtons de di¬
verses poudres de senteur qu’ils plantent dans un
brasier plein de cendres ; ces bâtons ayant pris feu
par une des extrémités, exhalent lentement une
douce et légère vapeur ; et à mesure qu’ils se
consument, les cendres tombent dans le brasier,
sans se répandre au-dehors. A l’égard des autres
Parfums , tels que l’encens et les poudres odo¬
rantes, ils les jettent, comme nous, sur les
charbons allumés dans le brasier.
L’art
DES Chinois. 485
L’art s’est étendu chez eux jusqu’au point
qu’en mêlant différents ingrédients , ils font éle¬
ver d’une manière agréable la vapeur en forme
de colonne à une juste hauteur, sans qu’elle
puisse s’éparpiller aux environs.
L’encens réduit en poussière et mêlé avec
une égale quantité de moelle de jonc rend une
odeur plus douce. Il y en a qui pétrissent cette
poussière et qui en fout des pastilles odorantes.
On ne trouve rien de bien fixe sur la propor¬
tion de la moelle de jonc et de l’encens pour la
composition de ces pastilles parfumées: il paroît
cependant que l’on met plus d’encens que de
moelle.
Parmi les ameublements dont ils sont fort cu¬
rieux, ils estiment surtout les cassollettes et les
vases, où l’on fait brûler des Odeurs et des Par¬
fums. Un cabinet ne seroit pas bien orné , si ce
meuble y manquoit, ou s’il n’étoit pas d’un goût
ou d’une forme assez élégante propre à attirer
l’attention de ceux qui viennent rendre visite.
Le Sandal par exemple dont les Chinois font
grand usage , est un bois odoriférant , précieux
et fort recherché d’eux : on le tire du royaume
de Carnate.
Le bois d’ Aigle, une des productions de la
Cochinchine, dit l’abbé Raynal, est plus ou
moins parfait, selon qu’il a plus ou moins de ré¬
sine. Les morceaux qui contiennent le plus de
cette résine sont communément tirés du cœur
de l’arbre, ou de sa racine. On les nomme Ca-
Seconde Part. H h
486 Mœurs et Usages
lambac, et ils sont toujours vendus au poids de
l'or aux Cliinois qui le regardent non seule¬
ment comme Parfums exquis, mais comme le
premier des cordiaux. On conserve ces mor¬
ceaux dans des boîtes d’étain pour qu’ils ne sè¬
chent pas. Quand on veut les employer, on les
broie sur un marbre avec des liquides convena¬
bles aux différentes maladies qu’on éprouve. Le
bois d’ Aigle inférieur qui se vend au moins cent
francs la livre, est porté en Perse, en Turquie
et en Arabie. Ôn l’y emploie à parfumer les ha¬
bits, les appartements, etc. (i)
Nous avons reçu de Pékin, comme objet de
curiosité, des sachets d’Odeurs de toute espèce,
de toute forme, et des chapelets dont les grains
sont très-parfumés, ainsique des pastilles odo¬
rantes , des poudres de senteur , des bougies
parfumées et un morceau de bois de Calavibac
enfermé dans sa boîte d’étain : son odeur prin¬
cipale est celle du Poivre. Mais dans les Par¬
fums Chinois , il semble que le musc si abon¬
dant chez eux, en fait la base, et que cette der¬
nière odeur adoucie par les mélanges est néan¬
moins dominante. Etoffés , papiers, enveloppes,
fleurs artificielles , bijoux , bourses, éventails,
etc , etc. tout en est imprégné.
PESTE.
Sous le règne d’Hiao-Tsong, IX^^. Empereur
(i) Lettres étlif. Rec. XXII, 460. — Mémoires des
Miss, de P. IV , 4*^4' — tîe M. Sonnerat,
Il, 55. — Hist. phil. des deux Indes , 1770. II , 41. j
DES Chinois. 4^7
de la XXI®. Dynastie , la famine fut si grande
dans les provinces d’Occident , qu’on vit des
pères manger leurs propres enfants : la peste ,
qui est un mal presque inconnu à la Chine, ra¬
vagea les provinces du Midi vers l’Orient , et il
y eut des tremblements de terre si affreux , que
plusieurs milliers d’habitants y furent engloutis.
VoiLAplus de deux cents ans , dit M. Cibot,
que les Européens fréquentent la Chine et y ha¬
bitent , sans qu’ils aient vu de Peste , ni qu’ils
y aient entendu parler de ce redoutable fléau. La
Chine cependant n’en est pas exempte, puisque
les livres de Médecine et de Morale en parlent.
Les premiers en distinguent plusieurs espèces ,
selon la saison , les lieux et les circonstances où
elle commence. « Dès que le levain pestilentiel,
dit le Kou-kin-j-tong , prend son dernier déve¬
loppement, il se répand rapidement d’une maison
à l’autre, du quartier de l’Orient à celui de l’Oc¬
cident , d’un village de la plaine à celui des col¬
lines ; gagne de proche en proche plusieurs dis¬
tricts à la fois , attaquant en même temps tous
les âges et toutes les conditions, multipliant les
maladies d’un jour à l’antre , en laissant à peine
assez de vivants pour enterrer les morts ». Celte
description certainement ne peut convenir qu’à
la Peste , et fait foi que la Médecine chinoise a
eu l’occasion de l’étudier , mais bien plus rare¬
ment sans comparaison que celle d’Europe, puis-
qu’ en deux mille ans on en compte à peine quatre
époques dans les annales de l’Empire {jy Ce
qu’elle en rapporte pourroit peut-être aider à
H h a
4-88 Mœurs et Usages
fixer les îdéescle l’Europe sur laïuanière de traiter
ceux qui en sont attaques , et d’en préserver les
autres. . .
La morale cliinoise , plus sévère que la nôtre
dans ce siècle , continue notre habile Mission¬
naire François, laisse à la Médecine les raison¬
nements pratiques (mais bien utiles cependant),
et dit crûment : « Que la Peste Outn-ping , est
une maladie, un châtiment, une vengeance écla¬
tante de la colère du Tien ( de Dieu ) , et que
c’est en particulier le châtiment de la luxure et
de l’intempérance » ; ce mal consumant ses vic¬
times par itn feu intérieur et par une soif inex¬
tinguible.
Ces sentiments ne sont pas particuliers aux
Lettrés Chinois. Hippocrate, lors de la Peste
d’Athènes, en 43 1 avant J. C. venu au secours
de ses compatriotes, et ayant en vain employé
les ressources de son art, appela la Peste un Aïal
divin, parce qu’il proveuoit delà vengeance des
Dieux.
Thucidide reconnoît la même cause , quand
il dit que cette maladie est au-dessus des forces
humaines, et qu’elle s’écarte des lois ordinaires
de la nature.
DES PLUMAILS et du JOU-Y.
On doit à M. Cibot, sur les Plumails chinois
et Xq Jou-y , une très-bonne notice dont nous
donnons seulement l’extrait : il considère les plus
légers articles, sous les points de vue de l’uti-
DES Chinois. 489
lité publique , de la politique et de l’agrément.
Eu voici la preuve.
1°. Des Plumails. Le génie, le caractère et les
goûts d’une grande nation se peignent, dit-il,
dans les plus petites choses. En Europe, des
femmes et même des hommes appellent un do¬
mestique pour leur donner un mouchoir , une
tabatière, un livre qu’ils pourroient prendre en
faisant à leur avantage quelques pas de plus, on
en étendant le bras , ou en se courbant un peu.
Ici les personnes du plus haut rang de l’un et do
l’autre sexe , prennent unPltimail sans hésiter ,
et secouent elles -mêmes la poussière quelles
ont remarquée sur une table ousurquelqu’autre
meuble. — Les Lettrés de l’esprit le plus délicat
ont employé les richesses de la poésie en l’hon¬
neur du Plumail : il en a résulté des pièces char¬
mantes , où la plaisanterie et la philosophie ont
brillé tour-à-tour.
Si l’on demande ce qui a mis les Plumails tant
en vogue à la Chine , on répondra que cette ba¬
gatelle , comme bleu d’autres, tient au climat ,
au caractère national , aux mœurs , aux usages ,
et aux soins du gouvernement qui s’étendent
à tout. Les grandes chaleurs et les grands froids
ont fait préférer les rez-de-chaussées pour toutes
les maisons ; et comme , outre les pluies ou les
ouragans do sable et de poussière, la grande sé¬
cheresse fait que le moindre vent obscurcit l’air
de poussière , ou ne sauroit en défendre l’inté¬
rieur des salles , des chambres et des cabinets
les mieux clos. D’un autre côté, les plus petits
H h 3
49° Mœurs et Usages
soins de la propreté étant une suite de la pre¬
mière éducation des Chinois , qui les érigent en
devoirs , le Plumail est un meuble nécessaire ,
meuble dont il a fallu diversifier la forme , selon
qu’on s’en sert pour des choses plus proches ou
plus éloignées , plus grandes ou plus petites.
L’éclat meme du vernis , la finesse des brode¬
ries , la beauté des porcelaines et de toutes les
autres choses d'un travail délicat, qui décorent
les appariements , on t obligé à en im<aginer d’assez
fins pour en ôter la poussière sans les endomma¬
ger. La solitude des femmes dans leurs apparte¬
ments, l’entrée si difficile dans les cabinets des
gens en place et des hommes de lettres ont donné
aux unes et aux autres l’usage de plumail; puis
l’industrie et le bon goût , le caprice et la mode,
le luxe et la mollesse les ont façonnés , ornés et
embellis de tant de manières , qu’ils en ont fait
un meuble de décoration, jusque dans les salles
du palais.
Les Plumails entrent dans les présents que
l’étiquette , le respect et l’amité ont tant multi¬
pliés en Chine. Il est assez indifférent qu’il y ait
ou non des Plumails ; mais dès qu’ils sont deve¬
nus un meuble de besoin et de décoration dans
les maisons, il importe beaucoup à l’Etat de
protéger cette branche de commerce et d’indus¬
trie : il a intérêt que les manches qui y sont
adaptés , que les plumes dont on les fait , que le
grand débit qu’on leur procure en étendent au
loin les profits; en sorte qu’une racine singulière,
par exemple , une branche d’arbre de figure re-
DES Chinois. 49^
marquable , les plumes d’un oiseau étranger de¬
viennent l’obj et du désir de tel homme riche qui ,
peut en payer la valeur ou la nouveauté.
Un autre meuble destiné contre la poussière
est la Queue de cheval; elle consiste en un man¬
che léger , auquel de longs crins tiennent soli¬
dement. Les malades s’en servent pour écarter
les mouches et pour s’en défendre. Cette espèce
d’émouchoir coûte si peu ^ qu’on pourroit dans
les hôpitaux en pourvoir les pauvres malades ,
que ces insectes désolent en certaines saisons.
Les gens en santé n’ont pas manqué de cher¬
cher le mérite de la bonne grâce dans la manière
d’agiter , comme éraouchoirs , soit le Plumail ,
soit la queue du cheval , et de les faire passer
d’une main à l’autre, avec l’air de légèreté et
d’adresse convenable, (i) Ils sont également en
usage dans l’Inde.
II®. Du Jou-Y. Ces deux mots signifient à
la lettre au gré de 'vos désirs.
II. date du règne de Tsin-chi-hoang. La fable
débite que ce Prince le reçut dequelqu’Immor-
tel. Les ornements du Jou-y sont la chauve-sou¬
ris , la cigogne , le lichin , le pin, etc. c’est-à-dire ,
tout ce qui est le symbole de la longue vie et de¬
là paix du cœur (2) ; aussi donne-t-on un Jou-y
en présent le jour de la naissance , ainsi qu’aux;
mariages , à la cinquième année, quand on entre
en charge , ou en d’autres occasions de marque-
(1) Mém. des Miss, de Pékin, XI, 355, 36o.
(2) Mém. des Miss, de Pékin , tom. XV.
Hh 4
492 Mœurs et Usages
Dans la doctrine des idolâtres , le Jou-j de'-
tourne les malheurs , appaise les troubles du
cœur, etc. 11 présente des vœux de prospérité.
Tout cela paroît dériver de l’ancienne idée du
scepù'e qui étoit le bâton ou la baguette pour
interroger le ciel.
L’Empereur, lors de sa brillante et magnifique
fête donnée en 1786 , aux vieillards rassemblés
dans son Palais , parmi les présents partagés
également entre eux , a fait don à chacun d’un
Jou-j.
Le Jou-j est une espece de sceptre d’un pied
de haut environ et très-léger. Celui que j’ai dans
mon cabinet est très - artisiement travaillé et
d’une sculpture si légère , qu^elle est presqu’à
jour ; il rassemble en relief les ornements décrits
ci-dessus , et en pierre d’Yu, imitant la nacre de
perle ; plusieurs Chauve-souris y sont appli¬
quées : il a une poignée au moyen de laquelle on
le tient commodément dans la main , et il est
terminé par de belles pendeloques de soie jaune,
couleur adoptée par la Dynastie régnante.
POMPE FUNÈBRE.
Les Pompes funèbres sont d’un grand appareil
en Chine , selon les états, les dignités et les
rangs que les défunts ont tenus. La piété filiale
C|ui porte l’homme indigent à tout sacrifierpour
donner un cercueil distingué à ses père et mère,
et à leur faire les honneurs de la sépulture , ex¬
cite les grands à mettre un appareil bien plus
éclatant aux derniers devoirs qu’ils remplissent
DES Chinois. 49^
à l’égard de ceux qui leur ont donné la nais¬
sance.
L’Empereur Rien-Long voulant en 1780 ho¬
norer la mémoire (1) d^Yu-ming-tchoungj son
favori , grand maître de la doctrine et l’un de ses
ministres qui l’avolt long-temps servi par la sa¬
gesse de ses conseils et qu’il venoit de perdre ,
envoya son huitième fils à la tête des Grands du
premier ordre ^ pour rendre les devoirs funèbres
à son corps et faire les autres cérémonies d’usage.
Il ordonna ensuite que le tribunal des rites déli¬
bérât sur ce que lui Empereur pouvoit faire pour
le cérémonial, et qu’il eut égard, en ce qui con-
cernoit la pompe des funérailles , à tous les
genres de mérite que réuuissoit le grand homme
dont il regrettoit la perte.
Le résultat du tribunal des Rites fut conforme
aux intentions de l’Empereur, qui nomma son
gendre pour ordonner toutes choses suivant le
ite Mantchou , tel qu’il se pratique à l’égard
des Princes titrés qui sont du sang royal. Le
convoi fut des plus magnifiques. On y voyoit
toutes les enseignes qui précèdent ou accom¬
pagnent l’Empereur lui-même , quand il voyage
en cérémonie : les étendards avec les dragons,
les chaises à porteurs, les chaises roulantes , les
chevaux de main , les chevaux d’équipage , les
bêtes de somme , les chameaux , les chiens de
chasse , les éperviers et tout le reste. La seule
différence consistoit en ce qu’il n’y avoitdetout
(1) Mém. des Miss, de Pékin , tom. XV.
494 Mœurs et Usages
cela que la moitié du nombre de ce qui forme le
cortège Impérial. Les joueurs d’instruments et
autres musiciens étoient à cheval , ce qui ne se
pratique que quand ils assistent pour le Souve¬
rain à une pareille cérémonie.
Yv-ming-tchovng laissa après sa mort une
succession immense ; mais par des discussions
maladroites entreses parents et une jeunefemme
du second ordre , ou concubine , dans laquelle
le vieux ministre avoit mis sa confiance , dont
elle avoit tiré grand profit , soixante et douze
ouan d’onces d’argent^ c’est-à-dire, cinq millions
trois cent mille livres de notre monnoie , trou¬
vés chez cette femme, repassèrent dans le trésor
de l’empereur, en vertu de l’instruction du pro¬
cès et de la réponse du Prince.
Ainsi finissent toutes les fortunes à la Chine:
elles retournent dans le trésor du Souverain. 11
en est de même à la cour de Constantinople,
lorsque de grandes richesses ont été amassées
par un homme en place et quelles donnent lieu ,
soit à quelques soupçons dans sa conduite , soit
à des abus dangereux. A. S. Pétershourg Cathe¬
rine I , épuisoit la fortune des Grands, ou des
plus riches particuliers pensionnés par elle , en
les obligeant à tenir un brillant état de repré¬
sentation , ou à donner des fêtes et des repas
splendides.
Vojtz Sépultures.
DES Chinois.
495
PORTEFAIX , BROUETTES , CHAISES
POUR VOYAGER, ET CHAISES A PORTEURS.
On trouve à la Chine de grandes facilités pour
voyager par terre (i). Les Portefaix se chargent
des bagages , et font par heure une bonne lieue
d’Allemagne : ils attendent les voyageurs et les
marchands à la sortie des barques , et transpor¬
tent les marchandises sur les montagnes : ils
gagnent ainsi leur vie à aller et venir conti¬
nuellement tous chargés , tant sur ces mon¬
tagnes , qui sont fort escarpées , que dans les
vallées qui sont également profondes. Dans la
ville de P ou-tchin-hien , peu distante de la ri¬
vière de Min-ho , où les barques s’arrêtent, on
trouve huit à dix mille de ces Portefaix , qui
attendent l’arrivée des barques. Dans d’autres
villes , comme Canton, où l’on se fait porter en
chaise , la plupart des Porteurs n’ont aucune
espèce de chaussures, et vont même nue tête,
ou couverts seulement d’un chapeau de paille
d une vaste circonférence, et d’une figure assez
bizarre , qui les garantit de la pluie , ou des ar¬
deurs du soleil (2). On rencontre presque tous
ces pauvres gens chargés de quelque fardeau ;
car il n’y a pas d’autre commodité , pour voi-
lurer ce qui se vend et ce qui s’achète, que les
(1) Duhalde,!, 67, i56. — II, 55.
(2) Voyez les Mémoires des Ambassadeurs anglois et
hollandois. Ces Porteurs, qu’ils nomment Couh's, se
relayent en nombre de distance en distance pour porter
les chaises , et mai-chent rapidement.
496 Mœurs f.t Usages
épaules des hommes , et il faut tous ces travaux,
clans une population si nombreuse , pour la
nourrir.
Les voyageurs procèdent ainsi à leur égard.
Chaque ville offrant un grand nombre de ces
portefaix J on s’adresse à leur chef avec la plus
grande sûreté ; et quand on est convenu avec
lui du prix, il vous donne autant de marques
cjue vous avez arrêté de porteurs , moyennant
quoi il vous les fournit à l’instant, et répond
de tout ce que contiennent vos ballots. Lorscjue
les Portefaix ont rendu leur charge au lieu dé¬
signé, vous leur donnez à chacun une des mar-
cjucs que vous avez reçues , et ils la portent à
leur chef, qui les satisfait sur l’argent que vous
lui avez payé d’avance.
Ils sont tous enregistrés à leurs bureaux dans
chac[ue ville , et ils donnent une bonne et sûre
caution. Le prix ordinaire est d’environ dix sols
])ar cent livres pour le transport de la journée.
Chaque directeur du bureau d’une ville a son
correspondant dans une autre; ainsi tous les trans¬
ports se font sans embarras et sans inquiétude.
Les Portefaix se servent de perches de bam¬
bous, au milieu desquelles ils suspendent le far¬
deau avec des cordes : à chaque perche il y a deux
hommes qui portent les deux bouts sur leurs
épaules. Si le fardeau est trop pesant, on y met
cpiatrc hommes avec deux perches : on en change
tous les jours , et ils sont obligés de faire les
mêmes journées que ceux qui les emploient.Le
paiement étaitt par livre , ils portent le plus qu’ils
DES Chinois. 49-7
peuvent, et ftietteut en usage différents moyens
propres à alléger les plus lourds fardeaux. On en
voit qui font dix lieues par jour portant cent
soixante de nos livres.
Les effets se transportent aussi à dos de mu¬
lets , et encore plus souvent les ballots et les
marchandises dans des chariots à une roue. Ces
chariots sont de véritables Brouettes, si ce n’est
que la roue est fort grande et placée au milieu :
l’essieu s’avance des deux côtés , et soutient de
chaque côté un treillis , sur lequel on place les
fardeaux avec un poids égal : l’usage en est fort
commun en plusieurs endroits de la Chine : un
homme seul pousse ce chariot ; ou si la charge
est forte on en ajoute un second qui tire par de¬
vant, ou bien un âne, et quelquefois l’un et
l’autre. Ils ont aussi des Brouettes semblables aux
nôtres , et dont la roue est par devant ; mais ils
ne s’en servent guère pour les voyages.
Quand on est obligé de quitter les barques ,
si les chemins par terre sont troji rudes pour
aller à cheval , on se sert de Chaises , que les
Chinois nomment Quan- Aiao ^ c’est-à-dire ,
Chaises à la madarine, parce que celles des
Mandarins ont à peu près cette forme.
Le corps de la Chaise approche assez pour la
figure de celui de nos Chaises à porteurs; mais
il est plus large , plus élevé et plus léger. Il est
construit de bambous , c’est-à-dire , d’une es¬
pèce de cannes, également fortes et légères,
croisées à jour en forme de treillis , et liées
fortement ensemble avec du rotin , espèce de
498 Mœurs et Usages
canne forte et déliée , qui croît en rempant Jus¬
qu’à huit cents ou mille pieds de longueur.
Ce treillis est entièrement couvert depuis le
haut jusqu’en bas d’une garniture ou ornement
de toile de couleur , ou bien d’étoffe de laine ou
de sole, selon que le demande la saison , avec une
seconde garniture de taffetas huilé , qu’on met
par dessus en temps de pluie.
Cette Chaise, qui a les dimensions nécessaires
pour y être assis fort à l’aise , est soutenue par deux
bras ou bâtons semblables à ceux de nos Chaises
portatives. Si elle n’est portée que par deux
hommes, les deux bâtons sont appuyés sur leurs
épaules : si c’est une Chaise à quatre Porteurs ,
les extrémités , tant devant que derrière , sont
passées dans des nœuds coulants d’une grosse
corde forte et lâche, pendue par le milieu à un
gros bâton , dont les Porteurs de Chaises sou¬
tiennent chacun un bout sur une épaule , et alors
on a d’ordinaire huit et même douze Porteurs ,
afin qu’ils puissent se relever les uus les autres (1).
Il n’est accordé d'aller en Chaise à Porteur
ou en voiture qu’aux Princes , aux plus grands
Seigneurs, et aux premiers Magistrats : tous les
autres Mandarins Tartares doivent aller à cheval
hiver et été.
Les Auteurs de l’I-Iistoire Universelle (2) ne
donnent pas aux Européens le désir d’imiter la
(1) Mém. des Miss, de Pékin , IX , 5-47.
(a) Tome XX, ^ igi.
DES Chinois. 499
construction des Chaises à Porteurs des Chinois,
Il y en a de deux sortes disent-ils ; celles des
personnes de condition ont deux ou plus de
Porteurs qui les portent sur les épaules ; les
autres n’ont qu’un seul bâton qui passe par un
anneau placé en haut : elles ressemblent à de
grandes cages portées entre deux hommes, à peu
près comme nos porteurs de bierre portent un
barril.. . Les unes et les autres sont si basses ,
que la personne qui est assise sur un coussin ,
les jambes croisées, touche presque de la tête
au haut. Les communes , qui sont ordinaire¬
ment de bois vernissé , ont de petits trous , ou
quelques fentes étroites, pour donner de Pair
et procurer aux femmes qui y sont le plaisir
d’entrevoir ce qui se passe dans les rues; mais
les plus riches sont si bien couvertes d’une étofïé
de soie, que le jour ni l’air n’y peuvent péné¬
trer. On ne se sert de ces sortes de Chaises , et
de celles à deux roues , que dans les villes, ou
pour quelque promenade , mais dans les voyages
plus longs , les gens de qualité ont ordinaire¬
ment des chariots ou des litières bien fermées
pour leurs femmes et leurs suivantes.
Cette description des Chaises à Porteurs
contredit entièrement le récit de Duhalde, rela¬
tivement à la hauteur et à la commodité de ces
voitures. Tout dépend de l’exactitude des Mé¬
moires d’après lesquels on écrit , et de la con¬
fiance qu’ils méritent.
Ces Chaises de différentes espèces ont sou¬
vent servi aux derniers Ambassadeurs Anglois
5oo MæüRs ET Usages
et Hollandois, en 1794 et 1796, dans leurs
voyages par terre j et ils ne s’en louent pas infi¬
niment, surtout M. Van-Braani, qui se plaint
de leur dureté et des secousses fatiguantes
qu’il en éprouvoit. Les Porteurs se relayoient
fréquemment J ils recevoientles ordres des Man¬
darins chargés des dispositions des routes à
faire : ils manquoient par fois les rendez-vous
donnés, et obligeoient les Excellences à prendre
de fort mauvais gîtes ou auberges pour les nuitSf
mais ils n’épargnoient pas les excuses : l’honnê¬
teté est ce qui coûte le moins à un peuple doux
et poli comme le Chinois.
POSTES ET DÉPÊCHES.
En remontant au temps de l’antiquité elle
nous apprend que Cyrus , dont l’empire étoit
d’une grande étendue , pour en recevoir de
promptes nouvelles partout où il faisoit sa rési¬
dence , avoitfait examiner ce qu’un cheval pou-
voit faire de chemin d’une traite en un jour, et
qu’à distance convenue il avoit établi des hom¬
mes chargés de tenir ces relais prêts pour re¬
monter les courriers qui venoient vers lui.
Personne n’ignore, dit Dubos ( 1 ), que les
Empereurs Romains, avoient sur toutes les
grandes routes des maisons de poste placées à
une distance convenable les unes des autres , et
qu’on y fournissoit , sans payer, à tous ceux qui
(1) Dubos , Monarchie Françoise , tome I , i
page 142.
DES Chinois. Sot
étoient porteurs d’uu ordre du Prince expédié
en forme de brevet , déclarant qu’ils voyageoient
pour son service, des chevaux et des voitures,
tant pour eux que pour leur suite, en un mot ce
qui étolt nécessaires aux personnes qui sont en
roule. C’étolt une espèce de crime d’Etat que de
prendre, des chevaux dans une de ces maisons ,
sans avoir l’ordre en question.
Le précis suivant donnera les renseigne¬
ments que l’on peut désirer sur l’usage des Postés
en Chine, plus ancien que celui de l’Empire
Romain.
Les Postes , d’après les savants Missionnaires
françois de Pékin , étoient établies en Chine
cinq cents ans avant l’ère chrétienne ; mais les
Postes continuelles, qui ne datent en France
que du règiie de Louis XI, n’ont eu véritable¬
ment lieu en Chine que vers Pan 280. La raison
en est fort simple : elles n’étoient pas néces¬
saires, quand chaque Prince vassal de l’Empire
gouvernoit ses petits Etats : mais lorsque Tsin-
chi-Hoang eût tout subjugué et renversé l’an¬
cien Gouvernement , les Postes continuelles de¬
vinrent nécessaires pour que la Cour fût ins¬
truite à temps de tout ce qui se passoit , et pût
donner des- ordres sans aucune interruption.
Aussi ce fameux usurpateur qui étoitun homme
plein de vues, appliqua-t-il ses premiers soins
a se ménager cette ressource: il l’avqit tellement
à cœur , que la division nouvelle de la Chiné
fut faite d’après les chemins de Poste.
A en juger par l’histoire des Han, les Postçs
Seconde Part. I i
5o3 MæuKs ET Usages
à franc élrler n’eurent lieu que sous le trolsicrae
Empereur de cette Dynastie: jusque-là on
s’étoit servi de chars à la manière des anciens.
On porta successivement la diligence des cour¬
riers jusqu’à leur faire faire en vingt-quatre
heures cent lieues au lieu de cinquante. Le plan
des Postes et leur administration ont éprouvé en
différents siècles bien des changements, suivant
les abus , les inconvénients elles malheurs qui
sont survenus successivement. Aujourd’hui,
quant _au fond, et aux résultats, cette adminis¬
tration est à peu près la même qu’en France , à
cette différence près, qui ne laisse pas d’être im¬
portante, q^ue les courriers et les chevaux de
rpste en Chine servent uniquement pour le
service de l’État, eonime dans l’Empire Romain.
Jae Gouvernement permet que les négociants
donnent leurs lettres au bureau de la Poste ,
mais c’est seulement une tolérance que l’intérêt
pressant du commerce a obtenue , et qui cesse
en bien des circonstances. Les principes de la po¬
litique ehinoise sont si rigoureux, que Can^-Hi
n’avoit pas osé donner une permission juridique
aux Missionnaires qu’il affeçtiounoit , de faire
venir par la Poste leurs lettres. d’Europe. L’Em¬
pereur régnai! Jti'en-Long ne la leur a accordée
que depuis quelques années.
Quant au plus ou au moins de célérité des
Postes, il y a des règles fixes; c’est lanature des
Dépêches qui décide de la longueur du temps
qu elles seront en chemin. Les courriers ordi¬
naires ne font guère qüe vingt-quatre à trente
DES Chinois. 5o3
lieues par jour. Les courriers du cabinet font de¬
puis cinquante jusqu’à quatre-vingts quatre-
vingt-dix lieues en Vingt- quatre heures. Un
courrier du cabinet va de Pékin au fond de la
Tar'tarie, CoUime on va en France de Paris à
Lyon. Pour que l’on sache , en cas de retard , à
qui en attribuer la faute , ôn tient registre exact
dans les bureaux delà Poste du jour et de l’heure
où a passé le courrier, etc. L’administration de
France si éclairée, si surveillante, ne suit pas
d’autres principes généraux ; mais elle admet
encore bien d’autres détails de perfections pour
assurer le service public. En Chine , où le mi¬
nistère n’a rien perdu de vue dans l’ordre des
précautions et de l’utilité , les corps-de-gardes
établis sur le bord des grands chemins, contri-
buen t à faire passer avec une diligence incroyable
les Lépêcbes d’un bout de l’Empire à l’autre.
Comme la Cour envoie souvent des Commis¬
saires , des Grands , des Suppléants dans les
provinces, ou des Officiers à l’armée , la loi a
décidé le nombre de chevaux qu’ils doivent
avoir selon leur grade. Les Comtes de l’Em¬
pire , par exemple , ont dix -huit chevaux à
cause de leur stiite : quand leurs ordres les obli¬
gent à forcer les Postes , ils sont précédés par
des postillons, qui font tout préparer à chaque
endroit pour leur arrivée.
Lorsqu’après ia soumission et la conquête
du pays des Elutbes, un des Missionnaires du
T ribuual des Mathématiques partit en Poste ,
afin d’en drcssèr la carte , l’Empereur lui donna
lia
5o4 Mœurs et Usages
trois Seigneurs Tartares pour commauder sa
route et le conduire. Cette course , qui ne res¬
semble pas à celles d’Europe faites en chaise
de poste , est de près de cinq mille lieues en
allant à franc étrier. Il faut faire attention que
les Postes de Chine vont depuis les bords du
Hei-long-kian en Tartarle, jusqu’aux frontières
Pépou, et depids la mer de Cao-ly , jusqu’assez
près de la mer Caspienne.
Les Postes où l’on change de chevaux ne
sont pas toujours en égale distance entr’elles :
les plus proches sont de cinquante lis ; il y
en a rarement de quarante : JDix lis font une
lieue commune de France. Les chevaux n’ont
pas beaucoup d apparence , mais ils n’en sont
Î)as moins bons , et en état de soutenir les
ongues courses qu’on leur fait faire : la répu¬
tation des chevaux .Tartares est faite (t).
M. Muller (2) dit qu’en 16845 règne de
Cang-hi , les Chinois ayoient établi de Pékin
jusqu’à Aigun ( en Sibérie, le long du fleuve
Amur J appelé par Duhalde le Sagalin-ula )
des stations de Poste , au moyen desquelles on
changeoit de chevaux quatre fois par jour j
que , de cette manière deux Russes faits pri¬
sonniers par les Chinois , et chargés ensuite
par cette nation de porter une Dépêche de la
Cour , ne mirent que quinze jours pour aller
(1) Mém. des Miss, de P. XV, 5a. — Duhalde, II,
67. — Hist. gén. de la Chine , XI , 3Si.
(2) Voyages des Russes , tom. II, in-\% , iig.
DES Chinois. 5o5
de Pékin à A.igun , forteresse située sur la rive
septentrionale du fleuve Amnr.
L’Histoire générale de la Chine apprend
que dans les affaires pressées on attache au
paquet des Dépêches une plume , et qu' alors il
faut que ceux qui la portent marchent jour et
nuit, et fassent la plus grande diligence.
La Relation de l’Ambassade du lord Ma-
cariney en Chine dans les années 1792 à 1794 >
donne les détails suivants ( 1 ).
Les lettres et paquets sont renfermés dans
une caisse de bambou, quarrée et large , por¬
tant un double fond , et assujettie avec des ro¬
tins qui la croisent dans tous les sens. Elle est
fermée , et la clef donnée en garde à l’un des
soldats qui accompagnent le courrier , et dont
l’office est de la délivrer au maître seul de la
Poste. Cette caisse ( d’un bois très-léger ) est
ornée tout à l’entour d’un nombre de petites
sonnettes , dont le son agité par le mouvement
du cheval , annonce l’approche de la Poste.
Cinq gardes à cheval escortent le courrier ,
pour qu’on ne le vole , ni ne l’insulte. Des
relais sont établis de distance en distance , et
on n’emploie que les chevaux les plus légers
à la course.
PRÉSENS. ( Usage des )
C’est en remontant aux époques les plus re¬
culées et après avoir consulté les fastes les plus
(1) Trad. franc. Fans, an ^
1. Il, w-8°, 37.
li 3
5o6 MœuRs ET Usages
anciens que. M. Cibot nous instruit de ce qui a
rapport aux présens usités en Chine.
On voit efïectivement dans le Li-ki, dans le
Tchéou-li , etc. qu’il est établi très-ancienne¬
ment, que les Princes feroient des Présens à
leurs sujets, les sujets à leur Prince, les parents
à leurs ajjiis, pour serrer les nœuds de la société
civile.
Un supérieur ne reçoit jamais en entier les
Présens qu’on lui offre j mais plus il reçoit ,
plus il, honore celui qui les lui fait.
Un inférieur reçoit comme grâce tout ce que
lui donne son supérieur , et se prosterne devant
ce don pour le remercier : mais d’égal à égal ,
on doit accepter le Présent en entier ; n’en re¬
cevoir qu’une partie seroit affecter un air de
supérlprité qui dcviendrolt une offense.
L’Empereur fait diverses sortes de dons : les
uns sont des Présens de parenté, les autres sont
des cadeaux d’un bon Maître, qui témoigne sa
bienveillance aux serviteurs de sa maison. Tels
sont ceux qu’il donne aux trois saisons, c’est-
à-dire , à la fin de l’année , au printemps et en
automne , à tous ceux qui l’approchent , ou qui
travaillent pour lui.
Indépendamment de ces Présens , il en fait
encore qu’on nomme Présens de satisfaction;
d’autres , préseiis d’amitié , comme d’envoyer
quelque plat de sa table aux Princes, aux Mi¬
nistres , aux Lettrés , aux Artistes ; d’autres ,
Présens de joie d’allégresse, à la suite d’une
DES Chinois. Soy
heureuse nouvelle , comme la cessalion d’une
trop grande pluie , ou d’une trop grande séche¬
resse , ou la naissance de quelque fils , ou petit-
fds de Sa Majesté ; enfin des Présens de fête.
Par exemple , à l’occasion du couronnement
d’une Impératrice , ou à celle delà soixantième ,
soixante-dixième et quatre-vingtième année ,
soit de l’Impératrice mère , soit de l’Empereur ,
tout l’Empire prend part à ces cérémonies , et
chacun offre des Présens, selon le rang qu’il
tient dans la Famille impériale , dans la Maison
de l’Empereur , ou dans l’Etat : Sa Majesté fait
à son tour des dons extraordinaires.
CiivN-CHi , premier Empereur de la Dynas¬
tie régnante , donna , à l’oceasion d’une de ces
fêtes , aux Princes du premier ordre , cent
onces d’or , dix mille d’argent et cent pièces
de soie ; aux Princes du second ordre , cin¬
quante onces d’or , cinq mille, d’argent et cin¬
quante pièces de soie ; aux Princes du troisième
ordre , vingt-cinq onces d’or , deux- cent cin¬
quante d’argent et vingt-cinq pièces de soie ; aux
Princes du quatrième ordre , treize onces d’or,
cent vingt - cinq d’argent et treize pièces de
soie, etc.
Cette magnificence encore n’est pas compa.-
rahle à ce qu’ont fait les Empereurs des Dynas¬
ties précédentes.
L’usage dcsPrésens n’est que trop suivi pour
aborder , séduire et se rendre favorables' les
Grands. Leur fortune, à la vérité , s’accroîtcTau-
tant par cette voie dangereuse qu’ils provoquent
li 4
5o8 Mϟrs et Usages
souvent ; mais malheur à eux , si le vent de la
disgrâce vient à souffler : les de'positions alors
s’accumulent contr’eux, et les peines qu’ils ont
eues à recueillir le fruit de leurs exactions ,
tournent enfin uniquement à l’avantage du tré¬
sor de l’Empereur , par la confiscation de leurs
biens.
L’objet qu’on s’est proposé, de resserrer par
des présens les liens de la société , est très-po¬
litique J si l’abus se glisse insensiblement dans
la plus sage institution et vient à la corrompre ,
que peut faire le Gouvernement? Des exemples
fréquents de punition ;il le fait et frappe les têtes
les plus distinguées. Aussi en Chine, malgré la
corruption des Mandarins , qui tirent illicite¬
ment grand parti de leurs places , de même que
les Vicerois , Gouverneurs de villes , de pro¬
vinces , etc. ils ont toujours à trembler des
suites de leurs concussions ou de leurs prévari¬
cations ; parce que le ministère qui a d’amples
moyens de les surveiller, s’en occupe sans re¬
lâche.
Les hommes, dit l’Empereur Kung-hi j se
doivent réciproquement des Présens ; et il est
convenable entre amis de s’offrir mutuellement
des choses dont on peut faire usage , ou qu’on
ait paru désirer, (i)
PRISONS,
Ces Prisons, selon le P. Duhalde (2), n’ont ni
(1) Mém. des Miss, de P. XÎV.
(a) Duhalde, II, i3i.
DES Chinois. Sog
l’horreur , ni la malpropreté des Prisons d’Eu¬
rope , et elles sont beaucoup plus commodes et
plus spacieuses; elles sontbâtiesde la même sorte
presque dans tout T’Empire, et situées dans des
lieux peu éloignés des tribunaux.
Quand on est entré parla première porté qui
donne sur la rue , on marche dans une allée qui
conduit à une seconde porte , par où Ton entre
dans une basse-cour quW trliverse pour arriver
à une troisième porte , qui est le logement des
géoliers. Delà on entre dans une grande cour
quarrée ; aux quatre côtés de cette cour sont
les chambres des prisonniers élevées sur de
grosses colonnes de bois qui forment une espèce
de galerie. Aux quatre coins sont des prisons
secrettes ou Ton renferme les scélérats ; il ne
leur est pas libre de sortir pendant le jour , ni
de s’entretenir dans la cour, comme on le per¬
met quelquefois aux autres prisonniers. Cepen¬
dant avec de l’argent , ils peuvent obtenir pour
quelques heures cet adoucissement ; mais on a
la précaution de les retenir pendant la nuit ar¬
rêtés par de grosses chaînes , dont on leur lie les
mains, les pieds et le milieu du corps ; ces
chaînes leur pressent les flancs et les serrent de
telle sorte, qu’à peine peuvent-ils se remuer.
Ceu^ dont les fautes ne sont pas considé¬
rables, ont la liberté pendant le jour de se pro¬
mener et de prendre Tair dans les cours de la
jirison : on les assemble tous les soirs, on les
appelle l’un après l’autre et on les enferme dans
une grande salle obscure, ou bien dans leurs pe^
5io Mœurs et Usages
tilesclianiLres, quand ils en ont loué pour être
plus commodément.
Une sentinelle veille toute la nuit pour tenir
les prisonniers dans un profond silence , et si
l’on eniendoit le moindre bruit, ou si la lampe
qui doit être allumée , venoit à s’éteindre , on
averliroit aussitôt les géoliers pour remédier au
désordre.
D’autres sont chargés de faire continuelle¬
ment la ronde, et il estdiflicile qu’aucun deS pri¬
sonniers s’exposeà tenter les moyens de s’évader,
parce qu’aussitôt il seroil découvert et ne man-
queroit pasd’être sévèrement puni parle Manda¬
rin qui visite très-souvent les Prisons, et qui doit
être toujours en état d’en rendre compte ; car s’il
y a des malades, il eu doit répondre : c’est à lui de
faire venir les médecins, de procurer les remèdes
aux frais de l’Empereur , et d’apporter tous ses
soins à rétablir leur santé. On est obligé de faire
connoître à l’Empereur tous ceux qui y meurent;
et souvent sa Majesté ordonne aux Mandarins
supérieurs d’examiner si le Mandarin de justice
subalterne a fait son devoir.
Il y a de grandes Prisons , comme celles de la
Cour souveraine de Pékin , dans lesquelles on
permet aux marchands, aux ouvriers, aux tail¬
leurs , bouchers , marchands de riz et d’her¬
bes, etc. d’entrer pour le service et la commo¬
dité de ceux qui y sont détenus. Il' y a même
des cuisiniers qui apprêtent à manger ; et tout
s’v fait avec un grand ordre , par la vigilance des
otliciers.
DES Chinois. 5ii
La prison des femmes est séparée de celle des
hommes; qn ne peut leur parler qu’à travers une
grille , ou par letrouqui sertàpourvoir à leurs
besoins,; mais il est très-rare qu’aucun homme
en approche.
En E rance on doit à M. Necker , à cet homme
populaire par ambition, n’ayant aucune capacité
comme ministre, et voulant encore donner des
élans philosophiques pour des sentiments reli¬
gieux, la suppression du petit Châtelet et du
Fort-rÉvéque , prisons vraiment affreuses ; on
lui doit, pendant son ministère, l’établissement
de la prison dite V Hôtel de la Force pour ren¬
fermer les prisonniers pour dettes. Depuis 1790
cette prison a cbangé de destination , elle ne ren¬
ferme plus maintenant que des malfaiteurs , ils
y sont placés convenablement et d’une manière
plus saine qu’ils ne l’étoient d’abord ; elle est
plus célèbre par Phorrible massacre qui s’y est
commisau nom de la liberté ,.en septembre 1 792,
que par le souvenir de son fondateur.
Depuis un nombre d’années on s’est occupé
de l’Histoire générale des Chinois et des Mé¬
moires qui concernent cette Nation si ancienne.
Les esprits portés aux innovations les plus étran¬
ges , n’y ont pas vu que le bonheur des peuples
consiste dans l’observance des lois, dans la sou¬
mission aux pouvoirs : il n’ont pas vu qu’il est
impossible , avec la volonté de l’ordre , que le
grand nombre commande , qu’il soit revêtu de
la force, de l’autorité , et que le petit nombre
soit astreint à obéir ; mais ils ont . remarqué que
5i^ Mœurs ET Usages
les Prisons chinoises éloient construites diffé¬
remment des nôtres , et que les prisonniers
éprouvoient un meilleur traitement. C’est tou¬
jours un bien de fait : espérons-en d’autres
du bénéfice du temps.
vSALLE ou l’on prend le thé.
Dans les hôtels des Grands chaque appar¬
tement a sa destination : le Salon à prendre le
thé n’y est pas oublié , autrement la distribution
ne seroit pas exacte. Celui dont on donire ici
la décoration fait l’objet d’une des peintures
de mon Recueil : il est simple et conforme à la
manière chinoise.
Au fond de la pièce est une grande estrade
revêtue d’étoffes, sur laquellè sont assis deux
Chinois, ayant entr’eux une petite table, pour
Î)oser les tasses et la théière que deux esclaves
eur apportent. De chaque côté de l’estrade sont
deux Chinois qui paroissent venir aussi prendre
le Thé ; peut-être leur situation debout annonce-
t-elle qu’ils sont les officiers de la maison.
Cette peinture est proprement exécutée et
forme un ensemble très-agréable.
SÉPULTURES ET CÉRÉMONIES avant
ET APRÈS LES OBSEQUES.
Article L Les cimetières des Juifs et des
Anciens , comme on le sait, étoient hors de l’en¬
ceinte des villes. Il en a toujours été de même
chez les Chinois, et il leur est défendu d’en¬
terrer leurs morts dans les villes et dans les lieux
D E s G H I N O I s. 5 1 3
qu’on habile ; mais il leur est permis de les con¬
server dans leurs maisons enfermés dans des
cercueils , et de les garder plusieurs mois , même
plusieurs années , comme en dépôt , sans qu’au¬
cun magistrat puisse les obliger à les inhumer.
La salubrité de l’air n’est pas altérée par ce
dépôt, attendu que les cercueils des personnes
aisées , dont il s’agit ici , sont faits de grosses
planches épaisses d’un demi-pied et davantage ,
et qu’ils sont si bien enduits en dedans de poix
et de bitume , et si bien vernissés en dehors ,
qu’ils n’exhalent aucune mauvaise odeur. On
en voit de délicatement ciselés et tout couverts
de dorures. Tel homme riche emploie jusqu’à
3oo , 5oq écus , et même mille , pour avoir un
cercueil de bois précieux , orné de quantité de
figures.
On lave rarement les corps morts , mais on
revêt le défunt de ses plus beaux habits et des
marques de sa dignité. Avant de le placer dans
le cercueil , on répand de la chaux au fond , et
ipuand le corps y est placé , on y met un coussin ,
ou beaucoup de coton , afin que la tête soit soli¬
dement appuyée et ne vacille pas. Le coton et la
chaux servent à recevoir les humeurs qui pour-
roient sortir du cadavre. On remplit aussi de
coton tous les endroits vides pour entretenir le
corps, dans là situation où on l’a mis. Ce seroit,
selon la manière de penser eu Chine, une cruauté
Inouie d’ouvrir un cadavre, et d’en tirer le cœur
elles entrailles pour les enterrer séparément; de
même que ce seroit une chose monstrueuse de
5i4 Mœurs ET Usages
voir, comme en Europe, des ossements de morts
entassés les uns sur les autres et exposés aux yeux
des passants.
Il est incroyable à quel point va la prévoyance
des Chinois pour avoir un cercueil après leur
mort. ïel qui n’aura que neuf ou dix pistoles de
Lien , en sacrifiera une partie pour se préparer
un cercueil, quelquefois plus de vingt ans avant
qu’il en ait besoin : il le garde comme le meuble
le plus précieux de sa maison., et il le considère
avec complaisance ; quelquefois même, par suite
d’un excessif amour filial , le fils se vend et s’en¬
gage pour avoir de quoi procurer un cercueil à
son père.
La forme des sépulcres Varie selon les dif-
férentesprovinces :1a plupart sontfortbien blan¬
chis , faits en forme de fer à cheval, et d’une cons¬
truction assez agréable. On écrit le nom de la
famille, sur la principale pierre. Les pauvres se
contentent do couvrir le cercueil de chaume ou
de terre élevée de cinq à six pieds en espèce de
pyramide. Plusieurs renferment le cercueil dans
une petite loge de brique en forme de tombeau.
Chaque sépulture forme une enceinte fermée
de murailles de terre , et plantée en dedans d’ar¬
bres assez élevés ( i ).
Les tombeaux des Grands et des Mandarins
sont d’une structure magnifique. Une voûte en¬
fermé le cercueil ; oit forme au-dessus une élé¬
vation en terre battue , haute d’environ douze
(1) Duhalde, Hist. de 'Chine, iii-fol. I, ii etsuiv.
DES Chinois. 5i5
pieds sur huit ou dix de diamètre , qui prend
à peu près la figure d’uu chapeau ; on couvre
cette terre de chaux et de sable auxquels on donne
la consistance d’un mastic pour que l’eau n’y
puisse pénétrer. Autour on plante avec symé¬
trie des arbres de différentes espèces. Yis-à-
vis est une grande et longue table de marbre
blanc et poli, sur laquelle est une cassolette avec
deux vases et deux chandeliers , aussi de marbre
et très-bien travaillés : de part et d’autre on
range quantité de figures d’officiers, d’eunu¬
ques , de soldats , de chevaux sellés , de cha¬
meaux, de tortues, et d’autres animaux , en dif¬
férentes attitudes , qui marquent du respect et
de la douleur : car les Chinois sont habiles à
donner de l’âme aux ouvrages de sculpture et à
y exprimer les passions. Dans la province de
Canton les tombeaux sont en terre et de figure
pyramidale : ils sont entourés de bosquets, de
sapins et de cyprès.
M. de Saint-Pierre (i) , qui a gourmandé un
peu sévèrement les Grands , notre Clergé , nos
opinions religieuses, lui qui se plaît tant à for¬
mer des Elysées, dit éloquemment que les Chi¬
nois font de leurs tombeaux des lieux enchantés,
qu’ils les placent aux environs des villes , dans
des grottes creusées dans le flanc des collines;
qu’ils en décoi-ent l’entrée d’architecture , et
qu’ils plantent , devant et autour , des bocages
de cyprès et de sapins , mêlés d’arbres qui por¬
tent des fleurs et des fruits ; que ces lieux ins-
(0 Etudes de la Nature , tom. III, 36a,
5i6 MœuKs ET Usages
pirem une profonde et douce mélancolie , non
seulement par l’efTei naturel de leur décoration,
mais aussi par le sentiment moral qu’élèvent en
nous les tombeaux , qui sont des monuments
posés sur les frontières des deux mondes.
Une note savante de M. Amiot nous instruit
de l’ancienne forme des tombeaux (i) ; la voici.
« 2207 ans avant l’Ere chrétienne , ceux qui
étoient allé à Tsang , ou Heu champêtre des¬
tiné à la sépulture de l’Empereur Chun , aper¬
çurent un Ping-siao , oiseau qui a, dit-on,
quelque ressemblance avec les moineaux ordi¬
naires, et admirèrent la manière singulière dont
il avoit construit son nid. 11 avoit fait un grand
amas de résine de couleur tirant sur le noir, et
l’avoit si bien travaillé qu’elle formoit sur sa
petite habitation , comme un dôme , qui le
garantissoit de toutes les injures de l’air ; ce qui
leur fit naître l’idée de faire avec de la terre sur
le tombeau de Chun ce que l’oiseau avoit fait
avec de la résine pour couvrir son nid. Cette
manière passa peu à peu en coutume, et s’éta¬
blit si bien que Ton ne donna plus aux tombeaux
que le nom de terre élevée , ou élévation de
terre. La forme s’est conservée; mais cette
antique simplicité des premières mœurs s’est
perdue.
Ce fut sous la troisième Dynastie , celle des
Tc/teott J qu’on ajouta (2), disent les Historiens,
(1) Éloge de Moiilulen, 772-8°. ai 5.
(2) Méin. des Miss.: 4e Pékin.,, lY , ii.
divers
DES Chinois. 5i7
divers ornements sur les tombeaux qui étoient
auparavant très-simples.
Dans les siècles suivants on éleva, en l’hon¬
neur des Empereurs décédés , des monuments
superbes. La grande décoration des Chinois en
architecture , est réservée pour ces sortes d’édi¬
fices nés de la vanité humaine et du désir de
perpétuer sa mémoire jusqu’aux races futures ;
mais les cendres que les tombeaux renferment
ont toujours été un objet respectable pour tous
les peuples. Rappelons-nous ces principes pour
ne plus nous en écarter.
Le fondateur de la Dynastie des Yuen qui,
en 1295, ordonna la destruction des tombeaux
des Empereurs de la Dynastie précédente ( des
Song) rendit sa mémoire odieuse à la postérité...
Article II. Description de trois Peintures
faisant partie de mon Cabinet à Paris.
Le N®. I donne la vue d’une plantation d’ar¬
bres, d’un feuillé touffu, faisant le fond du
tableau.
Sur le devant on voit le tombeau de la Souche
de la famille : il est remarquable par la place la
plus élevée qu’il occupe au centre , et par ses
accessoires décorés de sculptures. Sur les deux
côtés sont rangés en demi-cercle les autres
tombeaux au nombre de quatre , tant à droite
qu’à gauche : ils sont terminés en calottes d’un
blanc de stuc , et chaussés d’un socle de couleur
grise , et ornés de moulures. Mais les deux qui
sont à droite et à gauche le plus près de la Souche,
Seconde Part. K k
Si8 Moeurs et Usages
ont devant eux chacun une tablette qui s’élève
à la majeure partie de la hauteur des tombeaux,
et qui porte une inscription : ces inscriptions
sont enrichies de quelque sculpture à la partie
supérieure , et de même au-dessus immédia¬
tement de leur base , d’une tête d’animal ap¬
puyée sur une draperie tenant à l’encadrement
du pilastre , ou plutôt , selon l’expression chi¬
noise , à la tablette chargée de l’inscription.
Un plan encore antérieur est fermé en de¬
hors par une balustrade rustique qui enveloppe
le terrain, s’élevant depuis l’entrée toujours
en hauteur.
Le N°. 2 ofl’re également la vue d'un bocage
agréable , devant lequel est le tombeau de la
Souche principale , et accompagné de trois
autres tombeaux de chaque côté rangés en fer
à cheval.
Une table, en pierre ou en marbre blanc,
servant de base à la Souche de l’ancêtre, a vers
le milieu une tablette soutenue par des consoles
aussi en marbre, et cette tablette présente des
vases remplis de fruits ; un autre vase placé au
milieu porte trois bougies , et est suivi de deux
chandeliers avec leurs bougies , ou flambeaux
de cire.
Devant ces socle et tablette est un feu allu¬
mé : on voit sur le devant du tableau plusieurs
Chinois agenouillés , faisant les cérémonies de
sépulture ^ et dans une chaire , espèce de grand
fauteuil sur la droite , uu parent vraisemblable¬
ment du défunt , prononçant son éloge.
DÉS Chinois. 54^
Le N». 3 représente les cérémonies devant
le Koan-tsai d’un mort : c’est la vue d’un salon
de l’intérieur d’une grande maison.
Des inscriptions , des ballons de verre , ou
de corne avec des bougies , pendus au plan¬
cher , décorent le salon , dont le fond est tendu
en blanc.
Devant cette tenture est le cercueil ou la
représentation , comme cénotaphe , surmonté
d’une draperie tombante , et recouvert d’une
autre draperie blanche. Ce cénotaphe porte un
large gradin sur lequel est posée une sorte de
boîte élevée plus large par la base ; la boîte est
terminée en cône tronqué et couverte d’étoffe
rouge ; aux deux côtés sont des vases de porce¬
laine garnis de fleurs , et d’autres vases de fruits ;
dans le milieu on voit un vase portant trois bou¬
gies , et deux chandeliers avec leurs bougies
aussi allumées, l’accompagnent.
Sur le plan antérieur on remarque un vase
d’airain contenant du feu , et sur les côtés, des
Chinois à genoux faisant les cérémonies.
La boiserie du salpn se montre dans la ma¬
jeure partie de son étendue.
Au devant du cénotaphe , ou du cercueil vé¬
ritable , est une sorte d’estrade sur laquelle un
Chinois à genoux a derrière lui un enfant ; et
plus loin , sur la droite , un parent , la tête in-r
clinée se tient debout. Tous- sont en habit de
deuil , c’çst-à-dire , en robes de toile d’un blanc
sale.
K k 2
520 Mœurs et Usages
A gauche , sur une table de bois rouge et
assez grossièrement faite, sont posées une théière
et deux tasses j un petit banc de bois rouge est
près la table.
Article III. On sait , par les documents
donnés sur le respect filial , combien ce senti¬
ment profond chez les Chinois leur fait prendre
de soins de leur vivant dans tous les états , pour
leurs cercueils et sépultures , les cérémonies
et devoirs en usage s’acquittant scrupuleuse¬
ment après la mort des pères par les enfants ou
parents des défunts.
M. Van-Braam-Houckgeest, second chef de
l’Ambassade Hollandoise en Chine dans les
années 1794 et 1796 , nous dit , dans le journal
qu’il a tenu exactement de ce voyage ( 1 ) :
1°. «Qu’il existe à la Chine un bois considéré
comme impérissable , qu'’on emploie aux cer¬
cueils J ( mais quel est ce bois ? ) et qu’il est de
ces cercueils dont le prix monte à plus de cent
cinquante louis d’or de France : somme très-
considérable, si l’on n’y comprend pas les frais de
sculpture et bien d’autres ornements que le rang
et le luxe peuvent exiger.
20. Il nous donne l’observation suivante toute
neuve qu’il a faite dans son retour de Pékin à
Canton avant d’arriver à Hong-tchéou. « Dans
les basses terres et humides , exposées aux inon¬
dations des fleuves , les cercueils qui y sont dé-
(1) Journal du Voyage de l'Ambass. hoUand. tom. I,
in-4°. p, 289 , 358.
DES Chinois. Sax
posés sont brûlés avec les cadavres , et l’on re¬
cueille leurs, cendres dans des urnes. C’est la
première fois, dit-il, que j’ai appris en Chine
qu’il y eût une province où cet usage fût pra¬
tiqué, comme chez les Romains ; et je n’en avois
rien ouï dire de semblable depuis trente-six
ans que je connais ce pays, malgré mes infor¬
mations successives, sur les moeurs des habi¬
tants, auprès des liomnies lettrés et savants, de
tout ce qui pouvoit avoir trait à l’histoire, aux
usages et autres particulai'ités concernant cet
Empire. Les urnes sont alors déposées sans ris¬
que dans la terre , et la vénération pour les
morts est encore d’une nouvelle évidence par
cette preuve « .
Il a été facile à cet amateur, d’après ses con-
noissances des mœurs et des curiosités chinoises,
de se former une riche et belle collection , telle
qu’il dit se l’être procurée.
L’article ci-après fournira des explications
relatives aux obsèques;
Article IV. Le Tiao , ou la cérémonie so¬
lennelle qu’on rend au défunt , dure ordinaire¬
ment sept jours , à moins que quelque raison
n’oblige de la borner à trois jours seulement.
Pendant qu’il est ouvert, tous les parents et
les amis qu’on a eu soin d’inviter ,. viennent
rendre leurs devoirs au défunt; les plus proches
parents restent même dans la maison. Le cer¬
cueil est exposé dans la principale salle, parée
d’étoffes blanches qui sont souvent entremêlées
Kk 3
523 Mœurs ET Usages
de pièces de soie noire et violette, et d’âutres
ornements de deuil : on met devant le cercueil
une table sur laquelle on place > soit l’image ou
le portrait du défunt, soit un cartouche où son
nom est écrit, et qui de chaque côté est accom¬
pagné de fleurs, de parfums et de bougies allu¬
mées.
Ceux qui viennent faire leurs compliments
de condoléance, saluent le défunt à la manière
du pays , c’est-à-dire , qu’ils se prosternent et
qu’ils frappent du front la terre à plusieurs re¬
prises devant la table , sur laquelle iis mettent
ensuite quelques bougies et quelques parfums
qu’ils ont coutume d’apporter avec eux. Les
amis particuliers accompagnent ces cérémonies
de gémissements et de pleurs , qüi sé font en¬
tendre de fort loin.
Tandis qü’lls s’acquittent de ces devoirs, lé
fils aîné , accompagné de ses frères , sDrt de
derrière un rideau qui est à côté du cercueil,
se traînant à terre dans un morne et profond
silence, montrant un visage sur lequel la dou¬
leur est peinte et fondant en larmes : ils rendent
les saluts avec la même cérémonie qu’on a pra¬
tiquée devant le Cércueil. Le même rideau ca¬
chent les femmes , qui poussent à diverses re¬
prises les cris les plus lugubres.
Quand on a achevé cette cérémonie , un
parent éloigné ou un ami du défunt, étant en
deuil , fait les Ironneurs ; et comme il a été
vous recevoir à la porte , il vous coiiduit dans
un autre âpparteritènt , où l’on vous présente
DES Chinois. SaS
du llié et quelquefois des fruits secs et d’autres
rafraîchissements semblables, après quoi il vous
accompagne jusqu’à votre chaise.
Lorsqu’on a fixé le jour des obsèques, on en
donne avis à tous les parents et amis du dé¬
funt, qui ne manquent pas de se rendre au jour
marqué. ;
On trouvera dans Duhalde , qui donne ces
renseignements , la description du convoi jus¬
qu’au lieu de la sépulture (i).
Quand on y est arrive, on voit à quelques
pas de la'tombe des tables rangées dans les salles
qu’on a fait élever exprès j et tandis que les cé¬
rémonies accoutumées se pratiquent, lès domes¬
tiques y préparent un repas qui sert ensuite à
régaler toute la compagnie. '
S’il s’agit d’un grand Seigneur , il y à plu¬
sieurs appartements à sa sépulture ; et après
qu’on y a porté le cercueil , ün grand nombre
de parents y demeurent un ou mêinè deux
iiiois, pour y renouveler tous les jours, avec
les enfants dù défunt , les marques de leur dou¬
leur. T^oyëz Deuil.
SPECTACLES.
La vie des Chinois est tellement occupée,
qu’on apprendra sans étonnement qu’il n’y a
point dans les villes de Pékin, Nankin, et celles
du premier ordre , de Spectacles , de concerts ,
de bals , de promenades publiques. Kojage de
CO Duhalde, I, 126, 127.
Kk 4
524 Mœurs et Usages
M. Cossignj à Canton, vol. in-8°. pag. 8o.
Cependant on voit à Pékin , dans les places
publiques , de petits théâtres moins soignés que
ceux de nos foires ; mais ils oni pour objet d’a¬
muser le peuple.
Les danses sur la corde lâche et tendue , les
tours d’adresse et d’escamotage , font partie des
Spectacles de la Chine.
M. Anderson., qui le premier a donné une
Relation de l’Ambassade du lord Macartney à
la Cour de Pékin, fait le récit de plusieurs des
Spectacles chinois , et une mention plus détail¬
lée du Spectacle que l’Empereur Kien-Long ,
très-avancé en âge , et qui a terminé peu après
sa longue et brillante carrière dans son palais de
Géhol en Tartarie, donna à l’Ambassadeur de
la Grande-Bretagne et à sa suite (i).
A cet effet , dit-il, on dressa dans une cour
intérieure du palais un théâtre qui fut orné d’une
quantité énorme de rubans et de bannières de
toutes les couleurs. L’illumination , genre de
fête et de décoration si familier et si brillant
chez les Chinois , avoit autant de goût que de
magnificence.
Aux représentations de batailles, d’évolutions
militaires et de danses graves , succédèrent des
sauts périlleux et des tours d’adresse incroyables.
Ces spectacles , dont on trouvera plusieurs
(i) Trad. franç. de la Relat. de M. Andei'son. Paris ,
AnlN , tom. I, 240.
DES Chinois. 525
détails curieux donnés par M. Slaunton , rédac¬
teur ou historien de lord Macartney, consistent
aussi en comédies et pantomimes, mais peu goû¬
tées des Anglois , qui ne furent sensibles qu’à
l’effet de la grande musique de l’Empereur. Les
gens riches ou titrés font venir chez eux, comme
nous l’avons dit, dans certaines occasions d’é¬
clat, des Comédiens qui donnent au maître de
la maison le choix de la pièce qui lui convien¬
dra, et la représentation suit immédiatement la
demande.
L’article desDanseurs de corde nous a permis
le narré de quelques traits plus singuliers et plus
frappants les uns que les autres. Nous y ren¬
voyons.
SUPERSTITION, HOROSCOPE et
astrologie judiciaire.
La Superstition sur les jours heureux et mal¬
heureux va en Chine au-delà de tout ce qu’on
peut dire : on les consulte , on les discute pour
se mettre en voyage , pour signer un contrat ,
bâtir une maison , et pour se choisir une sépul¬
ture. Une éclipse de soleil ou de lune, quoique
annoncée dans le calendrier, est regardée comme
un jour sinistre. M. Grosier a un bon chapitre
sur les superstitions , pag. 604 de son supplé¬
ment à l’histoire générale de la Chine.
La Superstition a exercé son empire sur toute
la surface de la terre : dans l’antiquité les peu¬
ples les plus sages , les plus éclairés , n’ont pu
s’en garantir (g), et dans chaque nation ce n’est
526 Mœurs et Usages
F as le peuple seul qui est curieux de connoîlre
avenir , quoique ce soit un grand bienfait de
la Providence de l’avoir dérobé à nos regards.
L’ambition a déterminé et déterminèlesbommes
de chaque siècle à consulter le sort, à s’appuyer
de prédictions , soit en les adoptant lorsqu’elles
sont favorables , soit en ne leur donnant qu’une
croyance politique pour arriver aux places , anx
dignités, aux liDuùeursqu’üs convoitent, on pour
sa flatter d’éviter des malheurs qu’ils ont la folie
de redouter et que souvent ils s’attirent.
Chez les Chinois la superstition a toute sa
force, meme parmi les Lettrés. Du temps de
Confucius elle portoit déjà au suicide. On pré¬
tend que les Superstitions de l’Astrologie et de
l’Idolâtrie nuisent encore au succès de la méde¬
cine. Plusieurs Empereurs ont tâché de s’op¬
poser à ce que l’on consultâtles sorts et à ce qu’on
ajoutât foi aux inductions qu’en ont tiré les
Bonzes en général, particulièrement ceux de la
secte des Tao-see , en flattant les Grands d’es¬
pérances vaines fet chimériques , dont eux seuls
retirent de prompts avantages.
L’ANÔâé de notre èi’e , l’Empereur A'ao-fAOït
fit publier un ouvrage contre les augures et la
divination. Le fameux breuvage de l’immorta¬
lité a enivré Tsin-che-Moàng-ti et beaucoup
d’autres têtes impériales , l’événement en a dé¬
couvert la folie. Les siècles se sont succédés et
ont transmis sous d’autres formes des erreurs
tout aussi grossières. La recherche de la pierre
philosophale n’a-t-clle pas encore des adeptes
DES Chinois. ôay
parmi nous, malgré les preuves tant de fois don¬
nées de l’inutilité d’une pareille poursuite? Dans
l'ordre de nos espérances et de nos craintes , dès
que la foiblesse humaine n’est pas soutenue par
des principes élevés et sûrs , elle s’attache sans
choix, sans discussion, à ce qui est autour d’elle,
et se laisse aveuglément prendre à tous les pièges.
Que d’exetnples ne fourniroient pas des per¬
sonnes considérables de la cour dé Louis XIV
Sur la fin du XV!!®. siècle! Plus un royaume est
en proie aux désastres, aux calamités , plus l’es¬
prit est accessible aux prédictions. Dès i5oo les
Historiens disent que l’Astrologie s’étoit em¬
parée du gouvernement du monde (i). Sous le
i-ègue de Catherine de Médicis , on consultoit
journellemeilt les astres , et Gauric étoit en
grande faveur. Marié de Médicis eut Fabroni
pour son Astrologue ; Anne d’Autriche ,
Morin , etc.
AvAîtT notre révolution n’avions - nous pas
la folie du Magnétisme , du Mesmérisme , et
l’exemple miraculeux du philosophe Court de
Gébeliu , mort près du bacquet ? ]N’avions-nous
pas le grand jongleur Necker , si jaloux de la
noblesse françoise par le désespoir seul de n’avoir
pas d’ayeux à citer à ces Grands de la Cour de
Louis XVI , qui étoient assez dégénérés pour
flatter un Ministre étranger,dépourYu des talents
(i) La connoissance des choses futures est tellément
au-dessiis de nos esprits , qu’il est inconcevable qu’ou
ait pu même imaginer ce qü’on appelle VArt de la Di¬
vination. C’est le plus grand délire où l’esprit humain
ait pu tomber. Berthier , Isaie, tom. II, in-ia.
528 MœuRs ET Usages
qui font l’homme d’Etat , mais gonflé d’amour
propre , hypocrite adroit et profond , dont les
fausses vertus en imposoient tant à toute la
France ?
REVEXoNsànos Chmois,etne nous étonnons
pas de leur manie. Tout est plein , parmi eux,
dit Duhalde , de tireurs d’horoscopes que le
peuple consulte : ce sont pour la plupart des
aveugles qui jouent d’une espèce de petit tuorbe
et qui vont de porte en porte offrir de dire la
bonne aventure pour deux ou trois caches. C’est
une chose merveilleuse d’entendre ce qu’ils dé¬
bitent sur les huit lettres qui composent l’an ,
le mois et le jour de la naissance de chacun , et
qu’on appelle par cette raison la Pa-tsée. Ils
vous prédisent des malheurs généraux qui vous
menacent; ils promettent plus ordinairement
des richesses , des honneurs et de grands succès
dans le commerce ou dans les études , etc. et
c’est le moyen de se faire mieux écouter.
Le trait suivant pris dans la traduction fran-
çoise des Voyages du savant M. Pallas, est une
nouvelle preuve de la confiance que les Chinois
ont dans les sorts.
Oîv voit à Maimat - schin , ville frontière de
la Chine et de la Russie , dans les temples des
Idoles , deux tebles ou autels , sur le devant des¬
quels sont des urnes , des boîtes à l’encens , des
flambeaux et des lampes. On y remarque un vase
qui a la forme d’un carquois rempli de pièces
plates de roseaux sur lesquelles sont empreintes
de petites devises chinoises. Les Chinois vont
DES Chinois. 529
y tirer une de ces devises le jour de l’an : ce sont
pour eux des oracles qui annoncent ce qui leur
arrivera d’heureux ou de malheureux dans l’an¬
née. Cet article des superstitions m’entraîne en¬
core dans une digression sur nos erreurs euro¬
péennes qui devroient entièrement disparoître
à la lueur d’un flambeau plus lumineux ; elles
nous dominent cependant :un pareil rapproche¬
ment doit nous rendre moins sévères sur les fol-
blesses des Chinois , dont les plus sages ne con-
noissent que la religion naturelle bien afl'oiblie
encore dans leurs esprits.
On trouvera dans le texte que nous allons citer
des vérités fortes dont quelques unes sont favo¬
rables aux Chinois , malgré leur attachement
connu à l’Astrologie judiciaire ; et les autres
sont bien propres à renverser les bases sur les¬
quelles le philosophisme de nos jours a fondé ses
modernes opinions. Ce texte est tiré des QEufi'es
du Roi de Prusse , édition de Berlin , tome XI ,
z«-8o. pag. 61.
« L A Nati ON , dit le Prince , qui paroît la
moins imbue de superstitions, est sans contredit
la chinoise •, mais si les Grands suivent la doc¬
trine de Confucius , les peuples ne peuvent s’en
accommoder ». . . .
Cette doctrine de Confucius, puisée dans la
religion naturelle, est cependant la seule avouée
en Chine par le Gouvernement.
Le Monarque philosoplie fait ensuite un calcul
d’après lequel il établit que sur dix millions d’ha¬
bitants , il n’y aura que mille personnes déga-
53o Mœurs et Usages
gées de toul^réjugé , et que leurs leçons pro¬
duiront de minces effets sur le public - qu’en
conséquence la superstition ou le merveilleux
doit conserver son empire.
« La commission d’éclairer le peuple, ajoute-
t-il, est souvent très-dangereuse pour ceux qui
s’en chargent : il faut se contenter d’être sage
pour soi-même (bonne leçon en politique), et
abandonner l’erreur au vulgaire, en tachant de
le détourner des crimes qui dérangent l’ordre de
la société. Si je voulois , a dit le même Prince,
punir une de mes pi'ovinces , je la donnerois à
gouverner aux Philosophes »...
La lettre , pag. 69 etsuiv. est encore à lire re¬
lativement aux superstitions. Frédéric le Grand,
irréligieux , embarrassé au milieu des systèmes
dont les Dalembert, les Voltaire et autres pré¬
tendus philosophes du siècle l’environnoient ,
et ne voulant pas admettre , selon son expres¬
sion , le système de la création , admettoit celui
de l’éternité de l’Univers , et s’en tenoit là (1).
Mais grand politique il vouloit une tolérance
absolue ; et sachant tout ce qu’il falloit pour gou¬
verner les hommes et les tenir dans l’obéissance
(1) L’éloquen t auteur du voyage d’Anacharsis observe
que ceux même des philosophes qui soutiennent qxiele
monde a toujours été, n’en admettent pas moins une
première cause , qui de toute éternité agit sur la ma¬
tière : et que , suivant eux , il est impossible de conce¬
voir une suite de mouvements réguliers et concertés,
sans recourir à un moteur intelligent. Edition in-4®-
1788, IV, 288.
DES C IIINOI s. 53 1
aux lois : il a dit , page 8o du volume déjà cité,
eu parlant du système de la nature ; « Qu’il ne
» concevoit pas comment il se trouvoit des au-
» leurs assez étourdis dans leur impiété pour
» publier des ouvrages qui exposent eux et les
» autres à des malheurs réels. 11 faut, ajoute-t-il,
» se contenter de penser pour soi et laisser uu
« libre cours aux idées du vulgaire ».
Puispage 1 13 , sont ces phrases remarquables;
» Je suis persuadé qu’un philosophe fanatique,
>, est le plus grand des monstres possibles , et
» en raérae temps l’animal le plus inconséquent
» que la terre ait produit. J e me contente donc
» de n’étre pas gêné sur ce que mon peu de foi
» me permet de croire ; et loin d’être couver—
» tisseur, je laisse à chacun la liberté de bâtir
» un système selon son bon plaisir ». Qu’auroit-
il dit d’un Dictionnaire des Athées ?
L’msTORiErt élégant de l’Astronomie an¬
cienne , inscius heu futuri, s’exprime ainsi ;
« L’Astrologie judiciaire est une des ma¬
ladies de l’esprit humain : elle est née sans doute
de l’Astronomie. Tous les hommes impatients
de toucher à l’avenir , voudroient au moins re-
connoître celui qui les attend. Le sage seul sait
que cette counoissance seroit funeste. Malheu¬
reux du passé , mécontent du présent, l’homme
ne vit que par l’espérance. L’incertitude de sa
destinée le soutient dans une course qu’il s’ef¬
force de précipiter. Si l’avenir s’ouvroit devant
lui, tourmenté par les maux futurs rendus pré¬
sents , peu sensible à des biens usés avant la
'532 Mœurs et Usages
jouissance , son existence ne seroit plus qu*un
fardeau. La sagesse divine nous a épargné tous
■ ces maux que l’ Astrologie a voulu répandre sur
la terre w .
« L’Astrologie naturelle est une observa¬
tion . et l’Astrologie judiciaire, un système .
qui a eu sa source dans le matérialisme ».
Bailly, Histoire de V Astronomie anc. 1782,
i}l-i!^.°.I)iscours prélim. page 1 4, et texte page 273.
Le même auteur , Lettre XI sur l’Atlantide,
édit, de 1779, in-4®. , a dit ce qui suit : Quoi-
qu’étranger à mon sujet je ne puis me refuser à
l’occasion de citer cette énergique réflexion de
l’Académicien philosophe , relativement aux
malheurs que le changement de ses sentiments
a fait fondre sur lui.
«Les conquérants ( Alexandre le Grand ,
» Jules César, Pompée, Gcngiskan, Tamer-
» lan, etc. ) ont des pieds de fer , ils brisent en
» marchant; et la poussière qui s’élève à leurs
» passages, couvre ce qu’ils laissent en arrière.
» Tout finit et tout recommence avec eux. Ne
» souhaitons jamais de révolutions, plaignons
» nos pères de celles qu’ils ont éprouvées. Le
» bien dans la nature physique et morale ne des-
» cend sur nous que lentement , peu à peu , j’ai
» presque dit goutte à goutte. Mais tout ce qui
» est subit, inslantané, tout ce qui est révolu-
» tion , est une source de maux. Les déluges
» d’eau , de feu et d’hommes , ne s’étendent
» sur la terre que pour la ravager : ce sont les
maux
DES Chinois. 533
« maux des révolutions qui font la nuit des
«temps (i)«.
Presque denos jours , le comte deÉoulainvil-
liers, mort en 1722 ; homme d’ailleurs de beau¬
coup d’esprit , étoit infatué de l’Astrologie ju¬
diciaire sur laquelle il a beaucoup écrit, et
il se montroit assez incrédule en matière de
Religion : quel contraste ?
TABAC.
On ne prend guère de Tabac qu’à Pékin - ij
vient de Portugal : on le met dans de petits fla¬
cons de verre coloré , dont la forme est appro¬
priée à la manière dont les Chinois le présentent
et le prennent (2).
Cela est vrai pour le Tabac en poudre; mais
les Chinois et les Tar tares se passeroient plutôt
de thé , leur boisson ordinaire , que de Tabac
à fumer. Ils ne peuvent rester un quart-d’heure
sans avoir la pipe à la bouche ; et on ne les voit
guère sans fumer partout où ils se trouvent ,
même dans la rue. Comme leurs pipes ne sont
pas plus fortes qu’un dé à coudre , ils ont le
plaisir de les charger et de les allumer fréquem¬
ment (3). La classe distinguée des Magistrats et
(1) M. Montjoie , in-.8. Hist. delà BAvol. française
a tracé le caractère de Jean-Sylvain Bailly auquel il
aççorde une grande bonlionjie. Je dirai plus, une mo¬
destie, une honnêteté marquée; mais cesqualitésétoient
en lui avant 1789 , et depuis elles Qnf disparu dans son
caractère.
(Z) Mémoires des Missionn. de Pélûn , VÎÎI , •Æf
(3) Traduction des Voyages de Pallas , IV , 178. ■
Seconde Part. L 1
S3/|. MæüRs ET Usages
des Lettrés u’est pas comprise dans cet usage de
fumer en public.
, On tire de Canton de jolies tabatières en
porcelaine ; mais les Chinois sont plus curieux
de celles venues de F rance , dont les formes et
l’élégance sont remarquables.
TIRER AU BLANC.
La Loi qu’on observe dans cette sorte de jeu,
est que celui de la compagnie qui touche le but ,
oblige les autres à vider une petite tasse de vin,
en buvant à sa santé.
L’Empereur Cang-hi , remarquant la mol¬
lesse et l’indolence des Tartares, mit en vogue
cet exercice , dans lequel personne ne pouvoit
lui disputer l’honneur de tirer une flèche avec
plus de force et de justesse. L’exemple fut suivi,
et les pères firent aussitôt exercer leurs enfants,
pour les rendre adroits et forts dès le bas âge.
Les Tartares et les Chinois parvinrent jlromp-
lement ensuite à acquérir une grande adresse à
tirer de l’arc (i).
TROMPETTES.
Les Trompettes des Mantchous ( Tartares)
ne sont autre chose que des coquilles de la
grosse espèce , dont ils tirent des sons aussi
mélodieux , et beaucoup plus doux que ceux
de la Trompette. Les Tartares Mantchous font
la force des armées Chinoises.
(1) Duhalde,! J loa-
DES C HINOIS. 535
Deux autres sortes de Trompettes ont été
imaginées pour les troupes : elles sont à l’octave
l’une de l’autre , et s’accordent avec le son du-
tambour qui entre dans la musique chinoise.
Toutes deux sont de cuivre battu ; elles pèsent
chacune sept livres , et diffèrent entr’elles par
leur figure et leur construction. Le prix de
chaque Trompette revient à i3 liv. 2 solsô den.
de notre monnoie (i). .
On trouvera dans le tome VII, des Mémoires
des Miss. Franc, de Pékin , la description
des instruments militaires -en usage dans les
armées chinoises , et tout ce qui peut faire con-
noître la Tactique de cette nation : on doit ces
renseignements savants et neufs à M. Amiot.
TRONE DE L’EMPEREUR.
Le TkÔne , qui est à Pékin dans le palais
impérial , au milieu d’une salle longue d’envi¬
ron cent trente pieds et presque quarrée, con¬
siste en une haute strade , mais qui n’est ni
riche ni magnifique : elle porte pour toute
inscription la lettre Chingj que les auteurs de
Relations ont traduit par le mot Saint. Elle
n’a cependant pas toujours cette signification
et elle répond quelquefois mieux au mot latin
eocimius J ou aux mots françois excellent, par¬
fait , très-sage. Sur la plate-forme du devant
sont des grands vases de bronze fort larges et
(1) Eloge de Moukden ; notes, p. Soi. — Mém. des
Miss, de Pékin, VII, 379.
L1 2
536 Mœurs et Usages
très-épais , dans lesquels on brûle des parfums
aux temps de cérémonie : il y a aussi dés can¬
délabres façonnés en oiseaux propres à porter
des flambeaux de cire.
Le lambris de cette Salle du Trône est tout
en sculpture vernissé de vert et chargé de dra¬
gons dorés. Les colonnes, qui soutiennent le toit
en dedans , sont de six à sept pieds de circonfé¬
rence par le bas ; elles sont incrustés d’une
espèce de pâte enduite d’un vernis rouge.
Le pavé est eu partie couvert de tapis , façon
de Turquie, très-médiocres : les murailles sont
dénuées de tout ornement, fort bien blanchies,
mais sans tapisseries , sans glaces , sans lustres ,
ni peintures (i).
Le Siège de l’Empereur , dans ses Palais ,
dans ses Maisons de plaisance , est toujours
appelé Trône {h).
VOLEURS, FILOUX ET MENDIANTS.
Les Voleurs n’usent presque jamais de vio¬
lence : ce n’est que par subtilité et par adresse
qu’ils cherchent à dérober. 11 yen a qui suivent
quelquefois un marchand deux ou trois jours ,
au’à ce qu’ils aient trouvé le moment favo-
e de foire leur coup.
Ils se glissent dans les barques pendant la
nuit : on dit meme qu’au moyen de la fumée
d’une certaine drogue qu’ils brûlent, ils én-
dorment tout le monde au point qu’ils puissent
(i) Duhalde , I, 17.
DES Chinois.
en pk'lne liberté et sans être aperçus, fouiller
et emporter , tout ce qui est à leur- convenance.
Les voleurs de grand cliémin sont rares a là
Chine : il scii trouve quelquefois dans les pro¬
vinces voisines de Pékin; mais ils n’ôtent pres¬
que jamais la vie à ce'ùx' dont ils prennent la
boiirse:' quand ils ont fait leur coup, ils se sau¬
vent promptement. Dans les autres provinces ou
parle très-peu de Voleurs de grand elièmin. ’
Ceux qu’oii prend armés, sont punis de mort.
Pour vois' d’adresse , on leur applique avec iiii
fer chaud une marqué :1a première fois sur le
bras gauche f ia seconde fois sur le bras droit ,
et :1a troisième on les livre au tribunal des cri¬
mes. Le -vol entre parents est considéré comme
grave, et puni plus sévèrement que lorsqu’il est
fait à des étrangers : on .ne traite pas en général
les malfaiteurs avec la. même rigueur qu’en Eu-
l’ope.
En France, par exemple, un Voleür est pendu
ou envoyé aux galères (i) : à la Chine il en est
souvent quitte pour quelques coups de bâton.
Tel étoit l’ancien ordre des choses.
Il paroît qu’il , existe un grand nombre de
Mendiants eil Chine , et les Bonzes ne doivent
(i) Notre Gode çriüiinèl n’ést plus le même depuis
1789. Il étoit peut-être trop sévère ; mais porté à l’excès
contraire , les coupables ont bien profité de soiiinduU
gence plénière , et les lionnêtes gens sont devenus leurs
victimes : heureusement un Gouvernement plus sage et
plus éclairé s’est occupé et s’occupe d'y remédier.
L1 3 '
538 Mœurs ET Usa GES
pas être oubliés dans cette liste : ils ne volent
que ceux qu’une fausse compassion tend sensi¬
bles. Parmi ces Mendiants ou en voit qui, con¬
duits par un chien , à cause de leur cécité , sol¬
licitent des aumônes : d’autres, aveugles aussi,
■jouent de la guitare aux portes des maisons et
ne quittent que quand on leur a donné ; l’im¬
portunité de leur part est le moyen le plus sûr
d’obtenir la charité ( 1 ).
Un de mes Recueils de Peinture olfre les su¬
jets suivants décrits à la fin du volume. .
■ Peinture XVI. Mendiant qui porte sa mère
sur ses épaules , pour toucher de compassion
par cet exemple de la piété filiale. Il est aveugle;
le chien qui le conduit porte à la geule une tasse
pour recevoir l’aumône que les gens charitables
font à son maître : il a au bas un panier pour
mettre le riz qu’on lui donne.
Peinture XVII. A veugle qui joue de la gui¬
tare : grand nombre de ses pareils gagnent leur
vie à ce métier.
Peinture XVIII. Filou qui vole une pipe à
un voyageur monté sur un âne.
Lord Anson ( Voyage autour du Monde),
(i) Duhalde, I, 67. — II, 77. — Mém* des Miss.de
Pékin, VIII, ii5, 161.^ — Les Mémoires et Journaux
des deux derniers Ambassadeurs anglois et Hollandois,
disent cependant que dans leurs longues traversées ils
n’ont pas 'VU de Mendiants eh Chine. Faire une route
ou séjourner long-temps , donne lieu à d’autres obser¬
vations.
DES Chinois. 53g
a rudement inculqué les Cliinois en général ,
et principalement les marchands de Canton , sur
la passion excessive qu’ils ont pour l’argent. Il
est vrai que les marchands se prêtent souvent à
toutes les voies et moyens de tromper , qu’ils
y excellent, et que les artistes exécutent toutes
les jieintures obscènes qu’on leur commande
d’Europe. Les étrangers, par leur immoralité,,
n’ont-ils pas encouragé ces peintures lubriques
qui ne pénètrent jamais dans l’intérieur de l’Em¬
pire , et ne sont-ils pas aussi coupables que les
chinois de Canton ?
Le capitaine anglois Jean-Méarhs ■, dans son
dernier voyage de la Chine , est plus équitable
à l’égard des Chinois : il avoue quelques-uns
de leurs tours do friponnerie; mais il dit qu’il
y a dans ce port et dans toutes les grandes villes
de la Chine des maisons de commerce auxquelles
on peut donner avec sûreté sa confiance.
Nos Etats d’Europe sont- ils exempts des
vols et des voleurs? Non certainement.
VOYAGEURS.
On NE trouve pas dans les auberges de lits
dressés ; la coutume est que les Voyageurs por¬
tent leur lit avec eux , à moins qu’ils n’aiment
mieux coucher fraîchement .et durement sur
une simple natte (i), selon l’.usage fréquent dans.
l’Asie.
Les mœurs et les usages étant si différents
L1 4
(i) Duhalde, I, 96.
54° Mœurs et Usages
dans les diverses parties du monde , qui seroit
surpris de ne pas trouver en Chine des hôtels
garnis , pourvus de toutes choses commodes pour
des hommes fatigués; quand on sait, malgré
notre luxe etnos recherches européennes, qu’il
n’y a pas 6o à bo années, qu’en voyageant en
Espagne, les aubergistes, entendant très - mal
leurs intérêts, ne vouloient pas Iburnir dans
leurs hôtelleries d’aliments, ni les choses dont
on avoit le plus de besoin , et qu’ils se conten-
toient d’indiquer ceux qui vendûient les comes¬
tibles ; etc.
USAGÉS ANCiÉivs ET iWOOËRîvÊs. (Quelques)
Par ùn attachement outré aux anciens usages
les Chinois aimèrent mieux , lors de l’invasion
des Tartares qui sont aujourd’hui sur le trône ,
se laisser couper la tête ^ que de raser leurs
cheç’eux (i), et s’exiler de leur patrie , que de
porter des habits fendus par devant et par der-
l'ière. Cette opiniâtreté ridicule n'étoit qu’une
suite de l’abus de cette grande maxime ^ qu’//
Jàut conserver son corps tel qu’on l’a reçu de
son père et de sa mère , et ne point changer ce
qu’ont établi nos ancêtres. Il faut n’avoir au¬
cune connoissailce de l’histoire ni des moeurs
des Chinois, pour ignorer que c’est cet article de
la piété filiale, poussée hors de son vrai sens,
qui fait porter des ongles si longs aux personnes
(i) Sous le régné de Pierre I , les Rtisses ne se sont-
ils pas portés aux plus graruls excès pour ne pas perdre
leur barbe?
DES Chinois. 54-1
de qualité , aux lettrés et aux personnes du sexe ;
que c’est lui qui a fait préférer la mort aux am¬
putations salutaires de la chirurgie; qui fait re¬
garder d’avoir la tête tranchée comme une fin
plus infamante que d’être pendu, et qui perpétue
une infinité d’usages et de coutumes, malgré
tous les cris de la réflexion. Mais cette erreur a
un avantage : c’est elle qui dégoûte les Chinois
de toute nouveauté , et qui les sauve de ces chan¬
gements perpétuels dans la manière de se nour¬
rir , de s’habiller , de se loger , de se meubler ,
qui mettent en Europe une génération si loin
de l’autre , et font succéder en quelque sorte une
nation à une autre nation dans le même pays.
( L’empire de la mode , qui subjugue tout en
F rance, qui entraîne à sa suite tant d’excès, de fo¬
lies et de dépenses, est inconnu en Chine; etl’on
n’y respecte que l’empire des anciens usages ).
C’en est un universellement reçu de donner
de grandes démonstrations de joie à la naissance
d’un fils. On cuit, on durcit quantité d’oeufs ( i ).
de poules et de cannes : on prépare du riz clair
pour ceux qui viennent prendre part à la joie.... ;
on envoie chez eux divers présens de choses
propres à les régaler : c’est ce qui s’appelle le
régal du poil follet.
La cérémonie est plus grande le troisième
jour qu’on lave l’enfant : on prépare des œufs par
centaine et par mille ; on les peint de toutes
(1) Ce même usage relativement aux présens d’oeufs
durs a lieu en Russie.
542 Mœurs et Usages
sortes de couleurs, et ou les nomme les oeufs du
troisième jour ; c’est alors que les parents et les
voisins viennent en foule à la porte de la maison
pour offrir pareillement des œufs et diverses
sortes de gâteaux sucrés (1).
Parbii les riclies la dépense est bien plus
grande surtout s’il J a long-temps qu’ils at¬
tendent un liéritier : on tue une grande quantité
de poules, de canards, etc. on fait un grand
festin , et l’on n’épargne rien pour donner des
marques de réjouissance. Un héritier , un suc¬
cesseur , meme adoptif, est un bonheur néces¬
saire à un Chinois.
Les Chinois distinguent la nuit en cinq par¬
ties y par les veilles qu’ils font battre sur le tam¬
bour d’intervalle en intervalle. La première est
à l’entrée de la nuit , et la dernière se bat à
l’aurore.
La viande est ce qu’il y a de plus exquis pour
les Tartares et plour les Chinois ; mais ils ne sont
pas délicats sur le choix ... La chair de .cheval ,
de chameau, d’âne , et de chien même , est ex¬
cellente à leur goût. Encore la plupart de ces
animaux , quand on les vend au marché , sont
morts de vieillesse ou de maladie : car il est dé¬
fendu de tuer les chameaux, les chevaux, et
non les chiens que le peuple aime. beaucoup. La
prodigieuse population entraîne de grands be¬
soins et décide rusagè de tous les, aliments qui
peuvent soutenir la vie.
(1) Duhalde. III , i34'.—Mém. des Miss, de Pékin*
IV, 387.
DES Chinois. 543
C’est une coutume à la Chine de délasser les
bêtes de somme, chevaux , mulets, et autres,
en les faisant aller et venir à pas comptés , pen¬
dant environ une demi-heure de temps, surtout
si c’est après une course un peu longue : sans
cette sage précaution , les bêtes seroient bientôt
hors de service.
Les Chinois , de même que les Tartares , ne
ferrent pas leurs chevaux. A Rome on ne ferre
pas les pieds de derrière des chevaux de carrosse :
dans nos pays montueux méridionaux, on ferre
les pieds des vaches.
Chaque nation a ses préjugés et ses travers.
La frisure des cheveux, accompagnée de pom¬
made et de poudre , est aussi ridicule dans les
idées des Chinois, que la longueur de leurs
ongles dans les idées des Européens. Encore faut-
il ajouter, selon la réflexion des Missionnaires
de Pékin , qu’il y a incomparablement moins de
personnes en Chine , toutes les proportions du
rang et des conditions gardées , qui aient les
ongles longs , qu’il n’y en a de frisées et de pou¬
drées en Europe (i).
M. Paw ést le seul qui ait avancé que les
Femmes Chinoises allongent leurs paupières par
artifice. Mais que n’a-t-il pas dit d’absurde ?
(i) Mém. des Miss, de Pékin, II , 468. — VII , 3z.
■ Fin de la seconde et dernieue Partie.
544 Notes sur les Mœurs et Usages
NOTES
SUR LES MCEÜRS ET USAGES DES CHÏNOIS.
P. 374. («) Plusieurs Historiens considèrent les
Chinois coiniiie une colonie, qui, après la confusion
des langues, lors de la constructioncle laTour de Babel,
en l’an 2247 , avant l’ère dirétieilne , s’est portée des
plaines de Sennaari vers la Chine , et est venue s'établir
dans la province de Chaii-si , et selon d’autres, dans
celle de Chan-tong.
P. 421. Mém. des Miss, de Pékin , Tom, XI, 40.;
— Les Grecs, selon Plutarque, étoient fort soigneux
et difficiles dans le choix des nourrices qu’ils donnaient
à leurs enfants, quand les mères ne les àllaitoient pas
elles-mêmes. Ces premiers essais de la.vie pjijsique et
morales étoient considérés par eux coinme très-iinpor-
tants. Au sortir de l’enfance , le choix dès esclaves qu’on
inettoit auprès d’eux et des instituteurs , en méritoit
encore bien davantage : car de former des sujets ver¬
tueux , c’est de la part des parents les prepners' biens
qu'ils aient à transmettre, sans crainte de la. vicissitude
des événements et le principal devoir qujils aient à
remplir..
Quand on dérange , dit ici le Traductèurdès
morales de ce Philosophe, tout le systèihe d’éducation
reçu, qui a donné avec succès pendant plusieurs siècles,
de grands hommes à l’État dans les différents ordres
où la Providence les avoit Init naître i quand on subs¬
titue des idées nouvelles , souvent plus spécieuses qUe
solides ; et encoi-e pluSi si l’on se permet d’exclure ces
principes de morale , qui peuvent seuls rendre les
hommes heureuxpar la pratique constairte de la vertu ,
en assurant les liens de la société , on a bien à redouter
les maux qu’on prépare.à la jeunesse qu on élève , et on
doit craindre de ne former qu’une génération perverse.
Les Philosophes, grecs et romains, Socrate, Platon,
DES Chinois. 545
Cicéron , etc. étoient trop éclairés pour traiter de fables
tout ce qui regardoit le bonheur ou les peines d’une
autre vie.
Le même savant Traducteur relève l’assertion de
J. J. Rousseau, sur l’âge du discernement du bien et
du mal à quatorze ans pour les jeunes gens , tandis que
les anciens Philosophes, et Aristote en premier, le
lîxent vers l’âge de sept ans, terme plus conforme à la
raison et à l’expérience , comme bien plus utile dans
lès suites , relativement aux passions dont il faut pré¬
venir la fougue. Plutarque, œuvres morales , trad. par
Ricard. Tom. I, in- 12. — Tom. XII, p. 333. — Et
dans la traduction des "Vies des Hommes Illustres,
Notes , Tom. III, in-12, p. 820, il ajoute : «Que les
étrangers mêmes cherchoient avec empressement à se
procurer des nourrices de Lacédémone , parce qu’elles
mettoient dans leur manière d’élever les enfants beau¬
coup de soin et d’art «.
P. 43i. (c) Au rapportde Plutarque , chez les Grecs,
chaque convive avoit dans les anciens temps sa table
particulière, étoit servi séparément et de la même
manière que tous dans la même salle. Cet usage fut
aboli ensuite avec raison. Le repas chez les Anciens
étoit partagé généralement en deux services , dont le
premier étoit composé de viande et de légumes ; le
second , de fruits, de confitures et de pâtisseries sèches-.
Les Chinois ont de même l'usage des viandes , les lé¬
gumes fort relevés d’épices, les fruits et les pâtisseries
de toute espèce en grande abondance.
P. 433. (d) Oui certainement les repas d’étiquette
des grands et des riches, entre hommes seulement,
doivent être souverainement ennuyeux , à cause du
cérémonial si respecté et si suivi ; mais il est question
ici des habitudes et des usages d’un peuple grave, et
non de les comparer avec nos moeurs françoises, qui
admettent la gaîté, l’enjouement, la liberté, îes.saillies,
les épigrammes ; puis le charme des conversations gé¬
nérales devenant plus ou moins intéressantes, polies
et délicates, selon le caractère des convives des deu?;
546 Notes sur les Mœurs et Usages
sexes ; autre avantage inappréciable. Combien le vin
de Champagne et les chansons n’animoient-ils pas, il
y a trente années, nos repas? Une sotte vanité, une
somptuosité coûteuse , et une élégance recherchée ,
adoptées depuis , rendoient les tables tristes et mono¬
tones. Mais la situation a bien changée eu 1792.
P. 481. (e) Pab. exemple la variation de nos modes,
en F rance , a été grande sous chaque règne de nos
Rois, et se distingue essentiellement. Les costumes
gravés qu’on en conserve dans les cabinets , sont et
seront recherchés des curieux : ces costumes de la
belle mise des deux sexes , sous Louis XIII et Louis XIV
seulement, démontrent la mobilité de la Nation. Sous
Louis XV, il y a eu encore un peu moins de disparate
dans les modes, eu égard aux changements absolus
qu elles ont éprouvés chaque mois sous son successeur,
surtout depuis 178g. Ces trois règnes antérieurs de
Princes heureux dans leurs guerres , et brillants par le
faste de leurs cours , entourés comme ils l’étoient des
plus savants hommes’ dans tous les genres et des artistes
lesplus célèbres, propageoientnécessairement, les lois,
les moeurs et les institutions françoises , et leurs modes
chez tous les autres peuples voisins. En 17G0 et après,
la Russie même vouloit les modes de France, en avoit
des modèles aussitôt qu’ils pouvoient lui être envoyés,
et les Nations étrangères suivoient cette impulsion de
richesse et de luxe qu'on voyoit parmi nous. Tout a
changé avec le changement de l’Etat. On n’a rien trouvé
depuis qui eût le plus foible rapport avec ce qui avoit
précédé et ce qui a suivi. Les costumes qu’on en a gravés
jusqu’à-présent, et que quelques citoyens aisés, en très-
petit nombre, se seront procurés , prouveront combien
les changements ont été extrémés.
On a donné il y a au moins une douzaine d’années
un volume in- 12 sur les Modes françoises. Mais c’est
un sujet à traiter de nouveau, et à présenter morale¬
ment, sans le dénuer de la plaisanterie et de la gaîté
dont il est susceptible. L’instruction s’y trouveroit aveu
le rappel des anciens usages , en revenant à chaque
OEs Chinois. 547
siècle ; et tout lecteur raisoniicable n’en seroit pas en¬
nuyé , si une bonne plume en traçoit le tableau.
J’ai dans mon cabinet à Paris un Recueil précieux ,
volume petit in-fol. de 70 portraits environ, aux trois
crayons attribués au peintre Dumoustier , célèbre en
son temps. Ils donnent les costumes exacts des deux
sexes , mais surtout des femmes de la cour , depuis
François r jusqu’à Louis XIII. Les noms sont au bas
de la majeure partie des Portraits.
Moxtagne , l’un des plus célèbres écrivains du XIV®
siècle , a un bon et libre cbap. 48 , livre I , à sa manière
dans lequel il reproche à notre Nation de se laisser
piper et aveugler à Vauthorité de l'usage présent et
de changer d'opinion j davis ( et de modes ) tous les
mois, s'il plaît à la coustume. Il en cite plusieurs
exemples. Et liv. II, chap. 12, pag. iSî. En parlant
de l’homme qui s’enveloppe d’iiabits et dont la peau
peut résister par l’habitude à la variation des saisons,
il ajoute en rappelant nos usages : « La partie en nous
foible , et qui semble devoir craindre la froidure , ce
devroit être l’estomac où se fait la digestion : nos pères
le portoient découvert, et nos dames ainsimolles et déli¬
cates qu’elles sont, elles s’en vont tanstot entrouvertes
jusqu’au nombril ».
Que diroit donc de nos derniers temps de folié ce
philosophe véridique , .s’il considéroit que les femmes
après avoir étéserrées étroitement dans des corps durs et
baleinés , qui rétrécissoient étrangement la taille, elles
ont pris subitement en renonçant àces entraves incom¬
modes à un certain point, la manière large et libre de
l’habillement des femmes asiatiques ; elles ont adopté
leurs robes ouvertes ou fendues , les pantalons de tafe-
tas, etc. Pour paroitre sveltes et donner leurs propor¬
tions , elles ont renoncé alors aux . croupes postiches
qui étoient le comble du ridicule.
L’iiroécENCE du beau sexe se fortifiant ensuite dans
ses progrès a amené une mode aujourd’hui bien plus
luneste et plus meurtrière , cèlle de ne plus se vêtir et
dé porter des robes et des jupes d une telle légèreté que
548 Notes SUR LES Mœurs 5T Usages
les formes du corps y sont {iperçues de même qu'au tra¬
vers des draperies des statues qui sortoient du cjgeau des
habiles sculpteurs arecs, Notre climat cependant trop
inégal, n’a pas la chaleur brûlante de l’Inde. Cette
mode en vigueur dans la saison froide a conduit bien des
jeunes femmes au tombeau, ou malgré les leçons d’une
expérience journalière , et malgré les avis des médecins
les plus prudents , elles persistent et refusent de se vêtir
davantage, même quand des raisons impérieuses le leur
ordonnent. L’expectative de longues infirmités , si leur
tempérament résiste à une mode si dangereuse ne les
intimide pas. Françaises de ce temps-ci , vous n’en¬
tendez pas vos intérêts et vous ne connoissez plus tan
de -piper des. amants honnêtes.
Nous renvoyons à ï Année littéraire, N" la, an g
(1801), page 067 et suiv, Geoffroy traitant de
\ Anglomanie en France , et par suite , de l’adoption
des modes actuelles par les dames françoises. Leur
amour propre , malgré l’énergie du censeur et les
couleurs vives de ses pinceaux, pourra peut-être en¬
core être content ; car souvent plus l’excès est frap¬
pant, plus on s’applaudit.
P. 487- ( /) L’Hist. gén. ou les grandes Annales de
la Chine , trad. en Fr. par le P. de Mailla , Miss. Jés. Fr.
ont été publiées par MM. Des-Hautes-Rayes et Gro-
sier-. Paris , 1777 et suio. 12 vol. in- If - — Il faut que
M. Cibot ait fait ses recherches dans d’autres ouvrages,
ou mémoires , car je n’ai trouvé dans les Annales qu’il
cite , que l’époque de l’an iSSz, sous l’Empire de Li-
tsong , de la XIXe Dynastie , d’une Peste terrible dans
ses effets. Elle commença à la cinquième Lune à Cai-
tsong-fou , capitale de la province de Honan , appelée
jardin de la Chine , et située au Sud du fleuve Jaune.
Elle fit tant de ravages dans cette ville environnée des
horreurs de la guerre- entre les Chinois et les Mongons,
qu’en cinquante jours qu’elle dura ,ilsoriit plus de neuf
cent mille cercueils sans compter un grand nombre de
jsauvres qui ne laisspient pas après leur mort de quoi
s’en prqcttrer. 7'pm, /.Jt, 1^4”. p. 170.
Ces
DES Chinois* 549
Ces Annales disent aussi que durant seize jours ,
pendant lesquels le général Mongou Soupoutai avoit
fait, auparavant la Peste, attaquer nuit et jour Caï-
tsong-fou, sans pouvoir s’en emparer, il périt des
d*ux côtés un million de personnes. Je ne relève ce
fait que pour montrer l’ancienne et énorme population
de la Chine. On douteroit de la fidélité des Annales ,
si elles ne disoient pas, ibid. pag. 188, à l’année suiv.
1253, que quand le général Mongou parvint à sou¬
mettre cette capitale, ony comptoit encore, outre la
garnison , un million quatre cent mille familles.
L’Auteur d’un ouvrage de grand mérite qui vient
de paroitre, en parlant de la Peste noire de iS/jy,
réfute le sentiment de Villani, qui dit que ce fléau,
qui enleva les quatre cinquièmes des habitants de
l’Europe, partit en 1346 du royaume de Catai, au
nord de la Chine , se glissa dans l’Inde , parcourut la
Turquie d’Asie et d’Europe, pénétra en Egypte et
dans une partie de l’Afrique , fut portée en Sicile par
des vaisseaux venant du Levant , infecta l’Italie , la
France, l’Espagne, l’Angleterre, rAIlemagne, revint
en France et la désola en i36i , etc. Epoques mé¬
morables de la Peste, etc. par J. Papou. Paris, an 8,
1800, 2 vol. in-S”..... Et Notice de ces Epoques,
par M. Grosier , Année littéraire , an g , N° VIII , pag.
129 et suiv.
Nous avons fait aussi mention de la Peste dans le
petit Traité sur la Médecine. Voyez article Petite
Vérole, pag. 296 et suiv.
P. 525. (g) Doit-on être surpris de ce que les Chinois
attribuent tant d’influence aux astres sur le sort des hu¬
mains? Les plus instruits ont donné dans cette erreur.
Qu’on lise Manilius, poète qui vivoit du temps d’Au¬
guste , ou, si l’on veut , dans la savante Traduction que
nous a donné de son Ppëme M. Pingré, sous le titre d’^j-
tronomiques , et l’on verra combien les Romains furent
livrés par goû.t à l’Astrologie judiciaire et à cette pré¬
tendue science , d’après laquelle Manilius se flatte
d’apprendre à ses contemporains quels sont les années.
Seconde Partie. M m
55o Notes sur les Mœurs et Usages
les mois, les jours, les heures mêmes de la vie, qui
appartiennent à chaque signe, et quel nombre d’années
leur est promise par chacune des douze maisons cé¬
lestes. Le poëte ne se contente pas d’en avoir parlé
une première fois, il revient encore à ce système chéri
dans le IV*! et V® livre de son ouvrage ; il y traite des
décrets des astres , c’est-à-dire de leur influence sur
la destinée des hommes.
Obsekvons que dans ceheau siècle de Rome, l’Astro¬
logie étoit autant estimée qu’elle est justement décriée
dans celui où nous vivons.
« L’augure Vettius , vers la fin du VIF siècle de la
Capitale du monde, dit à Varron , si célèbre par sa
science, et qui vivoit cent ans avant Jésus-Christ, que
selon ses supputations de la durée de \ Empire éternel,
il ne devoit pas, en raison de l’apparition des douze
Vautours, lorsque Romulus jetoit les fondements de
Rome, passer 1200 ans ; et cette date se portoit à
l’an 447 <16 l’ère chrétienne ; temps où les irruptions
antérieures des Barbares et les soulèvements précédents
des peuples admis forcément dans les Gaules , comme
dans plusieurs autres parties de l’Empire , formoient
de petits Etats sous leurs Rois : d’autres , tels que les
confédérés Armoriques . avoient déjà une République
qui s’est long-temps soutenue. On s'appuyoit quarante
années, avant l’événement de cette prophétie; on s’ap-
puyoitde ces bruits vulgaires, parce que dans nos Gaules
on désiroitun changement de gouvernement, celui an.
cien (dénaturé), étant devenu intolérable sous lô faix
des impôts et de finjustice des Préfets du. Prétoire ,
(raison plus que suffisante à un pays qui ne connoissoit
pas le joug de l’Evangile). On profitoit des circonstances
pour préparer les esprits aux innovations. Dans cet ordre
la marche des révolutions est souvent accompagnée de
meurtres, de massacres et de l’anarchie : cette marche
varie selon les siècles., mais elle est à peu près la même
au fond, delà part des chefs, qui présentent toujours
le seulbut généralpoursatisfàireleursvuesparticuhères
d’ambition et pour se venger de leurs ennemis. La su¬
perstition n'est pas dans les chefs , mais ils en tirent bon
DES Chinois. 55i
Farti ea politiques habiles. On sait que l’an millième de
ère chrétienne a donné des alarmes de la fin du monde,
et chacun arrangeoit alors ses affaires et prenoit ses me¬
sures en conséquence du terme fatal ». Dubos , Mon.
f'ranç. Paris , 1742 , tom. I , în-/\. 341 et suie.
Au rapport de Brantôme on avoit prédit à Henri II,
qui avoit fait tirer son horoscope , qu’il seroit tué en
duel. Le roi n’y ajouta aucune foi ; et dans les guerres
qu’il eut à soutenir, il exposa souvent sa vie , mais il
voulut que l’horoscope fut gardée et déposée entre les
mains de Laubespine , secrétaire d’état... Après le fatal
événement , en iSSg , de la joute de Henri II contre le
C. de Mpntgommeri, on rapporta la prédiction déposée,
qui autorisa les calculs bizarres de l’astrologie judiciaire.
Hist. de Fr. de Daniel.
On dira qu’il y a des Princes nés malheureux , et on
appuie cette assertion sur les premiers pas chancelants
qu’ils ont fait vers le trône , et qui sont devenus pour les
peuples des indices d’une fin tragique.
L’histoire dit d’Henri III , si différent du Duc
d’Anjou, dont il portoit le nom avant son règne, lors¬
qu’il fut sacré à Rheims en février 1576, qu’après sonre-
tour, ou son évasion de Pologne, on oublia de terminer
cette pompeuse cérémonie par le chant solennel du
TeDeum. L’histoire ajoute, que quand on posa la cou¬
ronne sur la tête du Prince , il dit qu’elle le blessoit, et
qu’on la soutint deux fois , sans quoi elle seroit tombée :
et dernière circonstance , qu’Henri III , s’étant amusé à
choisir des diamants pour la Reine , on ne célébra la
messe que le soir . Le ler. août i58g , il fut assassiné
par le frère Jacq. Clément, jacobin. Journ. de Henri III.
Dans les dernières années de Louis XV, on faisoit
circuler des calculs sur la durée de sa vie. On citoit,
d’après un in-folio sous le titre de Fatum mundi,
du capucin Yves , de Chartres , des prédictions sinistres
qui menaçoient la France et la fin du siècle. On rap-
peloit d’autres anciens ouvrages , tirés également de
la poussière et méritant l’oubli le plus profond, mai»
qu’on alloit consulter dans les bibfiothèques pour en
M m 2
552 Notes sur les Mœurs et Usages, etc.
annoncer des présages désastreux* dont l’exécution,
les plans , se méditoient dans l’ombre et à l’aide d’une
philosophie meurtrière. La superstition n’est utile qu’aux
projets du crime et aux ambitieux qui s’y prennent de
loin pour profiter des circonstances.
L’augure Vettius , cité par Dubos , parolt avoir eu
grande confiance dans sa science conjecturale. Il ne
pensoit pas comme Cicéron , dont les œuvres philoso¬
phiques font connoitre l’étendue du génie et des lu¬
mières. L’orateur Romain, qui étoit du collège des
Augures, disoit à ses amis qu’il ne concevoit pas com¬
ment deux augures qui se rencontroient , ne rioient
pas de leur prétendue science de l’avenir, bonne seu¬
lement pour le vulgaire. Mais d’autre part, homme
d’Etat , sentant l’importance de ne pas ébranler par des
innovations l’ordre social, et de ne pas rompre l’har¬
monie du Corps politique , il pense que tout citoyen
qui oseroit désobéir aux décrets des augures mérite
une peine capitale.
P. 536. {h) J’ai reçu depuis 177S, les étoffes pro¬
venant d’un des trônes de Kien-Long, qui forment
ordinairemeutime grande estrade avec un dossier, élevé
plus haut vers son milieu, et diminuant à mesure qu’il
s’approche des deux extrémités. Cette étoffe jonquille,
de la couleur de la Dynastie régnante, est du Pékin
très-fort , brodé artistement en couleurs nuées : elle
représente des terrasses , des rochers , des plantes , des
arbres avec leurs fruits, des animaux, des oiseaux, la
cicogne surtout, de petits palais , et un ciel. Les cou¬
leurs en sont très-brillantes ; et quoique cette étoffe
n’ait été enlevée que pour en mettre mre plus riche ou
plus fraîche, à l’époque sans doute du renouvellement
des meubles ,elle m’a paru si bien conservée que pour
la rendre en partie à sa destination première , mais eu
l’appropriant à nos usages, j’en ai fait tapisser une niche
de fit de repos dans un cabinet de ma maison de cam¬
pagne. Ainsi la décoration d’un trône de l’Asie est venue
se perdre dans l’intérieur modeste de la retraite favorite
d’un petit Particulier : son emploi simple et ordinaire
«mpêcheroit qu’on ne connût son illustre origine.
Fin des Notes.
DESCRIPTION
D’UN RECUEIL DE CINQUANTE PEINTURES
DES CRIS DE PÉKIN,
DE MON CABINET DE PARIS.
Le célèbre Bouchardon , un des plus habiles-
Dessinateurs et Sculpteurs du dernier siècle , a des¬
siné les Costumes de nos petits marchands parcou¬
rant les rues , yendant leurs marchandises et denrées
de tous comestibles ; puis les porteurs d’eau , crieurs
de vieux chapeaux , revendeurs , etc. Ces Dessins
recherchés et gravés ensuite , ont été connus sous 1®
nom de Cris de Paris. Je donne le même nom aux
cinquante Peintures qui me sont venues de Pékin ,
puisqu’elles ont le même objet.
I. COMESTIBLES On voit clans chaque seau la me-
ET BOISSONS. sure pour verser ce Jus.
554- Des Cris
Sus des<luéls ôn voit une jatte en
bois et quelques petites tasses.
7. Vendeou de Iuen-siao,
espèce de petits pâtés étalés sur
une boutique portative , avec le
fourneau , et dessus est le vase
qui contient la pâte délayée.
8. VENDEun DE Confitures
SÈCHES et DE Sarbacanes. Plu¬
sieurs jattes remplies de ces Con¬
fitures sont étalées sur la petite
table du marchand. On y voit
aussi des piles de petites cor¬
beilles propres pour les mettre.
9. Vendeur DEPETiTS Pâtés
Jje fourneau et la chaudière dans
laquelle se prépare la pâte sont à
la gauche du pâtissier , et à sa
mée garnie de tablettes destinées
à recevoir la pâtisserie, et à l’em¬
pêcher de relroidir.
10. Vendeur de Sucreries
portées dans des seaux de bois ,
ou de cuivre , sur l’un desquels
est une espèce de tiroir garni de
Élucieries.
11. Vendeur de Patisse-
Tie, ou marmiles couvertes, sont
plus grands que les précédents.
Sur l’un des deux est le four¬
neau et les ustensiles nécessaires
pour faire ces pâtés; mais tout cela
est bien plus propre que la bou¬
tique de nos faiseurs de Bei¬
gnets sur les ponts ou sur les
12. Autre Vendeur de Pâ¬
tisserie FRITES portées dans
des seaux de cuivre , dont l’un
contient un fourneau , sa chau¬
dière , et la pâtisserie.
DE PÉKIN.
13. Vendeur de Pâtisserie
faite au bain-marie. D’un cùté
on voit le petit fourneau portatif
formé d’un bâti léger en bois et
quand , assemblé haut et bas par
des traverses, supportant la chau-
contenant la braise allumée : la
partie supérieure reçoit l’air par
une grille sur laquelle est posée
une bouilloire de cuivre remplie
d’eau. De l’autre cûté est une
marmite de cuivre , et dessus un
plateau à rebords contenant la
pâtisserie dans des jattes , ainsi
qu’un vase plein de bâtonnets ,
qui sont les fomehettes chinoises
pour prendre les pâtisseries.
14. Vendeur de Pommes.
Elles sont dans des paniers d’o¬
sier ou de nattes fortes et atta¬
chées par des cordes qui passant
sous les paniers se réunissent aux
extrémités du bâton que le ven¬
deur cliargesur ses épaules. Tout
ce qui précède est porté de même.
15. Vendeur de Bouielon.
Ce Bouillon est dans des seaux
de bois cerclés de cuivre. Dessus
l’un des deux est une grande
bouilloire , où , à l’aide d’un
double fond , il y a un fommeau
allumé , recevant l’air par un ci-
lindre qui traverse la bouilloire ,
et qui tient le Bouillon chaud et
prêt à être vendu.
16. Vendeur d’Hereages. La
brouette qu’il traîne n’a qu’une
roue, comme celle de nos vinai¬
griers, mais beaucoup plus large ;
elle supporte une grande manne
faite d’osier ou de natte , remplie
de différentes sortes d’Herbages.
17. Vendeur de chair de
Cochon. Cette chair est coupée
par morceaux, attachés au grand
Des Cris
bâton que le vendeur met sur ses
épaules. A chaque bout du bâton
est une espèce de petit tréteau
léger composé de deux mon¬
tants , qui en se rétrécissant par
le haut, s’élargissent par le bas :
ils sont assemblés de môme par¬
ties traverses légères et tenus par
en haut au matrd bâton , de ma¬
nière que le marchand pose sa
petite boutique où il veut. Les
instruments nécessaires pour cou¬
per les morceaux au gré des ache¬
teurs , sont dans des petits seaux
de bois ou d’osier , attachés aux
traverses des tréteaux , qui peu¬
vent avoir trois pieds de hauteur.
SENTES Amandes grillées ,
SÉCHÉES, etc. La brouette, sem¬
blable à celle décrite ci-dessus ,
présente des clayons en bois ,
vernissé , contenant les Amandes
grillées. Au brancard gauche de
la brouette , près du marchand ,
est planté un grand bâton sur¬
monté d’un fer poli recourbé ,
emmanché à douille au haut du
bâton. Ce morceau de fer tient
une banderolle composée de fi¬
lets de soie de diverses couleurs.
19. Vendeur d’une espèce
DE PETITS Pâtés cuits au bain-
marie. Les deux armoires de ce
marchand sont suspendues par
un long bâton tpi’il porte sur ses
épaules. L’intérieur des deux pe¬
tites armoires , d’égale hauteur
chacune , fait voir quatre, tablet¬
tes, et que l’une d’elles renferme
le fourneau nécessaire pour avoir
une bouilloire d’eau chaude. Le
marchand tient de la main droite
une cuiller de bois , et de la gau¬
che une jatte de porcelaine.
20. PiLEUR DE Riz. A un long
bâton est suspendu d’un côté un
DE PÉKIN. 555
panier fait de nattes , et un van
propre à vanner le Riz ; de l’autre
est une espèce de seau en bois
cerclé de fer ou de cuivre , pour
mettre le Riz et le pilon pour le
II. USTENSILES
DE MÉNAGE.
21. Vendeur de Vases du
CUIVRE. Iltientàla main un bas¬
sin de cuivre et une baguette ,
dont il le frappe pom- avertir
de son passage. Sa boutique ,
posée à terre, consiste en deux
cassettes ou coffres tenus par des
bâtons de bambou attachés par
l’extrémité supérieure à un long
bâton , et par le bas aux coffrets.
Dessus ces coffrets sont diffé¬
rents ustensiles en cuivre ; et des
bouilloires , des théières pen¬
dent à des cordes de chaque côté
22. Vendeur de Vases de
terre pour le Thé. Deux
mannequins d’égale grandeur,
posés à terre, sont suspendus à
un long bâton. Chaque manne¬
quin contient des Vases de terre
variés . quant aux formes et aux
couleurs, pour mettre le thé.
23. Vendeur- DE différents
PETITS Ouvrages de cuivre
BLANC. Sa boutique est sur une
table , dont les bords paroissent
retomber de chaque côté , et se
relèvent ensuite pour enfermer
les différents petits Ouvrages qui
sont à découverts dans des layet¬
tes inclinées. De chaque côte de
la table est un coffret quarré et
fermé : sur le gradin du fond sont
attachés , par des bâtons légers
formant unquarré d’envi ron deux
pieds de hauteur, des chaînes et
chaînettes de diverses formes eu
M m 4
marche. Deux seaux en bois et
bien cerclés sont posés à terre ;
ils se rétrécissent en haut et ont
lin courercle relevé qui ferme
bien exactement les seaux , sur
les côtés desquels on voit des
courroies qid servent à les atta¬
cher à chaque extrémité du long
bâton que le marchand porte sur
ses épaules quand il enlève sa
boutique. Quelques instruments
propres à verser l’Huile sortent
au-dessus de chacun des seaux
où ils sont enfermés.
26. DicilASSEtJIl MiROtRS
QUI , ÏEHPANT l’été , SE MET¬
TENT AUX PORTES ET AUX FE¬
NÊTRES. Ces Lien-ue sont de
petits treillis très-lins, composés
de très-petits hâtons de bambou,
refendus en filets de la manière
la plus mince, tenus ensemble
par des fils et colorés de dilïë-
rentes manières. Au travers de
ces jolis treillis connus ici , mais
moins communs qu’à Londres ,
on peut recevoir l’ajr , sans être
incommodé du soleil. Les rou¬
leaux dans cette peinture sont
posés sur des plateaux, etles pla¬
teaux tenus en faisceau , connue
558 Des Cris
de la caisse est im petit cadre
léger , auquel tiennent encore
des Bourses et des Briquets. Je
ne connois pas l’instrument que
le marchand fait mouvoir. On
voit à terre quelques Briquets.
■lÿ. Vendeur de Tabac en
EEüiLLES. Il tient deux paniers
d’osier , dont les quatre cordes
enlacées par-dessous chaque pa¬
nier passent sur le côté dans des
anneaux , et vont se relever en
faisceau à un crochet de fer qui
se trouve également aux deux
bouts du bâton. Des feuilles rou¬
lées , d’autres déployées , rem¬
plissent les paniers.
4o. Vendeur de Tabac a
PRENDRE PAR UE NEZ. Cc TahaC
en poudre est dans des boites de
différentes formes, et de diffé¬
rentes grandeurs : elles recou¬
vrent le dessusd’unejoliearmoire
peinte et vernissée , mise sm- une
table couverte d’un tapis rouge.
A côté de la petite armoire est
une boîte à coulisse , sur laqiielle
pose une sonnette de métal. Le
marchand est debout , et a près
de lui un siège pour s’asseoir.
4i -Raccommodeur de Pipes.
Il est assis au milieu de sonpetit
atelier. Uii fourneau est à ses
pieds : on voit à sa droite une
caisse quarréfe , sur laquelle il
tient une pipe qui vient d’être
réparée : a sa gauche est une
boite épaisse , tlerrière laquelle
il lient une béquille. La petite
figure de l’ouvrier annonce un
homme contrefait. Dessus la
boîte est un vase contenant de
la pâte préparée pour le raccom¬
modage des Pipes. Près de son
atelier on remarque une table
légère en bois , surmontée de
cartons fermés , contenant des
DE PÉKIPr,
Pipes , et au- dessus un petit
étalage d’où pendent des Pipes
de différentes couleurs.
III. JOUETS D’ENFANTS.
4t. Vendeur d’Amüsettes
d’enfants, Tambourins, Mas¬
ques , etc. Il est debout , et tient
de la main droite un 'Tambour
de basque garni de ses grelots ,
et de l’autre main une baguette
pour en jouer. A côté est une
grande et haute boîte ronde,
sur laquelle sont posées des piles
de Tambours à anses et des
Tambourins de basque. Sur les
gradins sont rangés vis-à-vis du
marchand , des Masques de dif¬
férentes formes, etun entr’autres
qui ressemble beaucoup à celui
de notre Arlequin ; puis des pou¬
pées et poupards, d’autres petits
Jouets , des chevaux de car-
4-3. Vendeurde petits
Hommes faits de pâte. Deux
tréteaux légers soutiennent une
planche , sur laquelle est posée
une boîte quarrée à tiroirs, et
Elus haut un gradin qui porte
îs Jouets d’enfants, savoir, un
petit homme et un oiseau en
pâte colorée. Le marchand tient
de la main gauche en l’air un de
ces petits hommes , etc.
44-VendeurdeSingesfaits
DE poiu. De la main droite il
porte sur son épaule un long
bâton, terminé par un parasol
reployé , sur lequel sont attachés
plusieurs petits Singes couverts
de poils ; et de la main gauche
il tient un bâton moins long,
surmonté d’un grand Singe de
même fabrique , dans chaque
main duquel est une bande-
Des Gris
45. Homme qui eait danseu
tEs SisGEs. A sa main gauche
est passée entre les doigts une
courroie , d’où pendent une pla¬
que de cuivre et une corde assez
longue, tenue au collier d’un
singe qui danse debout devant
son maître. Cet animal appuie
sa main droite sui- un bâton pour
faciliter sa marche , ou sa danse ;
et il tient de la gauche un mor¬
ceau d’étoffe dont il s’essuie la
face. L’homme , avec une ba¬
guette , qu’il tient de la main
droite , frappe la plaque de cui¬
vre , et est aussi armé d’un fouet ,
sans doute plus utile que la mu¬
sique, pour montrer l’habileté
du danseur. Près de cet homme
est un coffre quarré et fermé,
dans la largeur duquel il y a par
le devant une sangle qui lui sert à
Eorter sa boutique sur sesépau-
;s. Le dessus du coffre contient
un étalage de masques et de
têtes en cartons , d’où sortent
des plumes en forme de pa-
46. Autre VEtTDEUED’AMu-
SETTES d’eneakts. Il tient de
la main droite un petit bassin
plat et ovale en cuivre , et de la
gauche une baguette pour frap¬
per dessus. Deux grandes boîtes ,
rondes recouvertes sont à ses
côtés : quatre cordes enlacées à
chaque Doîte prenant par-des¬
sous , viennent se rattacher en
faisceau aux extrémités d’un long
bâton , que le vendeur porte sur
ses épaules. Sur la boîte la plus
gi'ande est un plateau quarré et
arebords, contenant des Joujoux
de différentes espèces ; et , der¬
rière , deux bâtons légers qui se
fixent sur le dessus de la boîte ,
et qui ont dans la hauteur deux
traverses pour attacher d’autres
DE PÉKIN. 559
Jouets, comme plumes, petits
moulins , etc.
47 . Montreur de Curiosité.
Il est assis sur un siège élevé ,
ayant pardevant un marchepied.
Un enfant , monté sur un petit
escabeau, regarde attentivement
et a les yeux fixés sur les verres,
au travers desquels il voit le de¬
dans de la Curiosité. La machine
est à l’extérieur faite plus pro¬
rement et mieux décorée que
îs nôtres. Le montreur tient de
la main droite une baguette ,
dont il frappe légèrement le côté
de la machine , en indiquant les
différentes scènes qui se passent
intérieurement.
48. Montreur de Marion-
NETTES.Le montreur est enfermé
dans une grande- boîte au moins
de sa hauteur, rétrécie par le bas
et plus large par le , haut , en
forme d’une grande gaine lar¬
gement évasée. La partie supé¬
rieure , ou le couvercle, se relève
par derrière pour laisser voir un
petit bout de décoration formée
par un ordre d’architecture. Du
centre de la boîte l’homme élève
au-dessus de lui , et sans pouvoir
être aperçu des spectateurs , les
Marionnettes qu’il fait mouvoir
et parler. C’est le même jeu qu’en
Europe. D’un côté on voit un
Chinois portant son enfant sur
les épaules , pour lui donner l’a¬
musement des Marionnettes ; et
de l’autre un enfant ayant à la
main un petit tambour , et mon¬
trant du doigt les Marionnettes.
V jyez page 469.
49. V ENDEUR DeTaMEOURINS.
Il tient de la main droite, en
marchant, uiiTambour de basque
où il y a un manche , et de la
56o Des Cris de Pékit^.
gauche uue baguette avec la- vendeur est attaché sur un tapis
ûuelle il l'rappe dessus. Sur ses ou sur une toile , et consiste en
épaulés est un liavresac de peau, Ceris-volants de toutes espèces
rempli sans doute des mêmes et de toutes formes, pour amuser
instruments : à sa ceinture pend les enfants. Les uns représentent
une bourse. de gros oiseaux de proie , des
papillons , des oiseaux aquati-
5o. VEuDEun DE Cerfs- ques les ailes déployées , des
VOLANTS. Le jeune âge a les serpents creux et propres à rece-
jnêmesplaisirs , à peu près , chez voir le vent. Ces Cerfs-volants
les difléreiiiesNationsoiiles arts sont tous colorés et artistement
se sont introduits. L’étalage du faits.
AUTRE RECUEIL
DE TRENTE-NEUF PEINTURES;
Habillements, Métiers, Mendiants,
Jeux et Bateleurs de Chine.
On trouve les Habillements et Métiers dans les
Planches gravées en taille-douce , du grand Ouvrage
in-folio de Duhalde.
1. Officier dans son habit
militaire.
2. Soldats qui s’exercent à
3. M A N D A R I N du premier
ordre : le bouton de son bonnet
est rouge-clair ou transparent.
4- Petit Médecin qui court
les rues : il tient en main un ins¬
trument bruyant qui sert à le
faire connoître, l’ecriteau qu’il
porte marque qn’il guérit toutes
sortes de maladies.
5. Femme de village enche-
min siu une mule , et suivie d’un
homme tenant un fouet à la main
6. Vendeur de Poissons do¬
rés. Il porte des balons de verre
pour les y mettte : parmi ces ba¬
lons il y en a un sur un piédestal
peint en rouge.
7. Diseur de bonne aventure.
Il pose dans une cage des Tarins
(petits oiseaux) quai ainstiuits.
8. Bonze , qui , pour attraper
des deniers , se met dans une es¬
pèce de guérite toute garnie de
clous , dont la pointe est en de¬
dans , de manière qu’il ne peut se
touiner sans être piqué. Il de-
Des Habillements, Métiers, etc. 56ï
»eure ainsi jusqu’à ce que les
passants , par compassion , lui
aient donné autant de deniers
qu’il y a de clous dans sa loge :
on lui en retiie un à chaque de¬
nier qu’il reçoit.
9. Bohze , qui, par une conte¬
nance modeste et très-gênante ,
touche de compassion , et excite
les passants à lui faire l’aumône :
fine donneroitpasson habit, tout
de pièces ,pour un habit neuf et
sans pièces. On voit à ses pieds
une espèce de gourde , sur la¬
quelle U frappe, et une tasse dans
laquelle il boit et mange ; il af¬
fecte de n’avoir besoin d’aucun
10. Bonze, qui, par sa mo¬
destie , ou son attitude immo¬
bile, sans sourciller, sans remuer
eri‘ aucune manière pendant une
demi-journée , et plus , demande
ainsi l’aumône , assis sur sa
U. Bonze, qui tonales jours
fait sa ronde dans un quartier de
la ville , frappant sur une espèce
de gourde pour aveitir de son
passage 1 il ne prend point d’au¬
mône alors ; mais à la fin de
l’année il vientrecueillir ce qu’on
lui a conservé.
12. Bonze , qui parcourt son
district en frappant sur une
planche de cuivre , pour avertir
les familles qu’il vient chercher
le riz qu’elles lui ont réservé
dans le mois. Il laisse dans les
maisons où l’on a coutume de
lui faire l’aumône , un petit sac
qui reçoit chaque jour la quan¬
tité de riz qu’on a jugé à propos
de lui destmer.
a3. Espèce de Bonie. Il porte
sur une grande gourde , dans la¬
quelle il met des drogues propres
à guérir tous les maux, une loupe
d’arbre pour lui servir à boire , à
manger , recevoir l’aumône, etc.
comme le seul meuble dont il
ait besoin ; puis mi tapis d’une
écorce d’arbre dont on fait les
cordes en Chine , et sur lequel
il peut s’ asseoir ; un chasse-mou¬
che, et un long bâton fort et
grotesque.
14. Autre Bonze , qui de¬
mande l’aumône : il y en a qui
l’obtiennent par importunité ; ils
ne quittent pas la porte où ils
■s'arrêtent , en chantant des vers
qui contiennent leur morale : ils
n’en sortiroient pas plutôt de la
journée. Comme on sait cela,
on s’en delivre le plus promp¬
tement qu’il est possible en leur
donnant quelques deniers : si on
les faisoit attendre long-temps,
peut-être ne se contenteroient-
ils pas de peu.
15. Bonze avec son manteau
de cérémonie, tenaht en main
une jatte faite d’une loupe de
bois, qui lui sert à manger, boire
et recevoir l’aumône. Il tient son
bâton en l’air, et chaque fois
?lu’on lui donne l’aumône il eu
rappe la terre, et fait croire qu’il
délivre une âme de son lieu tle
supplice.
16. Mendiants et Bonzis,
etc. p'oyez page 538.
17. Aveugle qui joue de la
guitare : grand nombre d'aveu¬
gles gagnent leur vie à ce mé-
18. Filou qui vole ane pipe
à un voyageur. Fbyez ariicle
Voleurs, page 536. et suly.
Collection des Recueils de Chine. 563
ÉTAT DE LA COLLECTION
DES
RECUEILS DE CHINE,
En Peintures , ou Gravés avec Figures sur bois ,
venus de Pékin , et faisant partie de mon Cabinet
à Paris.
1. Liber organicus astronomiæ Europœæ
apud Sinas institutæ sub imperatore Sino-
Tartarico Cam-hi appellato , auctore Pâtre
Ferdinando Verbiest , Belga Bru-
gens i, e Societate Jesu , Academiœ Astro-
nomicæ in Begia PekinensePrcefecto. Anna
salutis 1668.
Petit in-folio avec Planches gravées en bois , pré¬
cédées de Discours et d’Explications des Plan¬
ches , etc. le tout gravé et imprimé dans le Palais
de l’Empereur, La couverture de ce petit volume
est fond rouge et fleurs d’or.
3. Cris de Pékin , volume in-40. contenant
5o Peintures. Voyez les Descriptions pages
553 et suiv.
3, Autre Recueil in-fol. oblong de Zg Pein¬
tures , décrites pag, 56 1.
4. Plusieurs feuilles peintes représentant la
salle où l’on prend le thé , des fiançailles,
des tombeaux , des cérémonies funèbres , etc.
décrites dans \e& Mœurs et Usages 617
S64 COLLÈCTION DES ReCÜEILS DE GiIINE.
5. Un grand volume in-fol. couvert d’une
étoffe chinoise , contenant XXVI belles pein¬
tures soignées qui donnent tous les procédés
de la fabrique de la porcelaine en Chine.
Deux voduhes moins grands , couverts éga¬
lement d’une étoffe chinoise , contenant XVI
Peintures qui donnent les travaux de la culture
du Riz et de sa récolte.
Un volume grand in-4.°. couvert d’une étoffe
jaune. C’est un Recueil de XI Peintures soi¬
gnées, encadrée chaçune dans des bordures de
soie jonquille, représentant les mœurs et usa¬
ges, etc. des peuples appelés Miao-Tsée, et
autres barbares leurs voisins subjugués et dé¬
truits sous le dernier Empereur Kien-Lon^.
Voyez l’explication des Fig. pag. 475 et suiv.
Un volume grand in-4°. contenant XXV Des¬
sins colorés et collés sur papier blanc. Ces Des¬
sins faits sous l’inspection du P. d’Incarville qui
se proposoitde donner le Mémoire sur les Vers
A SOIE SAUVAGES DE CiiiNE , objet Seul de ces
dessins , peut-être uniques dans mon cabinet.
Un autre volume , recueil de fleurs et
d’oiseaux, peints très-élégamment sur soie,
chaque sujet encadré dans des bordures de soie
blanche, et rais sur du papier plus grand pour
être mieux conservé.
Un The- je ou Livre, qui n’est, comme
Sue tous les livres deChine, qu’une longue
e ployée. Ce volume contient dix fleurs
différentes.
Collection des Recueils de Chine. 565
différentes. Le fond est de soie pieté d’or, et
la peinture est si légère et si délicate, qu’il faut
y donner attention pour la remarquer dans ses
contours. Les couleurs peubrillantes sont celles
qui flattent et s’accordent le plus au goût des
amateurs et des lettrés. Ils gardent précieuse¬
ment dans leurs cabinets ces sortes de peintures ,
où sans chereber l’éclat, ils ne veulent que la
plus parfaite ressemblance avec la nature. Ce
livre est collé dans ses bordures sur tranche,
avec une dextérité qui n’appartient à aucun
autre peuple.
Un volume de dix dessins, à l’encre de la
Chine , qui représentent les différents travaux
des Lanternes de corne. Chaque dessin est
accompagné d’explications, de la main du P.
d’Incarville , qui a envoyé dans le temps son
Mémoire à l’Académie Royale des Sciences.
On le trouve dans un des volumes in-40. des
Savants Etrangers, avec figures gravées.
Autre volume , gr. in-40 ^ Je XXIX feuilles
de dessins colorés, pour faire connoître les ha¬
billements de divers états ; mendiants, jeux,
bateleurs, en Chine, avec des explications ma¬
nuscrites au bas de chaque dessin.
J’ai décrit une partie des sujets, pag. 56i
précédente.
Un volume in-folio très-mince, contenant
seize feuilles peintes, sur tous les procédés
successifs de Y Art du Eernis , avec des expli¬
cations sommaires au bas de chaque peinture.
Seconde Part. Nu
566 Collection des Recueils de Chine.
L’Art de faire le papier, et ses différentes
sortes pour l’impression, l’écriture, etc.
Premier Recueil contenant 26 peintures.
Second Recueil de 34 peintures, plus soi¬
gnées encore que les premières , etc. accom¬
pagnée chacune d’explications.
Ces deux Recueils ont été faits sur ma de¬
mande, et au moyen des fonds que j’avois en¬
voyés. M. ïurgot. Contrôleur-général, ne les
a reçus que d’après les dessins faits pour mon
exemplaire, et il n’en a pas eu les explications.
Recueil des différentes boutiques et des
marchandises qu’on y trouve. Ces boutiques
d’arts et métiers , au nombre de 400 , sont
représentées sur XVII grandes peintures, faites
selon que me l’a marqué, en 1771, le P. Benoist,
par d’habiles Peintres de Sou-tchéou. Le vo¬
lume couvert d’étoffe m’a coûté eü taels l’équi¬
valent de douze louis : if est enfermé dans une
boîte particulière de carton.
Un volume de dessins colorés, au nombre
de XXXVI, des différents édifices ou palais
qui sont élevés dans le parc de Ge-ho-eulh,
ou Gehol, en Tartarie, qui étoit le Fontaine¬
bleau de l’Empereur Kien-Long.
Maisons de plaisance , gravées très-finement
sur bois, au nombre de 48 5o, du même
Empereur, dans son parc Yuen-ming-Yuen ,
à trois lieues de distance de Pékin. Portefeuille
Collection des Recueils de Chine. 667
J’ai pareillement en portefeuille six belles
Jeuilles peintes dans le palais impérial ^ repré¬
sentant six de ces charmantes maisons de plai¬
sance. Elles sont chacune sur du papier de
Chine , de la grandeur de notre papier appelé
quarré.Y. leur descrip. /artZinA , p. 19001 suiv.
En 1784 j’ai reçu du respectable M. Dugad,
ancien Missionnaire jésuite, en Chine, un
rouleau, peint à Canton ou à Pékin avec grande
élégance, long de 25 à 3o pieds, donnant les
vues de la rade du Tigre, qui est la rivière de
de Canton , ses îles , ses vaisseaux, son port, etc.
On n’a épargné aucun des détails nécessaires.
Et un autre rouleau, aussi long, qui a son
mérite également, mais dont le fond rembruni
représente une grande route à la sortie de Pékin.
Vers une des extrémités, il est terminé par plu¬
sieurs inscriptions en caractères chinois , anciens
et modernes, dont l’explication serolt désirable
et qui en feroit vraisemblablement connoître
les sujets.
Et encore un autre rouleau, d’une grande
dimension en longueur et en hauteur , sur
fort papier de Corée. Il est' d’une couleur de
jaune foible, au recto et au verso d’un blanc
de lait , avec un filet doré très-artistement sur
tranche. Ce papier est uni comme une glace et
épais : les Peintres s’en servent pour les portraits,
n’employant pas la toile.
Presque tous les Recueils de Peintures des
pages précédentes sont enfermés dans des boîtes
568 Collection des Recueils de Chine.
de fort cartOH, formant volumes in-fol.ou in-4'’.
avec leurs titres en or sur le dos.
Plusieurs boîtes semblables , contenant un
nombre de petits volumes minces avec figures
en bois, relativement à l’Astronomie chinoise.
Une boîte contenant une douzaine de petits
volumes, figures en bois, pour les villes du
second ordre. Ces cartes géographiques sont sur
très-beau papier.
Une autre boîte de volumes imprimes,
contenant des mélanges.
Une autre boîte de plusieurs volumes sur la
Religion existante en Chine , avec fig. en bois. -
Deux volumes, petit in-fol. contenant les
gravures en bois, des superbes fêtes données
par l’Empereur Kien-Long, à la soixantième
année de l’Impératrice sa mère : planches en
bois bien finement gravées, qui suppléent, chez
les Chinois , à notre taille-douce. Ces deux
‘Volumes sont dans une seule boîte.
Plusieurs volumes de figures en bois , pour
anciens meubles , vases antiques d’une belle
forme, contenus dans trois boîtes.
Quatre boîtes de Livres de morale, en ca^
ractères chinois, donnant les explications d’un
grand nombre de figures gravéès en bois et qui .
enrichissent chaque Traité.
Puis collection de curiosités , bijoux , boitas eu
laque , raretés , porcelaines de Chine et du Japon ,
tant à Paris qu’à S. B.
F IN.